DEADGIRL de Marcel Sarmiento et Gadi Harel (USA-2008): Vide Dépouille...

Publié le par Norman Bates







[Photo: "Un Plan pour Toi" par Dr Devo.]





Rickie et JT ont dix-sept ans, et ils ne sont pas sérieux : en lieu et place d'aller au collège, ils préfèrent sécher et aller boire des bières dans un hôpital désaffecté (les gens ont voté !), histoire de se faire peur et de vivre une aventure comme au cinéma. Ce mystérieux hôpital semble avoir pour seul patient un chien noir assez inquiétant et du genre vindicatif. Attention, j'ai utilisé le verbe "sembler" à bon escient puisque derrière des couveuses (si si !), ils trouvent une femme nue dans un sac plastique. Est-elle morte ? Ils ne le savent pas, mais en tout cas, elle est plutôt bonnasse, et eux ils ont un peu de mal avec les filles. JT, le plus taré des deux, tente une approche et ose toucher le corps. A première vue, cette jeune femme n'a pas l'air très fraîche mais elle bouge. Rickie est un sentimental, il veut appeler la police et sauver cette pauvre créature. JT, lui, pense qu'une femme nue attachée dans un lieu abandonné est un don des Dieux quand on est puceau comme lui. Rickie, outré, quitte l'hôpital et rentre chez lui. Sans nouvelle de JT, il retourne à l'hôpital le lendemain où il surprend son pote en pleine action. Apparemment, c'est un bon plan, il a essayé de tuer la fille toute la nuit et elle bouge encore : cette femme zombie est probablement l'amour de sa vie ! Enfin, une femme qui la ferme, qu'on peut taper et avec qui on peut coucher facilement ! Yummy yummy ! Il va sans dire que Rickie - qui n'aime déjà pas Von Trier - désapprouve totalement cette attitude, et leur amitié va en pâtir.



C'est la grande classe. Mon résumé scandaleux ne rend pas vraiment hommage au script de Trent Haaga, ponte de la Troma et auteur des CITIZEN TOXIE (série gore assez drôle), qui a, cette fois-ci, pondu une histoire bien plus sérieuse que ce à quoi il nous avait habitués. Comme tu t'en doutes, cher lecteur, le film aborde le sujet délicat mais terriblement intéressant du sexe chez les adolescents. Cette pauvre zombie va devenir le jouet sexuel d'une bande de geeks du lycée qui n'ont pas les moyens de coucher avec les plus belles filles du bahut, réservées à l'élite, c'est-à-dire aux joueurs de l'équipe de baseball. Seul Rickie n'entrera jamais dans ce jeu glauque, car lui, il y croit vraiment ! Il est amoureux de la copine du capitaine de l'équipe, une très jolie rousse qui le chauffe un peu. Il va donc tout faire pour essayer de libérer la fille morte, et ainsi entrer frontalement en conflit avec ses camarades. La Voie de la Vertu est toujours la plus difficile ! Le scénario est assez formi-formi-formidable, comme dirait un autre zombie très connu, en prenant pour postulat de base le fait que le sexe est l'élément fondateur de toute la vie au lycée, et donc de toute la vie future. Le sexe est instrument de pouvoir, d'épanouissement, de sécurité et bien sûr de tendresse. Et c'est à ce moment précis de la vie, quand le sexe est plus fantasmé que vécu, que l'identité sexuelle se construit et contribue au développement du moi affectif, ce qui conditionne bien des choses, vous en conviendrez ! Après il est TROP TARD. Ce sont des sujets très très sensibles, il n'y a qu'a voir l'accueil qu'a reçu le film dans les festivals (notamment à Gerardmer). Évidemment, il y a de la provoc' et des raccourcis douteux, mais c'est un film, pas un documentaire. La question n'est pas de savoir si c'est réaliste (et le film est très réussi à ce niveau-là car il reste un film d'horreur avant tout) mais d'imaginer une voie fantastique reprenant des problèmes de société concrets. Le couple de personnages est très bien choisi, JT le solitaire looser devient un putain de psychopathe à dix-sept ans, et Rickie un mec plein de complexes et de questions qui n'est jamais très loin de franchir la ligne, comme son pote. Le cœur du problème est là, dans la "ligne". De manière presque sensuelle, on est amené à éprouver cette "différence", à la sentir et non pas à l'observer. Les réalisateurs nous mettent un bandeau sur les yeux et nous amènent au bord du gouffre, nous font toucher le noeud du problème. Ici, c'est la chute, le point de basculement. On ne sait pas avec précision d'où il vient, et on s'en fout, mais on le sent grossir, on sent que le film tape à un endroit pertinent. Rickie combat là ou JT se jette à corps perdu dans la tentation : on ne parle plus de sexe, là ! De même que la violence qui va se répandre parmi les adeptes de JT ne vient pas du sexe facile, mais elle est révélée par ce biais. Le sexe est un symptôme et un virus dans le même temps. C'est le versant animal et soumis à l'Inconscient, dans lequel rejaillit la pression sociale, la dissolution de l'individu opérée au lycée, tous les facteurs qui ne sont pas gérés par la conscience à l'adolescence. L'adolescence est une suite de sentiments paradoxaux qui s'enchaînent les uns à la suite des autres sans aucun contrôle. Ce qui pousse JT, c'est la solitude absolue dans laquelle il vit (on ne voit jamais sa famille) qui le pousse à transformer ce corps vide (sans âme) en une sorte de poupée gonflable vivante dont il va aller jusqu'à sincèrement tomber amoureux. Comment peut-on en arriver là ? La peur représentée par le chien est montrée comme le moteur ultime du rapport aux autres, JT ne fait que confronter sa peur à la réalité, il veut l'éprouver. Le film est très juste avec le traitement des sentiments chez les ados. De manière plus évidente, il y a un aspect moral certain (pour un film sur la nécrophilie) dans la dénonciation du porno et de la désacralisation du corps, mais cela m'intéresse moins. Dans les thèmes abordés, on peut parfois penser à TEETH, mais le traitement est très différent et au final les deux films se complètent assez bien.



Voila pour la partie "psychologie magazine", on va parler de cinéma un petit peu quand même. Le film a été tourné avec des caméras Viper HD, pour l'anecdote, ce sont les mêmes qu'a utilisées Fincher pour ZODIAC. C'est le genre de matos qui est fait pour te claquer le beignet en bluray sur une TV HD 56 cm, manque de bol, sur mon ordinateur en DVD, ça rend sûrement moins bien. Enfin on ne va pas chipoter, c'est assez réussi sur le plan photographie/cadrage : sans être d'une exceptionnelle composition, les plans sont soignés et il y a même des idées de temps en temps. La photo très froide et clinique est en fin de compte un choix plutôt judicieux, qui reflète bien l'aspect glauque d'une culture en déliquescence, à l'image de l'hôpital en ruines qui abrite la femme-objet. Les choses intéressantes interviennent plutôt au niveau du montage et du son : ça fait plaisir de voir qu'un metteur en scène actuel joue encore un peu avec le son, même pour des petites choses toute bêtes, comme les premiers plans du film, mais qui renforce de façon certaine l'ambiance dégagée et fait rentrer le spectateur tout de suite dans le film. Bon, les gens exigeants seront sans doute déçus, ça manque un peu de "gourmandises" comme dirait Dr Devo, et la spatialisation n'est pas toujours bien troussée. La musique est très bien choisie. Associée au rythme un peu langoureux du film, on a parfois l'impression de baigner dans une atmosphère comparable à celle de DONNIE DARKO. Plus encore, là où le film marque des points, c'est dans les scènes plus angoissantes comme l'exploration de l'hôpital abandonné ou la découverte du corps. Dans ces moments-là, on est vraiment dans du film de genre réussi et flippant. Petit bémol : j'ai trouvé que ce soin et cette ambiance générale se perdaient un peu vers la fin pour tomber dans du montage moins découpé et une caméra un peu plus nerveuse.



Pour finir, je voudrais quand même évoquer la fin rapidement, sans violer la pûreté virginale de nos chers lecteurs qui n'auraient pas encore vu le film. C'est très bien joué scénaristiquement là encore. Les gens aigris diront que ça se finit en queue de poisson, ils ont tort ! La fin est très drôle mais pose quand même un petit problème avec le reste du métrage, dans le doute je préfère penser que c'est de l'ironie et un petit clin d'oeil à REANIMATOR. Certes, psychologiquement, cette fin tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, mais il y a une grosse inconnue assez belle : c'est la durée du fondu au noir dont on peut imaginer qu'il symbolise un temps beaucoup plus long que ce que l'on aurait tendance à croire. Dans ce cas merveilleux on se rapprocherait d'une fin à la IRREVERSIBLE, le temps détruit tout, en plus nihiliste/pessimiste.


Norman Bates.






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Publié dans Corpus Analogia

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Norman Bates 12/07/2009 11:29

Merci, j'espere que le film vous plaira !

sigismund 10/07/2009 15:42

...ça a juste l'air sublime...très bon article si vous permettez.