THE SEA de Baltasar Kormàkur (Islande-2002): Y'a (pas) Photo !

Publié le par LJ Ghost







[Photo: "Georges Marchait" par Dr Devo.]







 

 

 

Hilmir Snær Guðnason est un jeune Islandais émigré en France pour poursuivre des études de commerce, mais il les a lâchées pour suivre sa passion : la musique. A Paris, il rencontre Hélène de Fougerolles, avec qui il vit et attend un enfant. Tout se passe relativement bien, malgré quelques tensions dans le couple, jusqu'à ce que le père de Hilmir le somme de revenir en Islande. Le vieil homme, patron d'une usine de découpe de poissons qui fait vivre le petit village où il réside, veut rassembler toute sa famille. Le but de la réunion est assez flou, et lui seul le connaît. Devant l'insistance de de Fougerolles, Hilmir se résigne à retourner dans son village natal, mais une fois que toute la famille est réunie dans un seul et même lieu, les vieilles rancoeurs refont surface et les vérités amères sont prêtes à être dévoilées...

 

 


Dans l'immense voyage cinéphilique que vous fait vivre Matière Focale tous les jours depuis un petit peu plus de quatre ans maintenant, entre l'Angleterre et le Brésil, la Chine et la Nouvelle-Zélande, les USA et... (ben, les USA, vu que c'est le centre du monde), nous ne vous avons que rarement emmenés dans les contrées montagneuses et enneigées de l'Islande. L'exotisme de la destination est une des raisons principales pour lesquelles j'ai choisi de voir ce film, et de vous en parler. Et également, je dois l'avouer, beaucoup de curiosité vis-à-vis de la présence au générique de la très française Hélène de Fougerolles (qu'on a notamment pu admirer dans le très très beau INNOCENCE), dont on se demande bien ce qu'elle fout là, mis à part pour des raisons de coproduction (comme pour Valérie Mairesse, qui joue dans LE SACRIFICE d'Andreï Tarkovski, ce qui n'a jamais cessé de me surprendre et de m'épater). Bref, voici du cinéma d'ailleurs, et l'espoir de voir autre chose que dans nos cinémas nationaux m'étreint, comme le ferait le grand froid des vallons islandais d'une nuit de janvier.

 

 

Eh bien, en fait, non, là-bas c'est comme ici, mais avec une langue rigolote. Disons qu'il n'y a pas de grandes différences entre ce film et n'importe quel drame familial hollywoodien (quand je vous disais que c'était le centre du monde) où règnent mensonges et vieilles haines enfouies. Le film se développe donc de manière tout à fait attendue, à ceci près qu'il commence par la fin (iconoclaste !), mais sinon, de l'arrivée des enfants où les gentillesses pleines de non-dits et d'hypocrisie fusent jusqu'au fatidique moment des terribles et traumatisantes révélations, et jusque dans l'utilisation du scope, tout est fait pour finalement ne pas surprendre, et les splendides paysages sont réduits à la portion congrue, les inserts et panoramiques de découverte étant rares. En fait, j'ai l'impression que le film est fait uniquement pour la vente à l'étranger, pour l'import, une façon de dire "Ah oui, mais vous savez, en Islande aussi on sait faire des films, regardez, c'est luxueux et bouleversant, il y a de grands paysages pour l'exotisme et des querelles familiales pour ne pas trop déranger vos habitudes, et il y a même un peu de nudité pour faire passer le tout. Regardez-nous !". Ce qui n'enlève rien du tout aux quelques qualités du métrage (et il y en a, j'y reviens), seulement il y a aussi - ce fait est à prendre en compte - cette volonté de fortement s'inspirer du cinéma étasunien et européen (ce qui est la même chose, au fond). Il y a malgré tout quelques personnages plutôt bien ficelés, comme la belle-mère et la cousine, qui ont de jolies scènes (sur le ponton ou à la fin, dans la maison, quand la soeur du héros se sert de l'argenterie). Malheureusement, elles sont, ainsi que les autres, noyées dans une espèce de marée gluante de caricature qui empêche toute sympathie (elles en réchappent de justesse pour des raisons que je ne vais pas vous dévoiler). En fait, les personnages sont tellement caricaturaux qu'ils en deviennent plutôt antipathiques (à vrai dire, ils sont écrits pour l'être, mais ce n'est pas que le scénario qui les rend ainsi, c'est aussi l'écriture même). J'espère que vous ne m'en voudrez pas mais je ne vais pas m'attarder sur le côté "état des lieux économique et social de l'Islande", petit un parce que à quoi bon, et petit deux parce que c'est la même chose qu'en Angleterre. Il vous suffit donc de regarder un film de Ken Loach (si vous en avez le courage) et de remplacer les plaines grises par des fjords (essayez avec des yaourts aussi, ce sera sûrement plus amusant).

 

 


C'est du côté de la mise en scène que les choses s'arrangent un peu et rendent le film bien plus appréciable. Les cadres sont beaux et travaillés, et même si Kormákur a un peu de mal avec les angles et les axes, il sait où poser sa caméra et comment la faire bouger : par exemple, dans cette bien jolie séquence où le frère un peu falôt et lâche, qui veut prendre la succession de papa à l'usine, complote avec ce qui semble être un agent d'assurances pas tout blanc. Le couple est cadré au centre, puis au fur et à mesure que l'assureur propose ses méfaits au frère, léger travelling pour mettre le frère bord-cadre et le pas très gentil au centre, en dominateur. Il y a des séquences de ce genre à plusieurs reprises (aussi à la fin, avec le "double feu "), qui sont certes un peu dialectiques expliquées comme ça, mais Kormákur a le mérite d'essayer là où presque tous les autres mettent deux ou trois lignes de dialogue de plus pour exprimer une idée. Notons aussi un joli plan de rétroviseur, et quelques demi-ensembles plutôt réussis. Pas mal donc. Du côté du son c'est carré, un peu trop de musique classique mais les objets parfois mixés trop haut, et donc plus signifiants, sont intéressants (l'allumette du début). Le montage me semble quant à lui assez paresseux et oubliable, ou plutôt oublié dans le cas présent, ce qui rend la centaine de minutes parfois un peu laborieuse (et ce même si le film se suit sans déplaisir, j'y viens au paragraphe suivant).

 

S'il vous fallait une raison pour voir ce film, autre que Hélène de Fougerolles (qui ne s'en sort pas mal du tout, sauf étrangement les deux ou trois fois où elle parle en français ; elle s'exprime ici en anglais, et ça lui va bien, elle est impliquée et rigoureuse ; les autres sont un peu en-deçà), c'est la photographie. Elle vient de monsieur Jean-Louis Vialard, que je ne connais pas, et tout chauvinisme mis à part, la lumière est proprement sublime. Vialard n'hésite pas, dans une même séquence, à changer de teinte sans que ce soit ni forcé ni ostentatoire. Vous la remarquerez cependant parce que, malgré sa courte durée, c'est une des scènes les plus bouleversantes du film, et entièrement grâce à la photo. Il pousse le contraste à fond, dirige très précisément ses lumières en mettant parfois plus l'accent sur les décors que sur les visages, et ce même en plan rapproché. Il vous suffit de voir la très longue séquence de nuit, dans la maison, pour être happé, subjugué, et finalement ému par la qualité de la photographie et son impact sur l'émotion des scènes, au risque justement de se désintéresser un peu des personnages pour n'admirer que la lumière (ce qui sera assez difficile vu que tout le monde hurle et que si vous ne comprenez pas l'islandais, vous aurez de toute façon un oeil sur les sous-titres).

 

THE SEA pourrait être un film comme un autre s'il n'avait un excellent directeur de la photographie. L'Islande n'est peut-être pas un si mauvais endroit pour passer des vacances cinéphiliques, pensez-y, maintenant que l'été est là, surtout si comme moi vous préférez la neige au soleil !


LJ Ghost.






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Publié dans Corpus Analogia

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