FAIS-MOI PLAISIR d'Emmanuel Mouret (France-2009): Le Projet Eurêka !

Publié le par Invisible







[Photo: "Jean Courage"  par Invisible.]




D'Emmanuel Mouret, je n'avais vu que VENUS ET FLEUR dont je garde un plutôt bon souvenir, la lâcheté de l'ensemble était assez sympathique, en raison notamment du jeu des actrices. Il y avait quelque chose de rafraîchissant dans ce film peu préoccupé par le réalisme et par le cinémaaa, qui partait en freestyle, tenu par les personnalités des filles (il y avait là une sauvagerie estimable), sorte de road-movie en déambulateur jusqu'au bout du jardin, mais en patins.



Mouret a suivi depuis son chemin de slacker à la française (donc avec le Jean D'Ormesson qui dépasse de la poche pour draguer la belette lettrée sur les bancs de Paris 8), et la lâcheté (pas au sens de couardise, mais façon T-Shirt détendu) semble être son créneau. Pourquoi pas, mais au moins dans V&F y allait-il à fond. Ici, dans FAIS-MOI PLAISIR !, quelque chose m'a vraiment dérangé, l'absolue monotonie du cadrage, qui manque là, vraiment, de laisser-aller. Pourquoi faut-il que dans 40% du film, sans exagérer, le personnage qui parle se trouve au milieu du plan, et le haut de sa tête coupé, ou bien non aéré, et ceci quelque soit la taille du plan ?


Faites l'expérience. Lancez la bande-annonce et regardez attentivement en haut, au centre de l'image, puis lisez la phrase suivante. N'y-a-t-il pas d'autres façons de faire un clin d'œil à Tati que de laisser cadrer son oncle?



La musique bouche également l'espace, puisque c'est du stabilotage permanent (en particulier dans tout le segment Bel. C'est plus réussi dans la partie Godrèche). En ôtant le balai du cul de son cadreur, Mouret pourrait au moins prendre parti, mais avec un procédé si systématique, la sauce ne prend jamais, ou alors le temps d'un plan. Dès que ça ouvre, ça pourrait devenir intéressant (même en ouvrant un peu au-dessus des têtes, ça suffirait...) mais là, désolé, ce n'est pas possible. En décadrant un peu, on pourrait encore s'intéresser à un personnage déphasé, mais en les traitant tous au même niveau, en les faisant parler comme un seul, il n'y a pas de décalage... L'air ne passe que par l'interprétation (chose assez rare, les comédiens semblent s'amuser, donc jouent, mais dans le bon sens, s'engouffrant dans les quelques bouffonneries du scénario).



Ce qui sauve le film de l'ennui le plus total, c'est finalement le projet, et là tout se recoupe.



Si on produit de l'art, il faut avoir un projet, ou bien se taire.

Et le projet, est très clair, en sous-texte: il s'agit d'en croquer. D'en être. Ma biche.



Avant d'attaquer le piche, passons par le sous-bois et rendons-nous à la première séquence du film, près de la rivière où coule le moulin qui fait tourner les saucisses. C'est le matin. Un couple est au pieu. Lui a envie, pas elle. Lui, c'est Jean-Jacques, joué par Mouret lui-même. Elle, c'est Ariane, enfin Frédérique Bel (très bien). Mouret porte un pyjama ridicule et joue aussi bien qu'un candidat de QUESTIONS POUR CHAMPION. Frédérique ne porte rien (quel corps, mazette... pas de doute, voilà une comédienne qui incarne) qu'un peu de Chanel n°5. Les deux sont en train d'envoyer leur personnalité dans le perso pour qu'il se passe quelque chose (d'ailleurs, je me demande si, au moment de musicaliser la scène, Mouret n'a pas trop chargé la mule parce qu'il se trouvait faible). Frédérique Bel invente une femme, tandis que Mouret tente de faire le beau pour se la taper, mais il est mièvre. C'est un couple installé. C'est du désir de routine. Et puis voilà, il n'y a qu'à regarder. Le projet, c'est ça. Mouret en pyjama. La fille à oilp' contre lui. "Cinoche".



Passons au piche. Rejeté par sa compagne Ariane, alors qu'il constate un matin que son centre de gravité se situe bien au bas-ventre, Jean-Jacques lui raconte qu'il a pris connaissance la veille de l'existence d'un philtre d'amour imparab' (ça marche même pour les moches .) (. en fait, c'est un poème, mais c'est kif-kif, un élément fantastique), un poème ensorcelant qu'il a voulu tester le matin sur une jolie femme (Godrèche) croisée dans un bar et qui le harcèle depuis au téléphone. Ariane lui propose de la tromper immédiatement avec cette rencontre, afin qu'il ne conserve aucune frustration. Jean-Jacques revoit alors la femme subitement enamourée mais rien ne se passe comme prévu. C'est la fille du président de la République, et elle sort déjà avec un boxeur, Dany Brillant. Finalement, notre homme sans qualités séduira la bonne.



Donc, oui, "Cinoche". Il aura la femme parce qu'il a la voiture. Le poème qui éveille le désir des femmes n'existe pas, chacun le sait, mais avec la carte de cinéasque, sait-on jamais. C'est en tout cas cette fiction que Mouret met en scène, et c'est à ça que les gens qui aiment Mouret (donc, déjà toute la presse et leurs lecteurs) veulent croire. Un monde avec Romy Schneider ou Adjani en une des magazines, pour les siècles des siècles. Un monde où les magazines seraient éternels. Pas étonnant que la presse s'amourache de Mouret !

Et finalement, ce fameux poème (jamais matérialisé bien sûr) pourrait être un film, après tout... voilà le projet de Mouret. S'acheter l'étiquette « auteur » sans matérialiser de films vraiment préhensibles... donc en réalisant des films fuyants, des dialogues qui n'accrochent pas mais ne dérangent pas non plus, en refusant de composer ou de signifier par le montage, en coupant toutes les séquences bien avant qu'elles puissent devenir immortelles, donc devenir artiste sans art, mais en produisant quand même, v'là l'projet.


Et avec ceci ?



A la fin du scénario, l'essence du philtre d'amour est dévoilée par Frédérique Bel, après qu'un inconnu lui ait fait le coup du poème ensorcelant, elle annonce au soupirant que ce texte c'est du mou, de l'interchangeable, du clinquant.


Mais une fois qu'elle a révélé le pot-aux-roses, le sortilège marche quand même.



De même, pour moi, même en ayant écrit noir et blanc tout ce qui n'allait pas, je ne peux m'empêcher de ne pas complètement détester ce film (le segment Godrèche se laisse voir, dans un au-delà du bon goût), peut-être apitoyé par la volonté de Mouret d'en être, et donc par son projet de ne pas faire de cinéma mais d'en avoir les avantages !



Le métier de Mouret dans le film est absurde, il a inventé une encre qui s'efface avec un tissu particulier (les moustaches, une scène assez drôle parce que le vide culmine, si je puis dire), et à nouveau, dans l'inutilité de ce métier, son improductivité, je vois dans cette bouffonnerie l'aveu du projet secret, et aussi un point contemporain, donc une nécessité. Il s'agit de n'être rien, pour réussir, car tous envieront le possesseur de ce rien. Rien ne saurait résister à l'empire de rien. Surtout pas maintenant.


La jolie femme au beau maintien et portant une robe avec léger décolleté, sur laquelle vous allez lorgner dans la rue tout à l'heure, vous plaira car elle est l'avenir normal. Le désir se porte sur rien. Mouret sera donc l'avenir normal, le comique qui ne fait pas rire, et le styliste sans style à la fois.


Je ne suis rien,


Je ne serai jamais rien,


Je ne puis vouloir être rien,


Ceci dit, je porte en moi tous les rêves du monde.

(Pessoa, in LE TOP DES 150 CITATIONS POUR EMBALLER, Ed.Robert Laffont)



Le cinéma de Mouret c'est l'avenir normal, le gars qui présente bien, l'art d'accomoder les soldes restant dû, donc le philtre d'amour, donc le cinéma tel qu'il est devenu : un objet inoffensif, consommable avec votre avenir normal devenu Bobonne.

Je crois me souvenir avoir lu que dans son premier film, Mouret faisait dire à la mère du personnage qu'il incarnait: "Tu pourrais pas trouver un job normal, style artiste ?". Amusante à l'époque, la réplique était furieusement prophétique. Nous vivons à présent dans un monde où les gens payent pour voir de l'art réalisé par des gens normaux, par des candidats à QUESTIONS POUR UN CHAMPION (cf. aussi l'absence de démesure des peoples lors de la fête à Judith, en réduisant le PDG du groupe Accor à une cravate, ou le sosie de Polnareff et Christophe à une maxi-coupe mulet, Mouret marque des points car il produit un cinéma du réel (au sens où ces gens ne sont eux aussi, rien). Evidemment cela aurait été plus jouissif qu'il ne filme que cette cravate, mais ça l'obligerait à avoir un avis, alors qu'avec des plans moyens, le moyen, donc le rien, est à son apogée. Pour progresser sur l'échelle sociale, il faut être mou, beau - donc sans passé -, ou mieux, beau mou).



Sur ce, je vous laisse, il faut que j'aille aider la bombasse qui partage ma vie à faire la nettoyage, elle a renversé le cendard sur la carte du tendre, c'est dur à ravoir.

Invisible.

 





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Publié dans Corpus Filmi

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