CE REPONDEUR NE PREND PAS DE MESSAGE d'Alain Cavalier (France-1978): My Heart Belongs to Crazy

Publié le par Invisible






[Photo: "Les Derniers Forfaits Que Nous Commettrons" par Invisble.]



- Est-ce que Alain Resnais est né à Rennes ? Et Alain Cavalier, monte-t-il à cheval ?

- Tu en as, des questions, dit-il.

- Oui, mais quand même, moi ça me travaille. Pourquoi Philippe Grandrieux fait-il des films pas drôles ? Crois-tu que Gaspar Noë collectionne les animaux ?, continuait de demander Sophie Question, tout en vernissant ses ongles de pied.


Et puis un jour, Sophie ne posa plus de questions, et le Répondeur regretta qu'il y ait tant de mystères, et aussi que la Question soit partie avant l'épuisement.

 


J'ai découvert ce film un dimanche matin, tôt, vers 7 heures du matin (à demi-ivre de la veille), et l'ai regardé sur un moniteur 15 pouces. Je n'ai jamais vu un truc pareil et je n'ai pas envie de le décrire. Sur la jaquette, il est écrit "film autobiographique d'Alain Cavalier" mais bon. J'étais seul (midi sonne), il y a quelques heures, dans mon lit, sous la couette malgré le solstice d'été (on est un 21 juin). J'habite un appartement de 52 mètres carrés dans l'Ouest de la France (la ville où je suis né), j'y vis, seul, depuis cinq jours (j'y ai vécu les deux mois précédents, mais il était vide sauf un lit et quelques accessoires de toilette, à la spartiate). J'ai quitté Paris. Il m'est également arrivé l'aventure suivante : xxxx xxxxxxx xxx xx xxxxxx xxxxxx xxxxx xxxx xx xxxx xx xxxxx xxx xx x xxxxxxxx..

Ce sont des conditions idéales pour voir ce film, somme toutes.

 


Ah oui, aussi, je l'ai vu en trois fois. Je considère tout film sur support DVD, comme un livre. Je le prends, je le regarde, et je m'arrête quand je suis rassasié, le temps d'incuber. Ce qui fait que ce film de 65 minutes, je l'ai vu en 4 heures. D'abord, ça commence par un ballet de claquement de portes et de fenêtres, de façon boulevardière donc, mais sans acteurs, sans informations sonores non plus. Très peu d'indices. Une approche sans dramaturgie pour expliquer qu'il n'y a plus de dramaturgie possible. Puis on saisit le sujet du film, le narrateur (Cavalier, le visage recouvert d'une bande Velpeau façon Ramzy dans STEAK) a perdu sa compagne, il va mettre un film pour se reconstruire. Le film sera sa catharsis.

 

J'aime bien les quartiers anciens car ils sont pleins de fantômes. Les banlieues me semblent des univers propices à la violence car sans passé, donc sans pesanteur, sans péché.

Quand j'étais dans l'appartement vide au mois de mai, je pensais à mes prédécesseurs, dans chacune de mes deux pièces on trouve des miroirs segmentés par une ligne horizontale, cette particularité me laisse à penser que des gens vivaient chez moi il y a deux siècles. Ou bien que je vis chez eux. Qu'ont-ils vécu ?

J'ai aussi déménagé la semaine dernière, j'ai mis ma vie en cartons. En 92 boîtes. Hier je me suis promené dans mon vieux pays natal, où je reviens, avec nostalgie, notamment en passant devant des restaurants, des bars, des appartements où j'ai vécu des moments avec des personnes qui ont disparues, qui ne sont plus les mêmes en tout cas. Moi-même, j'ai changé. Je sais à présent que dans cinq ans, je ne serai plus le même qu'aujourd'hui. En revenant dans ma ville natale, après plus de trois ans passés à Paris, j'ai d'abord retrouvé un fantôme, le mien. Une personne que je ne suis plus. Je suis bien meilleur.

 

La première pause, j'ai dû l'effectuer après une vingtaine de minutes de film. Quand j'ai commencé à comprendre le sujet, donc, et que j'ai eu besoin de prendre l'air, je veux dire arrêter le film. Le film commençait à me regarder. Comme un livre, je le posais pour avoir le plaisir de reprendre sa lecture plus tard, vous savez... Quand la vie n'a programmé aucun plaisir dans les heures qui viennent, alors pour chasser l'ennui, vous vous nourrissez de souvenirs. Vous vous laissez aller au daydreamigne. Ce qui est très beau, c'est que le film a trente ans, Cavalier s'en est sorti, il est toujours parmi nous. Ce qu'on voit est insensé, mais il nous reste toujours cette connaissance pour apprécier le film, ce delay. La femme dont il parle, elle a disparu, et la mort est un scandale. Quand la mort d'un proche arrive (ou la séparation), le tapis se dérobe, l'univers se rétrécit. Ce film n'a donc aucun visage représenté animé, est constitué d'une enfilade de plans serrés, claustros. Il s'agit de faire le tour du propriétaire (par exemple, Cavalier filme ses toilettes, et explique les anecdotes liées à ce lieu). Photos jaunies. Chromos. Souvenirs communs. Lettres de Mamour. Main courante de l'accident automobile. Se cogner contre le mur. Sortir de son axe. Dérailler. Mais jamais de pathos (la voix-off dit "il" et non "je", ce qui permet de respirer, cette mise à distance est salvatrice). Le dernier plan du film, c'est un type coincé dans une pièce qui se cogne la tête contre le mur jusqu'à le défoncer, ou tout comme. Et comme la mise en scène (le dispositif, disons) est d'une absolue justesse (encore une fois, il faut en dire le moins), ça fracasse.

 

La douleur que Cavalier met en scène, n'est jamais - mais vraiment jamais - universelle (la femme manquante est aussi floutée, ce peut être plusieurs femmes, une fille ou une mère... dont Cavalier mêle les témoignages, comme si la personne manquante ne pourrait se résumer à sa simple existence, mais dans tous les liens qu'elle tissait). Et ne se réduit pas non plus à une douleur, c'est aussi une joie, celle du compagnonnage, donc de l'échange, donc de l'imprévisible (le fabuleux plan-séquence empruntant l'escalier, vers la fin de ce film, participe de cet imprévisible).

 

Les trois autres personnes créditées au générique ont sans doute permis à Cavalier de ne pas se vautrer dans l'autofiction, ou le ridicule, ainsi dans ce film tourné-monté, on va et vient de la mise en scène à l'intuition. Les plans serrés pourraient être suffocants, de même que l'absence de contrechamp, mais il n'y a plus personne, d'où cérémonie funèbre et vivante itou. Juste le passé, et la nécessité de faire repartir la machine vivante dans un mouvement d'action et réaction que le spectateur comme l'auteur sont contraints d'impulser pour ne pas se suicider cru.

 

Autant l'art est ordinairement spatial, puisqu'il s'agit pour l'artiste de créer par la production de son art, une frontière entre les autres et sa singularité, autant ici l'art est temporel, il s'agit de créer une frontière entre celui qu'on a été et celui vers lequel on va.

Pour le spectateur, il en va aussi de même, l'art spatial c'est le besoin de choisir sa famille, ses amis. L'art temporel, au contraire, engage davantage, puisqu'il ne peut être compris par le spectateur que s'il y a changement de paradigme à l'intérieur du spectateur même. On peut ainsi manquer de grands films, ou s'amouracher de petits, suivant le moment de sa vie.

 

Voilà, on en arrive au moment où comme dans CE REPONDEUR...  (j'aime bien que les articles saisissent ce que la vision du film modifie, une possibilité est d'emprunter le rythme de l'objet à décrire, pour ma part, j'ai écrit cet article en tourné-monté, comme le film, sans humour aussi, sans guère d'effets... (j'ai juste, au moment où je l'écris, l'idée de le donner à lire s'il me paraît satisfaisant, et d'abord au Dr.Devo, ou de le laisser dans mes cartons s'il ne s'avère qu'une pollution de plus, ce dont je ne sais encore rien) avant le climax (et quel climax) il y a un plan de sortie, pour la première fois on quitte l'appartement, l'homme à la caméra descend dans la rue (à moins que ce ne soit un subjectif, on s'en fout), on entend les oiseaux, on voit des gens se mouvoir, un plan large, par définition, ça fait du bien)), je dois donc moi aussi aller dans la rue avant d'en finir. De toute façon je n'ai pas le choix, là où j'habite, je suis au milieu de la rivière en crue, on est le 21 juin, je ne sais plus si je l'ai dit (je me suis imposé de ne pas relire mes rushes), la fête de la musique gronde, il est à présent seize heures et en bas de chez moi trois gogols reprennent Placebobo à fond les ballons, avec des lunettes à la Harry Popoteur.

 

(...)

 

Ca y est, je suis de retour. Dix jours et dix nuits se succèderent depuis que j'ai couché ce que vous venez de lire, je reviens maintenant de l'expérience traumatisante produite par la double détonation quasi-simultanée (à l'échelle d'une vie, disons) de la solitude la plus déchirante (et du cinéma qui ne parvient plus en salles), et de la collectivité la plus déchirée (la fête qui oublie ce qu'elle fêtait). The Cranberries. Téléphone. Bob Sinclar. Thunderdome Vol.8. Thunderdome Vol.9. Thunderdome Vol.10. Thunderdome Vol.11. Thunderdome Vol.12. Cali. Thunderdome Vol.13. J'ai 18 ans et je chante déjà des chansons de merde. Thunderdome Vol.14. J'ai 18 ans et vous allez savoir comme

Vous allez savoir vous allez savoir comme

Comme j'ai 18 ans et vous allez savoir comme je suis important avec mon mascara. Thunderdome Vol.8. Neuf. Dix. Onze. Thundertouze Vol.13. Percussions. Déambulations. Picolades. Je bois je vomis je ris je brois dit-elle. Thunderdome Vol.14. Percussions. Percussions. Percussions. Percussions. Kebab. T'as vu des trucs bien ? La queue au kebab. La queue dans les kebabs. Kebab-Jazz, kebab-mayo, kebab-tech. La fête de l'art-kebab. L'impossibilité de faire acte de musique car il faut sans cesse jouer fort pour couvrir le bruit du voisin. Vont-ils se taire, ces xxxx xx xxx ? Leurs bouches s'ouvrent mais aucun son ne sort, ils engloutissent et déglûtissent. S'il y avait la fête du kebab, les gens en boufferaient pendant des heures c'est pas possib'. Percussions. Percussions. Percusspercusspercuss. Sirènes de poulet-mobiles. Volets de fer des kebabs. Percuss. Djembés. Djembés. Et aussi xx xx xx xy. L'humanité en shorts, suicidez-vous le peuple est mort, suicidez-vous la mort est populaire.


Mourrons-nous en pantacourt ou bien en bermulon ?

Puis revenez.

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Invisible

 

 










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Publié dans Corpus Analogia

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