TWISTED NERVES de Roy Boulting (Uk-1968): Mongoloid, he was a mongoloid, nobody even cared...

Publié le par LJ Ghost







[Photo: "I'm QT and I approve zis message" par LJ Ghost.]





Près de Londres, en Angleterre, dans les années 60. Martin (Hywel Bennett) joue au ballon avec Georgie, son petit frère, dans l'institution qui l'accueille. Et pour cause, Georgie a des problèmes mentaux, il est un peu retardé. Martin retourne chez lui, ou plutôt chez son beau-père, un nouveau riche qui ne le porte pas très haut dans son coeur. Il faut dire que le jeune homme a un comportement étrange, il est rude, dilettante, troublé, il se fait renvoyer de tous les jobs qu'il a pu avoir, il est parfois proche de la délinquance, bref, le garçon n'est pas très aimable, ce qui ne semble pas déranger sa mère, sur-protectrice, qui le traite encore comme s'il était un enfant, le cajolant, lui pardonnant tous ses comportements, le cocoonant, alors que Martin a 22 ans et visiblement toutes ses dents. Un jour qu'il est dans un magasin de jouets londonien, Martin croise le chemin de Susan (Hayley Mills), et un éclair traverse ses yeux. Il tombe immédiatement sous le charme de la jeune femme. Mais cela ne l'empêche pas de voler un petit canard en plastique. Il sort en même temps que Susan, et les deux se font rattraper par la sécurité du magasin. Dans le bureau du directeur, Susan nie connaître Martin. Celui-ci, ne voyant pas d'autre issue et dans un réflexe de défense prend la personnalité (et le nom) de son frère Georgie ! Il agit comme s'il était un enfant de 6 ans "mongolien" ! Susan prend pitié du pauvre garçon et paie pour l'objet volé. Mais Martin/Georgie est obsédé par la jeune femme, qu'il va essayer de revoir par n'importe quel moyen...

 

 

Drôle de film que celui-ci, drôle et fascinant, même. Je dois avouer que je ne connaissais pas du tout le film, ni son auteur d'ailleurs (malgré le petit scandale qui suivit sa diffusion, j'y reviens), et c'est totalement par hasard que j'ai entendu ce bon vieux Quentin Tarantino parler de TWISTED NERVE comme étant un de ses films préférés (ce qui ne veut rien dire puisque le garçon a environ 44000 films préférés, mais ce n'est pas le propos - même si celui-ci doit vraiment avoir une place spéciale dans son coeur, vu qu'il a fait reprendre par Daryl Hannah la petite mélodie sifflée par Hywel Bennett dans KILL BILL; B.O composé par Bernard Hermann d'ailleurs). Ma curiosité piquée m'enjoint alors à me procurer ce film (qui n'est pas disponible en France ! Que fait la police des éditeurs de DVD ? Elle réclame Matière Focale Edition !), trouvé à peu de frais à l'étranger (la Crise a parfois du bon). La jaquette du DVD est assez classique, avec un immense ciseau tenu par une main ferme, dans un mouvement qui indique très clairement que l'objet contondant servira à poignarder quelque quidam. Peut-être trop naïf, je m'attendais à un slasher low cost, amusant, malin, un peu dégueulasse, à un plaisir un peu pervers en somme, enfin, quelque chose qui se rapproche plus ou moins des goûts fantasques du sieur Quentin. D'un geste svelte, gracile, angélique même, n'ayons pas peur des mots, j'enfourne le DVD dans le monolithe noir qui me sert de lecteur de disque versatile numérique. Et là...

 

Le film commence de manière étrange. Pendant que les cartons présentant les différents producteurs du film s'enchaînent, une voix-off qui semble sortir de nulle part, totalement étrangère au film, retentit, et délivre un message destiné au spectateur, qui est, en gros, le suivant : le film ne met aucunement en relation le mongolisme (puisque c'est ainsi que cette maladie est appelée dans le film) et la psychose meurtrière ! J'imagine donc qu'il y a eu scandale après la diffusion du film, ce qui n'est pas très étonnant mais n'a aucunement, mais alors aucunement lieu d'être (j'y reviens plus bas). Passons. Le démarrage du film est plutôt lent, enfin disons qu'il prend son temps. Les personnages sont présentés dans le détail, et Boulting n'y va pas de main morte, si j'ose dire, et étire volontairement l'exposition de son film. Il en ressort une impression de flottement, et même si on devine assez facilement ce qui va se passer (il n'y a qu'à regarder la jaquette !), le metteur en scène, dirait-on, prend un malin plaisir à faire durer indéfiniment cette phase d'introduction. Mais ce n'est pas qu'une gourmandise, ou un procédé, c'est également un moyen d'encrer son histoire dans une espèce de profondeur psychologique. On comprend alors totalement les enjeux, les tenants, et surtout on voit apparaître assez clairement les rouages de la machinerie, implacable, qui se mettent en place au fur et à mesure et desquels vont découler de tragiques évènements. Et c'est terrifiant, parce qu'on sent que ce qui va se dérouler est inarrêtable. Personne ne peut rien faire, personne ne se rend compte de rien. Et le plus effrayant, c'est que tout cela est d'une gratuité totale, pensez donc, tout s'est joué sur le hasard d'une rencontre ! Cela aurait pu être évité, mais ça aurait été reculer pour mieux sauter, et cette violence gratuite, inhérente à Martin, se serait de toute façon déversée sur n'importe qui. S'il avait croisé une autre jeune fille à ce moment-là, elle aurait été la victime. Tout se joue simplement parce qu'il a été attiré par Susan, ce qui peut arriver tous les jours, à n'importe quel moment. Et c'est cette attirance, animale, qui déclenche le processus destructeur dans la tête de Martin, et pas du tout le mongolisme. Sautons une ligne.

 


Quand on voit le film, il apparaît évident que le sujet n'est pas le mongolisme, qu'on est même loin de cela. Cette maladie n'est qu'un prétexte, une excuse. Martin a un frère trisomique et sait donc que la seule chose que ces gens inspirent, pour la société, c'est la pitié. Il s'en sert donc comme d'un échappatoire, d'un mécanisme de défense, d'un alibi ! En cela, TWISTED NERVE m'a beaucoup fait penser aux IDIOTS de Lars von Trier, qui utilise ce point de départ précis. Martin ne fait qu'exécuter, avec trente ans d'avance, la même chose que le facétieux danois fait faire à ses acteurs dans son film dogmatique ! Il n'y a qu'à voir la façon dont Susan le traite avant et après la découverte de sa pseudo-trisomie : au début, elle lui hurle dessus, puis une fois que le mensonge est enclenché, adopte un regard bienveillant et protecteur, supérieur si on peut dire, et la seule chose qu'elle trouve à faire c'est payer le jouet que Martin a volé, comme s'il avait automatiquement besoin d'assistance ! Et ensuite, quand Martin s'invite chez les parents de la jeune fille, elle lui ouvre grand sa porte parce qu'elle ne voit aucun danger dans ce grand benêt un peu trop lent (même si sa mère hésite, elle accepte finalement, prenant encore une fois Martin en pitié). Dernier exemple (il y en a plus que ça dans le film), lorsque Susan et Martin se baignent ensemble dans la rivière, elle est très proche de lui et on pourrait presque dire qu'elle flirte avec lui. Mais en fait non, vu qu'il est handicapé. Alors, quand il essaie de l'embrasser, et de redevenir "normal", disons, elle s'énerve et le frappe, puis se rappelle qu'il est sensé être retardé, donc lui sourit et lui pardonne ! C'est vraiment très beau.

 

Roy Boulting développe quelque chose d'autre, qui sera cette fois le coeur du film. Je vais encore faire une comparaison avec un très grand film, mais je n'y peux pas grand-chose, j'avais dit dès le départ que c'était un drôle de film. Juste après sa rencontre avec Susan, Martin va dans sa chambre, se déshabille, s'assoit dans son rockin'chair et se balance fiévreusement. Plus tard, quand il est installé dans la maison de la jeune fille, dans sa chambre d'hôte se trouve un immense cheval à bascule, qu'il chevauche violemment une nuit, faisant un bruit de grincement infernal qui dérange quelque peu le locataire du dessous. Martin se trouve plus souvent qu'à son tour nu devant des miroirs, qu'il brise dès qu'il le peut. Mais il ne les brise pas n'importe où, seulement à des endroit où, dans le reflet et par rapport à la position de la caméra, ses zones érogènes sont cachées, et même plus que cela, détruites. Ce dont Boulting parle finalement, c'est de frustration sexuelle. Elle est la raison du comportement de Martin, et pas le mongolisme. C'est sa frustration, sa recherche de sexualité (qui ne va pas sans questionnements et tâtonnements, le jeune garçon possède d'étranges magazines) qui le fait retourner à l'état presqu'animal, en tout cas d'une violence sans merci. On peut imputer son comportement à sa relation avec sa mère qui, comme je l'ai déjà dit, le cocoone et le protège plus que de raison (pour une raison étrange, je vous laisse la découvrir), relation quasi-oedipienne, mais plutôt du côté de la femme. En cela, le personnage de la mère de Susan est peut-être le plus fouillé et le plus beau, mais j'en ai déjà beaucoup, beaucoup trop dit, et je préfère vous laisser la surprise, je vous assure que c'est absolument sublime et d'une intelligence folle dans l'écriture. Tout cela pour dire que finalement le scandale occasionné par le film n'avait pas franchement de raison d'être, mais pour cela il faut bien sûr regarder le film, les deux yeux ouverts, et essayer de voir un peu plus loin que ce l'on nous montre. Je n'ai pas cité le très grand film que je vous promettais en début de paragraphe, mais vous l'avez peut-être déjà deviné, il est anglais aussi, et fort bien connu de Matière Focale vu qu'un de ses protagonistes y écrit de fort beaux articles. TWISTED NERVE se rapproche selon moi beaucoup de PSYCHOSE. Alors, évidemment, les deux sont différents, mais il me semble que le film de Boulting est un bon complément au chef-d'oeuvre du Hitch, notamment parce qu'au delà du sujet assez similaire, tous deux semblent se moquer de la psychanalyse et de la rationalisation médicale de ces maladies mentales. Elles sont présentes dans les deux films, mais, je pense, tournées en dérision. C'est plus, là aussi, une justification plutôt qu'une véritable volonté d'expliquer scientifiquement le comportement de leurs personnages qu'ils semblent préférer laisser dans une bulle mi-fantastique, mi-inexpliquée (ce qui est très bien vu). La séquence finale de TWISTED NERVE est bouleversante, mais je n'en dis pas plus, je voulais simplement le mentionner.

 

Du côté de la mise en scène, ça suit plutôt bien le mouvement. La lumière est parfois très belle, d'autres fois plus quelconque. J'ai personnellement un peu de mal avec ce qui semble être un gros projecteur qui est bien souvent directement derrière la caméra, pour éclairer les acteurs de face (même s'il y a tout de même des lumières d'appoint). Disons que ce choix de Boulting va dans la direction de son propos. La photographie est ouvertement artificielle pendant une grande partie du film, dans les moments où Martin ment et se fait passer pour son frère. Quand il redevient lui-même, la lumière devient plus précise, plus ponctuelle, pour sensuelle, plus troublante (dans le garage, ou même à la fin). C'est donc assez beau, même si esthétiquement j'ai un peu de mal avec les grosses lumière en pleine face, mais si c'est fait comme ici, je prends, pas de problème ! Ca cadre joliment aussi, et Boulting renverse ses angles et joue assez joliment sur l'échelle de plans, surtout dans les séquences dans la maison de Susan. Il y a des moments qui me semblent un peu plus faibles (les parents de Martin), mais, allez, on pardonne. Côté montage, il joue beaucoup sur l'attente (la très longue première partie, où il ne se passe pas grand-chose, mais toujours dans une espèce d'atmosphère, d'ambiance pesante, malsaine même ; les plans sont assez longs mais parfois tranchés par des champs/contre-champs plus rapides, et les séquences s'étendent plutôt, laissant l'étrangeté s'incarner et les personnages exister) et la suggestion. Chaque coupe est signifiante et ce n'est pas toujours l'acteur qui parle qui est à l'image (j'ai encore en tête cette incroyable séquence finale, où Boulting coupe pile là où il faut, et où le montage alterné est asphyxiant et vraiment terrifiant ! Encore cette volonté de maintenir le spectateur dans l'attente et l'angoisse) (et encore, je n'ai pas parlé des rapprochements que je vois entre le montage de ce film et celui d'INGLORIOUS BASTERDS. Ici aussi, on fait traîner l'exposition, pour finalement conclure abruptement, laissant, pendant toute la séquence - ou tout le film ! le spectateur angoissé et en attente).

 

Roy Boulting est, il est vrai, également bien aidé par un casting fabuleux. Hywel Bennett (qui a, je trouve, un étrange air de Malcolm McDowell dans ORANGE MECANIQUE. Tarantino, Von Trier, Hitchcock, Kubrick, décidément je n'y vais pas de main morte ! Mais rassurez-vous, je ne comparerai pas TWISTED NERVE à du Dreyer... Encore que... Non je plaisante) est incroyable, et ce personnage ultra casse gueule de Rain Man/Norman Bates (pas le notre!) est au final superbement interprété, avec un grand nombre de nuances et une belle implication. Il n'est jamais ridicule et on n'a, spectateurs, jamais pitié de lui. Il semble toujours jouer sur le fil, en équilibriste, mais sans jamais ô grand jamais tomber dans le canyon. Hayley Mills est, en plus d'être sublime, une actrice tout à fait précise, retenue mais qui sait lâcher les chiens quand il faut. Billie Whitelaw, qui joue la mère d'Hayley Mills, est faramineuse, splenditastique, fantastordinaire, hfgshlgfu, je n'ai plus d'adjectifs, ce qui est assez rare pour être signalé. Le reste du casting tient très bien la route, et aucune faute de goût n'est à signaler de ce côté-là.

 

Grand film. Tarantino ne s'y est pas trompé, et je comprends maintenant pourquoi il en parle avec autant d'emphase. Je vous encourage donc à jeter un oeil à cette petite série B. Pour ma part, je pense que je vais assez rapidement remettre la galette dans le lecteur. C'est si beau ! Ca fait du bien !

Vive le cinéma !

LJ Ghost.





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Publié dans Corpus Analogia

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Michael Kenyon 07/09/2009 19:47




Une des meilleures découvertes que m'a permis Matière Focale, sans doute depuis "Ne nous délivrez pas du mal" en ce qui me concerne. J'ai trouvé Hayley Mills et Billie Whitelaw absolument fascinantes et la réalisation, notamment la gestion de l'espace dans les deux grandes maisons bourgeoises témoigne d'une vraie réflexion sans tomber dans l'effet facile. Bref, c'est impécab'.

                                                                                           Michael Kenyon,
                  fréquence 95.50

sigismund 09/07/2009 19:41

...merci pour l'info, encore un chef-d'oeuvre découvert grâce à votre équipe intrépide. 

Dr Devo 05/07/2009 11:34

Mmmmm... Ca donne envie! Un petit mot pour dire que Billie Whitelaw, actrice rès utilisée dans les années 60/70 en Angleterre est effectivement un actrice fabuleuse, et quand elle lâche les chiens, ça fait très, mais alors, très peur!Dr Devo.