CORALINE de Henry Selick (USA-2009): La face cachée de Maman...

Publié le par LJ Ghost







[Photo: "There was a formula!" par Dr Devo.]




Coraline Jones est une petite fille tout à fait normale, à part pour son prénom, que personne n'arrive à prononcer correctement. Les parents de Coraline, qui semblent être tous deux écrivains (en tout cas, ils travaillent sur un livre ayant pour sujet la botanique), sont overbookés et n'ont pas vraiment le temps de s'occuper d'elle. Il décident de déménager, de passer de la ville à la campagne, histoire d'être au plus près des plantes qu'ils étudient, même s'ils ne sont pas franchement des fans de la terre. Ils emmènent Coraline dans leurs bagages, et vont vivre dans une immense maison qui s'avère avoir déjà deux locataires, deux soeurs ex-vedettes de music-hall un peu vieilles filles et un grand russe qui apprivoise des souris pour produire un spectacle de cirque. Mais Coraline s'ennuie quand même pas mal, et ses parents occupés, la pluie tombant du ciel ne l'aident pas. Elle part en exploration et découvre alors une petite porte cachée, qu'elle franchit une nuit. Derrière se trouve une réplique parfaite de sa maison, mais joliment meublée, claire et chaleureuse. Autre changement : ses parents sont bien là, mais ils ont des boutons à la place des yeux ! Ils la traitent comme une reine, la nourrissant, la cajolant, mais l'étrange affection que lui portent ses "autres parents" rend Coraline un peu méfiante...

 

 

Henry Selick est peut-être l'inconnu le plus célèbre du cinéma contemporain : combien des admirateurs du magnifique ETRANGE NOEL DE MR. JACK savent que c'est lui qui l'a réalisé, et pas Tim Burton ? Qu'il a également mis en scène JAMES ET LA PECHE GEANTE et fait les incrustations des animaux marins dans LA VIE AQUATIQUE de Wes Anderson (on me signale dans mon oreillette qu'il a également fait le storyboard d'OZ, UN MONDE EXTRAORDINAIRE de Walter Murch !) ? Bref, tout cela pour dire que le garçon est loin d'être manchot, bien au contraire. Quand on ajoute à cela qu'il adapte un livre horrifique pour enfants signé de l'anglais Neil Gaiman, célébrissime auteur de romans et de comic-books, l'espoir est immense et la bave vient aux lèvres à la simple évocation du projet.

 

L'attente anxieuse est bien souvent source de désillusion. Coraline démarre gentiment, avec une assez longue présentation des personnages et des enjeux. L'ennui vécu par Coraline est également vécu par le spectateur. Enfin, ce n'est pas tant qu'on s'ennuie, c'est que le rythme est assez lent, un rythme de découverte en somme, qui est nécessaire dans la mesure où il faut tout de même quelque peu s'habituer au fait que ce que l'on voit, ce sont des marionnettes (pour l'identification, tout ça), ça va beaucoup mieux ensuite, et le film s'avère rythmé et plaisant, avec une sympathique graduation dans la tension dramatique des séquences, qui culmine à la fin dans un pseudo-happy end, en tout cas dans quelque chose qui paraît mignon mais qui est en fait d'une tristesse et d'une mélancolie immenses. En gros, ce que nous dit Selick, c'est qu'on n'est bien nulle part, ni dans nos rêves, ni dans la réalité ! Nous n'avons notre place nulle part, mais il faut faire un choix, et ce choix sera celui du "moins pire", en quelque sorte. Ce message est plutôt étonnant, surtout venant d'un film ciblé pour les enfants. D'ailleurs, en parlant de cela, le film fait une bifurcation assez étonnante à l'intérieur même de son déroulement, et même de sa mise en scène. Au départ, tout est assez mignon, presque policé, avec un character design commun, des décors splendides mais paradoxalement assez vides et épurés (la maison "normale" de Coraline) et un rythme assez lent mais jamais ennuyeux. Puis, quand les choses s'accélèrent, c'est-à-dire quand la fillette découvre la porte, le procédé déployé par Selick explose littéralement : le film devient plutôt flippant (si si, deux ou trois séquences font froid dans le dos), et l'idée assez géniale que la seule chose qui cloche, physiquement, matériellement, ce sont les boutons à la place des yeux qui sont sensés être une caractéristique horrifique (et ils le sont !), mais sont traités quasiment de manière normale. Au début, Coraline n'en fait que peu de cas, et se contente de vivre avec cette "autre" famille parfaite ! On sait que quelque chose cloche, mais uniquement à cause des boutons, le reste est rassurant, chaleureux, totalement digne de confiance ! On voudrait presque être à la place de Coraline, boutons sur les yeux ou pas. En fait, on tombe dans l'horreur par la petite porte, de manière subtile, sans véritablement avoir été préparé, et quand cette horreur prend toute sa dimension, nous nous trouvons à vivre l'aventure avec Coraline, à avoir peur quand elle a peur ! Selick emmène son scénario dans cette direction, mais n'oublie pas la mise en scène : lors des séquences avec l' "autre" famille, il intègre carrément des effets numériques à ses marionnettes et à son image par image ! C'est un peu le même geste que dans le dernier film de Terry Gilliam, THE IMAGINARIUM OF DOCTOR PARNASSUS (que je vous conseille vivement). L'horreur, la terreur, l'imposture et le mensonge viennent de là-bas, du monde imaginaire, du monde numérique. Oui on est libre, oui on est tout-puissants, oui on peut avoir tout ce que l'on veut et se créer des visages ou une famille, mais c'est un monde dangereux, hostile ! Pas que le monde dit réel soit meilleur, loin de là, il a quant à lui d'autres inconvénients si je puis dire, mais le numérique, on en profite cinq minutes, puis il essaie de nous bouffer (et de bouffer le cinéma !), alors on essaie de s'en sortir !

 

La reste de la mise en scène est plutôt à l'avenant, avec un joli (mais forcément limité) jeu sur l'échelle de plans, une photographie vraiment très précise et jolie (même si peut-être un peu contrastée, bien que cela sert quelque peu le côté "maison de poupée de l'horreur", ça reste un peu trop Mon Petit Poney parfois - même si c'est plutôt beau, attention). Le montage est ce qu'il est, c'est à dire rythmé, mais sans vraiment plus de jeu de cela. Il faut dire qu'à l'instar de l'échelle de plans (et encore, il n'y a pas vraiment d'excuses pour l'échelle de plans), quand on met quinze jours à tourner une minute de film, il faut savoir très précisément à quel endroit on va couper puis coller les deux bouts de pelloche pour que le tout soit compréhensible ; le montage manque donc un peu de spontanéité, et on sent, forcément, le storyboard qui pousse derrière. Du côté du son, c'est joli, sans plus. Les marionnettes sont vraiment belles (notamment l' "autre mère"), et on peut toujours s'extasier de la beauté et de la poésie de ce genre de films, même si on a quand même beaucoup, beaucoup perdu depuis Jan Svankmajer, Jiri Barta, les frères Quay ou même L'ETRANGE NOEL...

LJ Ghost.






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Publié dans Corpus Filmi

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sigismund 09/07/2009 19:11

merci d'avoir cité Jan Svankmajer, les frères Quay, ainsi que Neil Gaiman.Quand on sait que Dave Mc Kean, le co-auteur du livre original 'Coraline' fait des courts-métrages, on ne peut que manger ses chaussures en pensant à ce que ça aurait pu donner.Compréhensible cependant qu'il aie peut-être envie d'explorer d'autres univers : je conseille néanmoins vivement à quiconque de jeter un oeil au livre de Gaiman et Mc Kean.Pour ma part, j'ai fait un bloquage immédiat avec la charte graphique globale que j'ai trouvée simplement le cul entre deux chaises..honte sur moi, je suis peut-être passé à côté de qqchose.