[Photo: "Banality Reigns" par Invisible et son ami Flickr.]




Mettons les pieds dans le plat. Les festivals sont ouverts au plus grand nombre, ce qui induit une sélection souvent morne, consensuelle. Les télévisions travaillent pour l'atonie des masses, ou pour les communautés de consommateurs. Les comités de financement des régions célébrent l'inceste en petit comité (je file l'avoine à ton poulain, la prochaine fois tu finances mon chiot). Les programmations des cinémas art et essai sont effectuées par des associations de soixante-huitards qui, au lieu de fureter, attendent en patins qu'on leur dise ce qui se fait de bon de beau de bonnaud (c'est pourquoi Télérama fait la programmation de celui qui se trouve près de chez vous). Les salariés des magazines de cinéma sont des mammifères payant un loyer, du coup, ils trouveront toujours un film du mois, ou un film de la semaine, et ne se mettront jamais en grève. Les êtres humains apprécient d'être ensemble dans l'obscurité et d'avoir le même projet, qui peut être voir un film. Voilà pourquoi le cinéma en salles est nul, ou plutôt banal, mollement rassurant, vidé d'émotions.

 

Dans le même temps, ce sont les valeurs les plus réactionnaires du cinéma qui assurent le succès (les beaux sentiments, l'amour du lointain, la sainte-histoire, ou la subversion de bazar), et leur pendant esthétique : les valeurs de plan les plus bas de plafond (les films montés devant le moniteur 21 pouces ne semblent plus pensés pour la salle, et les spectateurs à présent youtubisés se contentent d'objets ultra-balisés et dépourvus d'ambiguïté habitués qu'ils sont à des films sans arrière-plan, où tout se donne d'emblée). Voilà l'état des lieux.

 

Face à un tel constat, les cinéastes ou postulants n'ont en vérité que deux alternatives : ou être archi-radical (Grandrieux, Dupieux, Alnoy) au risque de ne plus pouvoir faire de films, ou pactiser avec une des valeurs sus-nommées (Noë et Von Trier ont par exemple choisi l'option subversion de bazar, bien que Von Trier semble changer de valeur selon les films !), et réussir à monter/montrer leurs films en jouant avec le code moral de l'époque. Hors de ceci, point de salut : c'est Garmonbozia en injection 50cc et l'eau des nouilles pour l'apéritif.

 

 

Grâce à son casting éléphantesque, mais néanmoins très ciblé, son affiche désuète sur fond blanc-comédie, Podalydès a réussi son coup : Télérama est tombé, et le film est distribué sur 180 salles. Seulement voilà, "c'est n'importe quoi", "tout ça pour ça", pestaient mes voisins de derrière tandis que les lumières se rallumaient sur la métaphore du rouage qui conclut le film. Qu'importe ! Double effet Fish Cool, en faisant tourner tous les officiels du cinéma français, Beep s'est probablement offert le forfait "5 films offerts en 10 ans" !

 

BANCS PUBLICS court sur une journée, en cinq temps (et non trois !). Lucie, employée de bureau à la GIFAREP se rend comme tous les matins à Versailles pour remplir des tableaux Excel. Elle s'y ennuie, préférant jouer au Pac-Man. La journée pourrait être aussi morne que la veille si, à la fenêtre d'un appartement situé en face de l'immeuble, ne pendouillait une banderole "Homme seul". Cette banderole perturbe le bon fonctionnement de l'entreprise, l'empathie commence à agiter le personnel ordinairement préoccupé de marge et de glande, tandis que Lucie, flanquée de ses deux collègues de la salle A17, décide d'aller s'enquérir de la santé du locataire de l'appartement en sonnant à sa porte.

 

Avec un tel pitch, et d'autant que le début du film est quand même très serré, Podalydès aurait pu trousser un tout autre objet, où la psychologie des personnages aurait été beaucoup plus fouillée. A la place, il a préféré multiplier les narrations, tant et si bien que le film part de plus en plus en vrille, à mesure de son déroulement... au fur et à mesure du métrage, une impression jouissive de flottement agréable se dégage, de contemplation, une transe semblable à l'abrutissement que provoque un éclairage stroboscospique, mais provoquée par un sur-régime des trois grosses machines du cinéma français ordinaire : le scénario, le castigne, et le dialogue, toutes en surchauffe, en même temps que s'opère une modification scène par scène de la réalisation et des enjeux du film.

 

 

BANCS PUBLICS, LE PUBLIC AU BAN ?

Point commun à tous les persos qui nous seront donnés à croiser : la banalité. Le gratin du cinéma français se prête au jeu, incarnant chacun son tour un monsieur-tout-le-monde, une madame no-one, mais quasi tous ces comédiens sont finalement réduits à une facette, la leur : Catherine Deneuve est la bourgeoise dépressive, Didier Bourdon le français moyen ronchon, Mathieu Amalric le borderline, Elie Semoun le petit malin, Poelvoorde le casse-couilles, Nicole Garcia l'intello chiante, Lhermitte le vieux beau, Balasko la grosse moche... Podalydès prend les 40 acteurs français les mieux payés, et leur fait à quasi-tous jouer leur fonds de commerce ! Puis au bout d'une minute ou deux, il les expulse du film ! Next ! Si le cinéma français est mort, alors on voit défiler toutes ses générations en accéléré.

 

Bruno Podalydès joue lui-même dans BANCS PUBLICS (il est d'ailleurs formidable), c'est le seul personnage qui n'est pas banal, au sens où il est ambigü. Il joue le patron d'un petit magasin type M.Bricolage, appelé "Brico-Dream", en fait une extension de sa condition de réalisateur de BANCS PUBLICS : il en appelle sans arrêt au sureffectif mais n'est pas méchant avec ses troupes, constate d'ailleurs que les gars sont en roue libre, tente de remonter le chiffre en multipliant les astuces marketigne, puis semble complètement se désintéresser de conclure la vente, et part faire du gringue à Opportune, la fille de l'accueil.

Ainsi aussi, dans son propre film, le réalisateur émaille son film de scènes grand public, pleurnichardes, humanistes, pour rattraper le spectateur lambda, avant de s'en désintéresser complètement et de partir s'occuper du cas d'un autre client/personnage.

C'est dans le segment "Brico-Dream" que sa mise en scène se fait la plus précise, c'est elle qui l'intéresse avant tout. Une fois que tout le gratin s'est cristallisé comme une bouteille de Contrex oubliée au frigo par temps de cagnard, et que le cinéma français ressemble à un gnocchi congelé, mais les spectateurs toujours dans la salle, c'est parti pour le show.

 

Si la lumière ne connaît malheureusement pas d'amélioration (le film a pour objet la banalité, ce qui peut justifier son aspect très morne mais cela me semble tout de même le gros point noir, qui rebutera d'ailleurs certainement pas mal de focaliens ; dans la partie Brico-Dream, le film aurait pu être encore plus jouissif), en revanche ailleurs c'est festival, à commencer par le mixage. En particulier l'utilisation très fine des musiques de superette, parfois même il en superpose plusieurs, tout en travaillant également les sons d'ambiance, amenant une tension par le silence ou une nappe sous-mixée, avant de repartir sur un gag absurde, ce qui contribue à rendre aussi toute cette partie très chaleureuse, on est chez quelqu'un.

Les mouvements de caméra sont alors très précis, et variés, les coupes rendent le film très fluide, les cadrages sur la corde, les durées des plans sont sensiblement différentes, tout respire, et les gags s'enchaînent dans une ambiance de fin du monde bricolée à la maison, alors que cependant la banalité reigns (j'écris que tout respire, mais plein de tentatives se ramassent, qu'importe il retente des trucs juste après).

Deux types de personnages sont alors utilisés, d'un côté les quatre vendeurs, des types fondamentalement inadaptés au monde (donc charmants), la vendeuse inopportune + le démiurge Bruno Podalydès, et d'un autre côté les clients (donc le monde, les clients qui savent ce qu'ils veulent et à qui il s'agit de refourguer la came, coûte que coûte, pour que les films et en particulier celui-ci continue à se faire... Chiara Mastroianni se retrouve donc éblouie par une lunette de chiottes). Comment réussir à fourguer des choses inutiles, libres et drôles aux psychorigides, afin de ne pas fermer boutique ? Comment pactiser avec ces vrais malades que sont les gens normaux ? Voilà le vrai sujet du film, et qui est passionnant (d'où mon intro sur l'état des lieux). Comment être aimé, et ainsi moins souffrir tout en continuant à vivre ?

 


BANCS PUBLICS CONTRE CALICOBA

"C'est n'importe quoi !" Et oui, ma brave dame. Vous vouliez du people, vous allez en avoir, semblait déjà prévenir le début du film dont le premier gag est un générique interminable, comme si déjà le nombre empêchait les choses de commencer. Un plan au début, l'entrée dans la gare, montre ce que pourrait être le film, où le son est travaillé façon appel d'air, mais ce qui fonctionne pour le grand public c'est la ritournelle, la rengaine, aussi filme-t-il non loin toute une rame de métro reprenant la chanson de Brassens, Bancs publics, dans une communion grotesque, en sussurant bien sûr, qu'aucune tête ne dépasse.


Mais ce plan de gare appartient à un autre film, dans un autre monde. Le nôtre est constitué d'employés de la GIFAREP, de jeunes parents, de psychopathes en mode repeat qui collectionnent les Smiles. La masse est infernale, et toujours ridicule (l'apparition du bureau gavé dans le contrechamp depuis l'appartement de l'homme seul, Arditi tentant de se mettre au diapason du groupe en minidansant sur un Lou Bega en formol, les mous du parc, les humanistes défoncés en trois répliques et une gueule de con par le personnage de Campan, l'insupportable "alors ?" commun aux employés de la GIFAREP).


Si la masse est stupide, et le monde, il faut bâtir sa joie seul, et créer des petites autorités autonomes, c'est ce que vont faire les personnages les mieux servis au final du film (joués par des seconds rôles du cinéma français) qui sont finalement les seuls à agir vraiment, tandis que la masse est partie dans le soliloque, la transparence, la répétition du même, l'obsession de la sécurité. Ce sont aussi les seuls qui vont gagner quelque chose... au moins existent-ils tandis que la plupart des gens que nous voyons autour de nous se figent dans leurs patterns, et ce jusqu'à la folie (Amalric).

 

Embrassant son sujet, la banalité, avec la bouche grande ouverte, le film s'attache à démontrer le beau par l'absurde. Ainsi, le segment Candelier/Girardot se voit-il traiter dans un champ/contre-champ fondamentalement ennuyeux, ce qui rendra d'autant plus cruelle la résolution de la scène (quand un couple ne peut plus changer de focale, il meurt, en gros). Aumont et Rich apparaissent d'abord comme des mafieux sur fond de sirène hurlante, mais finalement ils vont paresser au parc, alors ils sont réduits en un plan à une miette de chips, avant d'être agressés par un clochard d'opérette. La scène Lonsdale se conclut sur l'expulsion du personnage chic et amusant mais à l'ambition grotesque.


Tout ceci entrecoupé de scènes parfois ratées (notamment toutes celles avec des enfants, était-ce une ambition de l'auteur ? Les deux adolescents représentés semblent payer, dans leur traitement à l'image, pour tous les adolescents geignards de la planète, tandis que tous les enfants sont montrés comme des caricatures d'enfant, comme s'ils étaient incapables d'apporter une liberté, et surpassaient en banalité les adultes, ce qui n'est ptet' pas faux, remarquez...), scènes ratées qui le sont en raison de leur mise en scène (ce n'est pas un film de scénario, il y a une sensation physique de montage, de tempo), mais qui, au fond, devaient être ratées pour que le film soit réussi. Par exemple, le personnage de la jeune mère au jouet pédagogique ne mérite pas mieux que son traitement, celui d'Emmanuelle Devos non plus, la collègue qui participe aux repas de quartier surjoue. "Je cherche un homme !" semble crier Bruno Podalydès jusqu'au moment où il kidnappe son film.

 

Périodiquement, Podalydès torpille la banalité avec des gags juste hénaurmes (la machine à café, le Powerpoint emballé, la virgule sonore sitcomesque de la banderole utilisée jusqu'à la déraison, la séquence Urgences, le slowburn du client paillasson, la perceuse Bazooka, la plongée large sur 'coupez l'hélium !", les spots ineptes...), avant que la normalité ne revienne aussitôt à la charge pour quémander de quoi améliorer son quotidien. Mais aussitôt, Poda revient alors avec sa perceuse burlesque, soutenu maintenant par une musique à sa propre gloire qui paraît chantonner "Poda, poda, poda..." et envoie illico une bouffonnerie (les arrière-plans, des slogans ou un homme-cerf, des jeux de mots pourris et donc délicieux), développant ce qu'il avait initié dans la partie GIFAREP (fond d'écran de Vuillermoz, machine à café), tout en restant à hauteur d'homme banal. La composition des plans ne bouleverse pas (mais on est à mille lieues de la platitude grammaticale de FAIS-MOI PLAISIR ou des BEAUX GOSSES, ...) le cadre est soigné, il suit sa ligne, le Banal +), le montage n'est pas outrancier, néanmoins une impression fabuleuse, sensuelle, de tempo, est donnée à ressentir.

 

Le film embrasse son sujet, disais-je, caressant son spectateur puis l'étriquant dans la minute qui suit, dans un mouvement très étrange, qui ne ressemble pas à grand-chose, soit la plus grande des qualités, dans un univers en miniature.


Allumez les lumières, vous n'êtes plus seul.



Invisible, juillet 2009.








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Vendredi 10 juillet 2009 5 10 /07 /Juil /2009 10:33

Publié dans : Corpus Filmi
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