(Photo : "Pleure, Pleure, Pleure sur ton Malheur" par Dr Devo
d'après des photos du film SIN IN THE SUBURBS de Joseph W. Sarno)




Chers Focaliens,

Et bien voilà, il suffisait d'attendre. Mais quelle drôle d'idée, quand même, que celle des distributeurs de Lucas Belvaux de sortir LA RAISON DU PLUS FAIBLE, qui fut présenté cette année à Cannes, en pleine fin du mois de Juillet, où le pauvre garçon est quasiment assuré de faire un four, ou au moins de voir ses revenus considérablement minorés. Ceci dit, les titres de la concurrence, surtout quand il s'agit de noms connus de l'art et essai, inondent les écrans tous en même temps, généralement en octobre-novembre, et on se retrouve souvent avec des périodes faméliques tous le long de l'année... Va comprendre ! On ne va se disputer là-dessus, il fait beaucoup trop chaud. On va plutôt reprendre un bol de chocapics glacés, et se mettre au frais en salles.

Ça se passe en Belgique, du côté de Liège. Dans un quartier ouvrier. Bon. Pas dans un coron. Ce n’est pas loin, mais là, ça n'est pas le cas. Petites maisons alignées en rang d'oignons (ah bah, les voilà), grosse tour HLM immonde, et juste à côté, une jolie zone industrielle absolument gigantesque.
C'est là que vivent deux anciens métallurgistes. Il y a une paire d'années, ces deux-là, très proches de la retraite, ont été gentiment virés lors d'un plan de restructuration. Les deux compères sont très liés. Tous deux expulsés dans la même charrette, ils vivent dans le même HLM. Un des deux, celui qui ressemble à Michael Lonsdale, est cloué dans une chaise roulante suite à un vieil accident de travail. Et le deuxième, bah, il fait les courses de l'homme de fer, le couche, etc. Forcément, ça renforce les liens.
Les deux copains tapent souvent le carton au bistrot du coin. Là, ils fréquentent un autre gars, plus jeune (Eric Caravaca), qui lui est au chômage (un type qui a fait des études, si c'est pas malheureux) et qui a bien du mal à joindre les deux bouts avec sa femme (Natacha Régnier), qui travaille à l'usine. D’ailleurs, Régnier a un problème : la mobylette familiale est en panne, et le couple n'a pas assez d'argent pour en acheter une neuve. Ni une d'occasion d'ailleurs. Madame doit donc se lever une heure plus tôt le matin, c'est malin. L'histoire de la mobylette émeut tout le monde. Et sans fil ni aiguille, les trois copains vont décider de braquer le coffre de l'aciérie, sans trop se rendre compte. Ils font pour cela appel à Lucas Belvaux lui-même, quatrième roue du carrosse de bistrot, ancien braqueur et ancien détenu qui était bien décidé à ne pas retomber dans la délinquance.

Voilà, c'est honteux de raccourcis, c'est honteux aussi de voir comment je passe certains points encore plus exagérés sous silence, mais bon, grosso modo, voilà le contexte de la RAISON DU PLUS FAIBLE.
Je vous vois venir. "Ben dis donc, mon cochon, t'as dû passer un mauvais quart d'heure ! Il a dû pester sous la couenne, le Dr !". Je dois avouer que je ne savais absolument pas, en conformité avec la Charte qui porte mon nom, ce que j'allais voir. Pas vu le film annonce, rien, nada. Franchement, si j'avais lu le résumé, il est évident que j'aurais passé mon tour avec un grand sourire, et en maudissant ce pays qui m'a vu naître !

Ah, la France ! La terre de la Sociologie en Art ! Le berceau du psychologisme littéraire en dehors de la littérature ! L'Eldorado du bon sentiment ! Et même, bien souvent, les trois ! Sauf que... Lucas Belvaux est belge ! Et d'une ! Et sauf que... c'est vraiment pas mal, comme film !
Ben oui, en attendant le Bruno Dumont, LA RAISON DU PLUS FAIBLE est sans doute le seul film vraiment visible de cette année ! Est-ce un film où les acteurs interprètent un personnage différent à chaque scène ? Euh... Non ! Est-ce un film dis-narratif ? Non plus. Au bout d'une bobine, le film social s'arrête et des gnomes radioactifs philippins envahissent la cité en faisant du kung-fu ? Malheureusement, non. Le docteur a-t-il pris ses pilules ? Oui !

Ben oui, faut bien que ça arrive de temps en temps. Malgré son sujet élaboré à la truelle atomique, Lucas Belvaux a fait un film plus qu'honorable. Effectivement, le thème est très social. On le voit venir avec ses gros sabots, notre ami belge, et il ne se cache même pas. Il installe même tranquillement son contexte et ses personnages, insistant principalement sur les motifs de répétition, ce qui marche gentiment. Puis il charge la mule avec l'histoire de la mobylette, le jeu de loto, l'ascenseur en panne, les tensions de couple, le petit potager qui dépanne bien, la petite Pelforth bien tiède, etc. On ne va pas mentir, LA RAISON DU PLUS FORT, c'est ça. C’est-à-dire à peu près tout ce que je déteste. Bon, il y a bien un ou deux passages qui m'ont hérissé le poil. Les chansons de commune (à table), le beau-père, le petit garçon de Caravaca (petit acteur que j'ai trouvé ignoble !) qui raconte sa visite à l'Usine, la poésie qui revient à tout bout de champs (j'exagère) et hautement symbolique, etc. Belvaux n'y va pas de main morte. Certes, mais...
Dans le ton et dans le scénario d'abord, c'est plutôt sec. Il n'y a pas beaucoup d'emphase, les explications, quand il y en a, sont rapides et on n'y pense plus. Il y aura du drame bien sûr, mais la Maman ne finira pas prostituée, les enfants n’iront pas à la DDASS, et dans le film, il n'y aura pas d'émeutes dans les banlieues, ni de dénonciation du racisme, ni rien. Bref, dans ce genre de film, c'est du soft, et c'est du franc. Belvaux ne se cache pas, mais n'essaie pas de faire pleurer Margot non plus, ni de nous refourguer des abonnements à L'HUMANITÉ MADAME. Loin des mélodrames art et essai habituels, écrits comme des romans Harlequin, LA RAISON DU PLUS FORT est relativement sobre, et à une ou deux minutes près sur deux heures de film, on n'est jamais au catéchisme. Bon.

Deuxième surprise, le sujet. Évidemment, tout le récit est logique. Mais le comportement des personnages et la façon dont l'histoire va s'enclencher sans qu'il soit possible de revenir en arrière (avec un goût de Destin, m'étais-je dit, si la chose avait été réalisée par quelqu'un d'autre) est assez étonnant. Le film, pas comique ni drôle pour un rond, s'enclenche et évolue en suivant un certain non-sens. Les personnages font des choses très banales et très absurdes. Au fond, malgré ce contexte ultra-détaillé, le point A ne mène pas forcément au point B. Les personnages ne réfléchissent pas, c'est tout. Ils font des choses absurdes et/ou stupides. Ils raisonnent sans se rendre compte de la logique spécieuse qu'ils mettent en place. À chaque étape, il est bien clair qu'il n'y a absolument aucune raison que les choses se passent ainsi ou non. Et c'est ça qui est beau !
L'idiot du proverbe regardera la mobylette comme le doigt déclencheur de tout le tableau fatal. Mais en fait, non. Les personnages vivent ce qu'ils sont en train de vivre depuis longtemps, ni plus ni moins qu'hier. Ils sont habitués à leur triste condition. Le seul élément déclencheur (et encore, si l’on pense où finit le film, on ne voit pas trop comment relier raisonnablement les deux), c'est l'arrogance du beau-père... Mais c'est ténu comme déclencheur...
Des déclencheurs, il n'y en a pas, en fait, ou alors ils sont si fins, si maigrichons qu'on ne sent pas le rapport de conséquence qui les font basculer vers le drame. Avantage de la tactique, le film, loin de se complaire dans le récit moralisateur et lacrymal, devient plus froid que prévu, et de la même manière, les personnages sont, enfin, humains, et non pas des symboles ambulants avec des pancartes accrochés dans le dos. Bref, la chaîne d'action est complètement fragmentée et chaotique. Le rythme du film et ses personnages y gagnent en profondeur, ou du moins perdent toute velléités d'échantillon IPSOS (sondage : pour ou contre la banlieue ?, héhé !).

Les acteurs sont pas mal. Belvaux est très bon, Claude Semal et Patrick Descamps aussi. Natacha Régnier (pas du tout ma tasse de thé) est plutôt acceptable, dans la plupart des scènes, et au moins, elle a compris le projet. [Qu'elle se rassure, c'est un compliment : j'en connais qui n'auraient pas pris cette option !] Eric Caravaca me semble par contre bien terne, voire bien à côté des autres. N'ayant jamais accroché au bonhomme (désolé vieux, ne m'en veux pas), je laisse le soin aux autres de juger sa prestation.

Bon, maintenant les chose sérieuses. Musique assez sympathique et, pour une fois, ce n’est pas souvent le cas dans le cinéma européen, montée de manière vraiment pertinente et sobre. Tiens, il y a du montage. Ce n’est pas du Nicolas Roeg, mais c'est travaillé, ce qui, déjà, pour le principe, en fait le film de l'année de langue française, car du montage, chez nous, il n'y en a quasiment jamais. On peut déjà sortir le Champomy pour fêter ça.
Là où le film est vraiment surprenant, c'est dans le reste de la mise en scène. La photo est superbe et nuancée, signée Pierre Milon (un plan sublime entre chiens et loups en haut de la colline et qui donne sur toute la zone industrielle). Et le cadrage est également très bon, voire même très beau par endroits. Et c'est là l'exploit intersidéral ! Le film est d'une fort belle tenue esthétique, soignée, personnelle. Les plans d'usine sont même superbes. Il y a des axes, il y a échelle de plans, il y a des partis pris originaux ! Je n'irai pas jusqu'à dire "un mélange de Ken Loach et Michael Mann", comme je l'ai lu sur un site. D'abord parce que justement, le film est tout sauf du Ken Loach, et c'est heureux. J'ai lu également ça et là que le film dénonçait la mondialisation, et patati et patata... Là aussi, dieu merci, la chose est plus carrée, plus pragmatique et plus subtile. Ceux qui veulent y voir un portrait complet de la société mondialisée n'ont qu'à lire un dossier "spécial SDF" ou "spécial alter" ou "spécial commerce équitable" dans Télérama. Les autres, qui préféreront toujours une salle de cinéma à une salle de classe, apprécieront beaucoup le fait de voir un réalisateur belge (c'est-à-dire qui tourne en français, ici en l'occurrence) mettre les mains dans le cambouis, utiliser la grammaire cinématographique et essayer de faire quelque chose de beau ET de personnel. Et par les temps qui courent, ça fait du bien. Loin d'un AVRIL (film un peu soigné, la lumière ici et là, mais sans rythme ni propos, ni volonté de mise en scène marquée) ou encore plus loin d'un BLED NUMBER ONE où il n'y avait par contre quasiment aucune mise en scène (montage bébête de bout à bout, pas de cadre, pas de lumière, pas d'axe, pas d'échelle, pas de point de vue), LA RAISON DU PLUS FORT remet les pendules à l'heure et montre qu'on peut faire un film "social" mais assez froid, sans  donner de leçon, et surtout il rappelle que la moindre des choses, quand on fait du cinéma, c'est d'abord de faire de la mise en scène, ce qui pourtant n'arrive quasiment plus jamais dans notre beau pays. Ça fait du bien de remettre le cinéma au centre du débat, tout bêtement.

Mine de rien, le gars Belvaux arrive à faire un film qui a la tête à l’envers et plonge complètement dans le non-sens. C’est quand même pas mal.

Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.

PS : Le film manque un peu de rythme, et le montage se relâche dans la partie finale, je trouve. Par contre, il y a dans ce film, outre l'excellente facture générale, deux ou trois dizaines de plans absolument magnifiques. Qu'on se le dise !
Lucas Belvaux, si tu passes par ici, envoie-moi un mail, ça me ferait plaisir !
 
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Mardi 25 juillet 2006 2 25 /07 /Juil /2006 17:17

Publié dans : Corpus Filmi
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