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[Photo: "The Winner Takes It All" par Dr Devo, d'après une photo du comédien Eric Blanc.]






QG de Matière Focale, 9h36 AM.
Je suis en train de siroter un café dans le bureau qui porte mon nom et qui jouxte celui de Norman Bates quand j'entends des bruits étranges venant du bureau de mon collègue: du verre brisé, des pleurs, des cris, des remises en question de l'existence de Dieu. J'apprendrai plus tard qu'il venait de voir un film de François Truffaut, et qu'il n'a pas supporté. Mais je sais ce qui vient, je sens le démon qui approche, je vois le danger courir vers moi à en perdre haleine. J'essaie alors de me calfeutrer dans mon bureau de 35 mètres carrés avec baie vitrée et fontaine de whisky, mais j'entends déjà qu'on frappe à ma porte. Prenant mon courage à deux mains et la situation à bras-le-corps (zeugma !), je lance courageusement : "Entrez, qui que vous soyez, je suis prêt à embrasser ma destinée !". L'Ultime Saut Quantique se tient devant la porte, majestueux et terrifiant, capé tel le Volcor de SAN KU KAI, un sourire terrible et carnassier sur le visage à peine masqué par la bonté (bien) cachée au fond de ses yeux d'opale. Il tient un objet rectangulaire et noir dans les mains, qu'il me tend. Fébrile, je me saisis dudit objet, et l'ouvre. Il s'agit d'un DVD de LA REGLE DU JEU de Jean Renoir. A peine ai-je le temps de lever la tête en direction du Diable incarné que déjà il disparaît, un rire retentissant dans la fumée qui s'élève doucement jusqu'à mon ventilateur de plafond (pour la fumée de cigare). Je suis seul, désemparé, et je n'ai plus qu'à rejoindre les immenses salles de projection du bâtiment focalien, marchant la tête baissée et rasant les murs. Je m'installe sur le fauteuil du centre de la salle, pile pour que si l'écran était la base d'un triangle je me trouve à son sommet. Les lumières s'éteignent. Le premier carton du film apparaît. Renoir dédie son film, ou plutôt le dernier montage de son film, à André Bazin. La machine infernale est lancée. Priez pour moi.


 

Nous sommes en France, en 1939, et la guerre approche à grand pas. Roland Toutain semble s'en foutre pas mal, pensez vous, il vient juste de traverser l'Atlantique en avion en 23 heures, pulvérisant ainsi quelques records. Il devient alors un espèce de héros national. A son arrivée, son bon ami Jean Renoir l'attend, mais Toutain s'émeut et s'attriste de l'absence de Nora Gregor, la femme dont il est amoureux et pour laquelle il a tenté la traversée. Il faut dire que Nora, grande bourgeoise, est mariée à Marcel Dialo, marquis de son état, ce qui n'a pas empêché celle-ci d'allumer quelque peu Toutain, qui a mépris l'amitié très affectueuse de la jeune femme pour de l'amour. L'aviateur souffre beaucoup et demande à Renoir, qui connaît très bien la marquise, s'il peut l'aider à la revoir. Ca tombe bien, Dialo organise  un séjour dans son château de campagne, à laquelle sont conviés tout plein de personnalités de la bourgeoisie française, dont la maîtresse du marquis, ainsi que leurs servants. Renoir arrive à convaincre Dialo d'inviter Toutain chez lui. Au programme de ce petit séjour : chasse, théâtre et querelles amoureuses.

 


La vénération que suscite LA REGLE DU JEU, considéré par beaucoup comme un des plus beaux films de l'histoire du cinéma, si elle peut rendre humble sur le papier et en théorie, in vivo c'est une autre paire de manche. La chose qui frappe à la vision du film, c'est le soin maniaque qu'apporte Renoir dans la non-utilisation du montage comme source d'émotion et de poésie au sein de son processus créatif. En effet, il est flagrant qu'il ne cherche aucunement à découper l'espace avec les coupes, mais plutôt grâce aux mouvements d'appareil (c'est visible à l'arrivée des invités dans le château où la caméra préfère panoter légèrement pour faire découvrir l'entrée en scène de Toutain). Renoir cherche par là-même à rendre compte d'une réalité quasiment naturaliste, et de faire du spectateur un des personnages de l'histoire, sans apposer de distanciation ou de subjectivité de quelque sorte que ce soit. Nous voyons les évènements tels qu'ils se passent, et le déroulement du film, qui manque donc cruellement de rythme, s'embourbe dans une monotonie mortifère qui nuit forcément à l'ensemble. Disons que le mode opératoire fait largement prévaloir le scénario, qui est ce qu'il est, mais ça ne suffit pas mes cocos ! Ici, Renoir critique la bourgeoisie faste et outrageusement hors de la société. Elle n'est plus reliée à rien d'autre qu'à elle-même, en autarcie, tellement que l'approche de la guerre ne les concerne pas. Ils n'en parlent jamais même si elle point, peut-être même que le ballet tragique qui se joue dans cette demeure n'est qu'à propos de la guerre (en cela représentée par la pièce de théâtre squelettique et assez effrayante, peut-être la meilleure séquence en tout cas au niveau de la lumière, mais Renoir s'entête à ne pas couper, jamais, sauf quand son scénario l'y oblige, ce qui réduit considérablement la portée émotionnelle de cette scène et son intérêt artistique, même si, comme je l'ai déjà dit, c'est la partie la moins moche du film). Peut-être aussi que le marivaudage vaudevillesque qui se joue, avec cet espèce de "bal des amants", vécu par les personnages avec une étrange distance et un flegme peu commun, est une sorte de résignation face à l'imminence de l'horreur armée qui s'avance sur leurs terres. La terrible séquence de chasse n'est qu'à propos de la guerre. Au moins, Renoir est constant.

 


Le souci vient bien sûr, vous l'aurez probablement compris, de la mise en scène. André Bazin détestait l'outrance plastique et prônait le réalisme, voire le naturalisme à tout crin, et il pensait que l'utilisation du montage revenait à s'éloigner de cette réalité, et préférait donc utiliser les mouvements de caméra et la profondeur de champ. Renoir suit ces préceptes avec vingt ans d'avance. On ne peut cependant pas lui enlever le fait qu'il utilise effectivement la profondeur de champ, mais pour un but non pas poétique mais observatoire. Il ne s'en sert que pour "regarder" ce qui se passe à l'arrière-plan, et il ne se passe pas grand-chose : le général serre une main et va se coucher, la maîtresse passe d'une chambre à l'autre, etc. Autant dire que s'il ne l'utilisait pas, ce serait pareil. Renoir varie régulièrement ses valeurs de plan, mais dans le seul but de se permettre d'utiliser la profondeur de champ. C'est donc comme s'il ne faisait rien, mais en tout cas nous n'avons pas affaire à une succession de plans rapprochés, ce qui est déjà ça de pris. La lumière est assez hideuse, sauf pendant trois minutes, durant la séquence de la pièce de théâtre dont j'ai déjà parlé, avec ses projecteurs mouvants. Du côté du son, c'est une catastrophe : il n'utilise (quasiment) que des sons directs, et ça s'entend outrageusement parce que vu que ses plans sont souvent assez larges et ne sont pas coupés, le seul micro du tournage est derrière la caméra. Je vous laisse imaginer ce que ça donne lorsque les personnages vont au fond de la pièce et que, dans le même temps, une musique crispante (et il y en aura beaucoup, de la musique crispante, Dialo collectionne les poupées musicales stridentes) s'élève alors que les protagonistes parlent. On n'entend souvent rien, on ne comprend souvent rien, mais ce n'est pas très grave et j'explique pourquoi après ce saut de ligne, là, comme ça, gratuitement, pour le plaisir.

 


Les acteurs sont catastrophiques. C'est une hécatombe, c'est horrible du début à la fin, c'est pire que la lumière et le montage. Tous les acteurs déclament comme s'ils étaient au théâtre, c'est à dire qu'ils parlent très fort tout en faisant de grands gestes. Jean Renoir, qui s'est octroyé le rôle principal du film, est peut-être le pire de tous. Je vous assure, c'en est presque fascinant d'outrance, et ils n'y vont pas avec le dos de la cuillère les sagouins, pédalant dans la semoule de la descente vertigineuse dans laquelle ils s'embourbent dans la mélasse de leur inhérente médiocrité. Rien ne passe jamais, et vu que la mise en scène ne les met jamais, mais alors jamais en valeur, on en vient à trouver l'expérience de la vision assez insupportable, et la douleur se lit sur les visages des spectateurs déconfits et éprouvés par tant non-volonté artistique.

 


Un des points de la Charte Devo de la Critique stipule qu'il faut prendre les Grands Classiques avec circonspection. Je confirme. LA REGLE DU JEU est, oserais-je, un calvaire, qui semble durer deux fois plus longtemps que ce qui s'inscrit sur le lecteur DVD lorsque le carton de fin apparaît.

LJ Ghost.





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Mardi 14 juillet 2009 2 14 /07 /2009 00:22

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