PREY (LE ZOMBIE VENU D'AILLEURS) de Norman J. Warren (USA/UK-1978) : Le Ventre de la Bête Féconde

Publié le par Dr Devo


Chers Focaliens,

Le Marquis avait déjà vendu la mèche en nous parlant, lors d'un de ses récents abécédaires, de SATAN'S SLAVE, autre film de Norman J. Warren de fort belle facture, mêlant gothique à l'anglaise et giallo (pour faire court), et très bien mis en scène, dans un style assez abstrait (comprendre une mise en scène organique et sensuelle), le tout avec un scénario finalement dépouillé à l'extrême, malgré son extravagance intrinsèque et, paradoxalement, un ton on ne peut plus sérieux. J'ai eu le plaisir de découvrir ce film chez le Marquis lui-même et en sa présence, il y a quelques jours. Mais avant cela, nous avions regardé un autre film de Warren : PREY, ou en VF, LE ZOMBIE VENU D'AILLEURS, ce qui splendouille déjà beaucoup plus.

L'anglais Norman J. Warren n'est pas énormément connu. Il n'empêche que l'excellent éditeur Neo Publishing lui consacre une rétrospective mitonnée aux petits oignons. Je les aime bien à Neo Publishing. Ils sont spécialisés dans la ressortie de films de genre des années 70/80. Ils ressortent les petits films oubliés dans les placards, ou de grands films ringards jadis connus. Et souvent avec un soin concernant les copies et le packaging tout à fait remarquable [Leur péché mignon sur certaines éditions : des copies beaucoup trop sombres. Ce n’est pas le cas de PREY. NdC]. Et ils ont un sacré flair pour dénicher des copies ! C'est à eux que l'on doit l'ineffable réédition du film français LA REVANCHE DES MORTES-VIVANTES de Pierre Reinhard. Ce film est édité avec grand luxe : montage original, montage alternatif (celui de la VHS d'époque, ahurissant, je répète et insiste, ahurissant, et drôlissime), mais aussi la bande originale complète ! Tout ça dans un packaging sobre mais magnifique... ce qui est très étonnant, LA REVANCHE DES MORTES-VIVANTES (à chaque fois que nous évoquons le titre, moi ou le Marquis, nous nous mordons les doigts de ne pas encore avoir fait d'article sur le film) étant une série Z des plus fauchées, involontairement désopilante. Mais il n'empêche, à travers cette édition, on voit bien le soin particulier et le grand sérieux de cet éditeur qui n'hésite pas, souvent, à sortir des films désinvoltes ou dispensables. Mais le tout, toujours dans une logique d'édition de films quasiment disparus. Bien joué les gars.

Neo se lance donc dans la réédition des films de Norman J. Warren. Outre PREY et SATAN'S SLAVE, on trouvera également INSEMINOÏD, son film le plus connu (et dont l'affiche est absolument splendide d'ailleurs). Voilà qui fera sans doute l'objet d'un prochain article. Pour l'instant, regardons ce ZOMBIE VENU D'AILLEURS.

Ben désolé, les amis, mais dans ce film, il n'y a pas plus de zombie que n'en contenait UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS de Jess Franco, film où dont l'héroïne était tout sauf vierge ! [L'autre titre du film de Franco est CHRISTINA, PRINCESSE DE L'ÉROTISME déjà un peu plus dans le ton, mais qui a dû décevoir moult spectateurs, le film penchant plutôt vers le fantastique abstrait !] [Le titre souhaité par Jess Franco, trop peu accrocheur pour ses distributeurs, était LA NUIT DES ÉTOILES FILANTES. NdC]

L'Angleterre des années 70. Joséphine et Jessica, un couple de lesbiennes, vivent dans une grande maison de campagne perdue dans la forêt et séparée de manière tout à fait agréable du village le plus proche par quelques kilomètres. Les journées passent tranquillement dans ce magnifique cottage. Joséphine voue un passion sans borne à Jessica, peut-être un peu plus jeune. Cette dernière est un peu contrariée par le fait que l'un de ses amis (un garçon) soit parti quelques jours plus tôt sans rien dire, même pas en laissant un mot. Joséphine, elle, se félicite de cette vie en huis-clos et en autarcie, loin du regard de la société, loin des commérages de village.
Une nuit, la "jeune" Jessica se réveille, persuadée d'avoir vu une étrange et énorme lumière verte s'abattre sur la campagne environnante. Un cauchemar sans doute, selon Joséphine.
Toujours est-il que le lendemain, un homme étrange débarque dans la maisonnée. Débile léger ? Dangereux maniaque ? L'homme est impassible, parle peu et ne semble pas connaître grand chose. Et surtout, il reste là avec son visage impassible où ne s'exprime que peu d'émotion.
Nous, spectateurs, savons que cet étrange invité n'est autre qu'un extra-terrestre débarqué seul pour une mystérieuse mission. Il étudie la faune et la flore, s'intéressant plus volontiers d'ailleurs aux animaux.
Bref, de fil en aiguille, le couple invite l'homme, qui se fait appeler Anders, à rester une journée ou deux. Peu à peu, l'équilibre du couple Jessica-Joséphine vacille sans qu'on puisse dire vraiment pourquoi...

Voilà. Bon, j'imagine que, de l'extérieur et avec un titre pareil (LE ZOMBI VENU D'AILLEURS, je ne me lasse pas de l'écrire ! La distribution : une tradition française, Monsieur ! [SATAN’S SLAVE a lui-même circulé en France sous le titre DIABOLIQUES PASSIONS. Ndc]), vous devez imaginez une improbable série fantastique loufoquissime et bizarre. Il va falloir que je vous explique un peu comment se passe ce film très étrange.

Tout d'abord, n'allez pas vous imaginer quelque chose de classique. On n'est pas, par exemple, dans certains délires et sujets "hénaurmes" à la Roger Corman, ni dans la série Z du type Ed Wood. Certes, le film a sans doute été fait dans des conditions modestes. Il n'empêche.
Disons, que, très curieusement, et sur un ton assez rare au cinéma, même de cette époque (quoique...), PREY mélange deux influences et deux principes. D'un côté, nous avons un film tout à fait "normal" et pas forcément fantastique. Il s'agit de la description du couple, de son étrange mode de vie en huis-clos "ouvert" (huis-clos mais en pleine nature, étonnant). Une vie de couple légèrement teintée d'inquiétude, dont on se demande à quoi elles se nourrissent : début de thriller, allégorie, giallo, film psychologique…? En tout cas, on est dans un ton tout à fait réaliste, si on peut dire, et malgré le découpage assez particulier du récit. D’un autre côté, l'extra-terrestre qui débarque là dedans, c'est complètement le cheveu sur la soupe ou l'éléphant dans le magasin de porcelaine.
C'est là toute l'originalité de cet étrange projet. Warren ne démord pas de son principe de base. Loin d'être glamour d'une quelconque façon (pas d'érotisme facile sur la relation lesbienne, traitée ici avec un sérieux indéniable et sans doute avec une certaine âpreté, notamment dans les scènes de sexe), Warren utilise l'arrivée de l'extra-terrestre seulement comme élément déstabilisant. Son débarquement sur la planète Terre est particulièrement significatif : un plan de demi-ensemble sur la maison de campagne, la nuit, et un dialogue en son off où Anders (l'extra-terrestre) annonce à sa base qu'il a débarqué. C’est tout. Pas de vaisseau qui atterrit, pas de silhouette difforme et non-humanoïde, pas d'effet spécial. Anders n'est extra-terrestre que par son comportement sauvage (notamment vis à vis des animaux), et sa nature n'est signalée que par un maquillage sommaire qui déforme un peu son visage dans la séquence d'introduction. Une sorte de masque félin, très mastoque. Dès le début du film, il tue un humain pour prendre son visage (et son langage !), et c'est tout. Après, nous saurons que le personnage est ce qu'il est uniquement par le comportement et le dialogue. S'il retrouve par endroits son visage bestial, ce sera par des inserts de plans faisant réapparaître le maquillage sommaire, c'est-à-dire par le montage. Pas de transformation in vivo, et le moins d'effets possible.

C'est une tactique qui n'est pas seulement économique. Ce n'est pas parce que Warren dispose d'un budget modeste (chose qui ne se remarque pas du tout, le film étant notamment fort bien photographié par Derek V. Browne). Dès le départ, il utilise avec subtilité et ambiguïté son principe antinomique de départ (film assez terre à terre et film fantastique). On n'est jamais sûr de la nature du film. Jessica (Glory Annen) introduit quasiment Anders dans le film par elle-même. On ne sait si elle a rêvé ou vu l'étrange lumière annonciatrice de l'arrivée d’Anders (Barry Stokes). De la même manière, les doutes de Jessica sur ce qui est arrivé à son ami homme (qui a disparu sans prévenir) sont tout de suite pointés dès qu’Anders est dans la maison. Ainsi, Anders, cet homme venu d'ailleurs, est surtout l'incarnation, presque fantasmée, de l'Elément Perturbateur. Ce qui est d'autant plus intéressant quand on s'aperçoit de la manière dont évolue le récit...

Très bien défendu par des acteurs impeccables (avec aussi l'incroyable Sally Faulkner dans le rôle de Joséphine), PREY distille un malaise hallucinant, car justement, il se fonde sur un certain brouillard quant aux intentions du récit. Film fantastique ? Parabole à la THÉORÈME (avec un contexte bien différent !) ? Symbolisme ? Allégorie psychologique ? On ne sait pas très bien sur quel pied danser, et c'est précisément là que le film est foncièrement, et d'une manière assez inédite, fantastique. Anders, c'est aussi l'animalité, la pulsion sauvage en chaque être vivant. Dans la première partie du film (où il exècre d'ailleurs tout ce qui est d'origine végétale, ce qui est assez loufoque mais inquiétant, tellement la chose est annoncée franco), il ne fait que débiter le minimum de dialogues possibles, et révèle sa complète inaptitude du jeu social, dont il ignore tout, et de la relation inter-humaine tout court. Ces paroles sont toujours informatives, et son ton extrêmement froid, ce qui, chez Joséphine, conduira à la thèse selon laquelle Anders est un débile léger. Anders est donc l'animal. À plus d'un titre d'ailleurs, car il est aussi celui qui empêche le huis-clos protecteur et paternel de Joséphine (largement dominatrice dans le couple) de se dérouler convenablement. Elle veut rester cachée, elle veut vivre en vase clos, et cet Anders, même diminué, est déjà une attaque de ce mode de vie. Parallèlement, les doutes de Jessica sur Joséphine, qui finissent par former un réseau fantasmé mais palpable (paradoxe !), alimentent aussi la destruction de la bulle où vivaient les deux femmes. De fait, et une deuxième fois, à un deuxième niveau, Anders est aussi un élément sauvage, un élément, qu'on le veuille ou non, de violence structurelle allais-je dire.
Le film va alors compter les points, comme on dit. L'équilibre étant faussé, les personnages vont se modifier, vont évoluer d'une manière extraordinaire qui se base sur une idée toute simple. Anders va d'abord changer en appréhendant le jeu social. Pas énormément. Ne l'imaginez pas devenir une espèce de Hugh Grant faisant des blagues à tout bout de champ. Ça se joue à peu de choses et de manière assez symbolique, dans le sens sociétal (si je veux) du terme. C'est en général, quelle magnifique pertinence, dans les scènes de nourriture (élément de la vie qui est, comme le film, à la fois basique mais extrêmement codifié et important pour/par la vie sociale) qu’Anders découvre l'humanité (scène du thé, scène des repas, la fête, le gâteau d'anniversaire qui déjà représente plus que l'échange de nourriture, et aussi la magnifique utilisation, basique mais troublante jusqu'au mystère, de l'alcool dans le film). Tandis qu’Anders "ouvre" ses perspectives, Joséphine, elle, réagit de plus en plus à fleur de peau. Et voilà comment le film se construit de manière sublime. Anders fait le voyage dans un sens, tandis que Joséphine devient de plus en plus impulsive, et de plus en plus borderline en ce qui concerne la violence. Les deux personnages, complètement opposés, peut-être déjà ennemis, font le chemin inverse l'un de l’autre. De l'alpha vers l'oméga pour l'un, de l'oméga vers l'alpha pour l'autre. [Une idée de chemins qui se croisent en s'inversant, que j’aime toujours énormément et que je trouve payante au cinéma ; il y aurait beaucoup d'exemples à donner. On peut citer UN PLAN SIMPLE de Sam Raimi, sur un tout autre registre et de manière moins marquée, moins fondatrice qu'ici.] En chemin, Anders "s'humanisant" et Joséphine se radicalisant, les deux atteignent forcément le même point (avant de se tourner le dos ! Faites un schéma sur le papier, ça va être limpide !). Cet étrange point de coïncidence, où les deux droites se coupent, c'est la scène de la chasse au renard, morceau de bravoure hallucinant, à partir duquel le film bascule... Mais ça, je vous laisse le découvrir.

La mise en scène, elle aussi, choisit de suivre ce schéma. Le film est toujours extrêmement découpé. Le ton, le rythme et le montage, s'ils privilégient en introduction une espèce de jardin d'Eden sincère et un poil fabriqué (artificiel, disons) sont, dans la première partie du film, très secs. Peu de pathos, un style ferme, presque froid. Puis, dès que le renard (formidable idée de scénario) arrive dans l'histoire, le film bascule de manière étonnante. Warren, dans la scène de la chasse, ou encore celle de la noyade, casse brusquement (et dans une scène en particulier, avec une interruption du son tout à fait effrayante, mais chut !) sa narration et sa réalisation pour en faire quelque chose de très marqué au contraire, et d'un lyrisme étrange, à la fois (assez) exubérant et complètement émouvant et anxiogène. PREY, c'est ça ! Ce basculement violent et en insert. Dès lors, le film devient encore plus riche dans sa narration, son montage et son cadrage. Warren convoque des ralentis sublimissimes, qu'on croirait issus de chez Nicolas Roeg (c'est évident), mais que le réalisateur se réapproprie de manière absolument fantastique. Une fois libéré par cet étrange lyrisme brut et ne cherchant pas forcément à être sympathique ou aimable, le film scotche et atteint une originalité ahurissante, avec peu de mouvements de pièces, comme on dirait aux échecs.

Tout était donc largement pensé, et le montage final permet un étrange mélange d'abstraction et de sensualité (au sens cinématographique, s'entend), qui font de PREY une expérience hors-norme, artistiquement exigeante et visuellement passionnante. Mine de rien, Norman J. Warren impose une drôle de vision des choses, très impliquante et très dérangeante. Son film ne ressemble à rien (le plus beau des compliments), et arrive, à peu de frais, à sortir des sentiers balisés et des genres (pas seulement le fantastique, d'ailleurs). Soutenu par une équipe très sensible à ces partis pris esthétiques étranges (beaucoup d'instinct et de précision à tous les postes : son, cadre, photo, direction artistique, musique et montage), Warren sait aussi s'appuyer sur une direction d'acteurs étonnante et très marquée, qui finalement arrive à trouver un ton assez particulier.

PREY est un film déroutant et hors norme, mine de rien, et son statut étrange est assez subjuguant. On se dit que l'affiliation à Roeg n'est pas honteuse ni prétentieuse (filiation, ai-je dit, et pas comparaison !). PREY n'a pas d'équivalent, véritablement, et il dénote d’une liberté de ton et d’une exigence dans la création assez rares, même avec nos yeux contemporains. Il va falloir décidément aller jeter un œil sur tous les autres films du monsieur. Et profitons de la sortie de PREY par Neo Publishing pour conserver précieusement ce film dans nos archives.

Étrangement Vôtre,

Dr Devo
 
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Publié dans Corpus Analogia

Commenter cet article

Dr Devo 20/10/2010 20:57



Salut Gilles!


 


Moi aussi, ca m'avait pensé à Larry Clark... J'avais bien aimé LE MORT-VIVANT d'ailleurs, film assez singulier aussi...


 


 


Merci en tout cas!


 


Dr Devo.



Kadjagoogoo 20/10/2010 20:29



Je me joins au précédent commentaire pour saluer la qualité de votre chronique, très pertinente et éclairante, un parfait complément à cette singulière expérience sensuelle (cinématographiquement
parlant, s'entend, mais pas uniquement). J'ai acheté ce DVD hier (malgré son titre français erroné, d'une bétise opportuniste - lavague porteuse des films de zombies...) et je l'ai vu
aujourd'hui, et votre article, pourvu d'un humour rafraîchissant (comme le film se complique d'une ambiguïté aussi rafraîchissante qu'inattendue, d'ailleurs ). Merci donc de défendre aussi brillamment et opiniâtrement un film que le spectateur moyen, si trop distrait - ou feignant, ou
(trop) formaté - aura hélas tôt fait, je le crains, de classer parmi les navets du genre - le fantastique erotico-gothique eventies ; genre auquel d'ailleurs "Prey" n'appartient finalement pas !


Moi-même, j'avais - a priori - rapproché ce film d'un autre, bien moins troublant, attachant et ambitieux - et réussi, donc : "Le Mort Viant (Deathdream)", de Bob Clark (1972),
avec lequel il ne partage finalement que l'atmosphère patraque et froide du début (moment faible du film, comme vous le signaler).


Bref, je suis (inespérément !) satisfait de mon instinct qui m'a fait donner une chance à ce film alternatif, sur la foi du bien que j'avais lu sur Norman J. Warren. Je vais maintenant tâcher de
poursuivre ma découverte de ce cinéaste avec, par exemple, "Satan'slave" (je snobe le titre français - comme souvent - bébète), sur votre indication.


Gilles



Ludo Z-Man 19/03/2007 13:38

Complétement étonné par ce film, je viens de lire ton texte et tu expliques bien ce qui en fait sa singularité. C'est vraiment un objet étrange et qui arrive à étre cohérant à tous les niveaux et ce malgré un point de départ complétement hallucinant. J'ai pensé comme toi à Théoréme, mais il semble que le film ait de nombreuses similitudes avec The Fox, un roman de DH. Lawrence, dont il serait une transposition SF. Un beau film bizarre avec un beau 1.33 en plus, ca faisait longtemps.