[Photo: "Prêtre Focalien Soutenant la Muse du Cinéma, Dévastée par l'Industrie " par Dr Devo,  d'après un tableau de Paul Delaroche.]





A Matière Focale, nous sommes à la pointe de la technologie. Rendez vous compte, en plus d'avoir un nombre faramineux de salles de cinéma privées où de vieux projectionnistes à lunettes triés sur le volet vivent dans leur cabine et où des hôtesses court vêtues distribuent rafraîchissements et cigarettes au critique éreinté, nous avons également une salle de télévision, où nous recevons gratuitement toutes les chaînes de la galaxie. C'est ainsi qu'affalé dans un des canapés de cette même salle, alors que Heidi, jeune suédoise blonde et gironde, me tend mon troisième verre de vin, je tombe sur le network américain Fox. Il diffuse l'épisode pilote d'une probable série à venir, VIRTUALITY. Rapidement, je demande à Heidi de m'apporter un des MacBook qui traînent dans la salle afin de faire quelques recherches sur ce programme. Il s'agirait d'un téléfilm d'une heure trente, avec notamment Clea DuVall, sublime actrice bien trop rare, réalisé par Peter Berg, qui a fait de sombres bouses au cinéma mais a produit une très belle série éponyme à partir de son nullissime FRIDAY NIGHT LIGHTS, et écrit par deux des piliers de la splendide série BATTLESTAR GALACTICA, à savoir Michael Taylor et Ronald D. Moore (il faut aussi savoir que Moore a également participé à STAR TREK et a été un des producteurs exécutifs de la génialissime série CARNIVALE, LA CARAVANE DE L'ETRANGE en vf!). Je referme l'ordinateur et le rend à Heidi tout en lui disant que je serai indisponible pour une durée d'une heure et demie et que l'on ne devra me déranger sous aucun prétexte. A part si c'est pour elle, bien sûr. Elle s'en va en gloussant timidement, en n'oubliant pas de refermer la porte et d'éteindre la lumière. Mais je ne peux plus penser à Heidi, le devoir de critique passe avant tout. Attention, ça commence...

 

 

Nikolaj Coster-Waldau est le capitaine d'une expédition spatiale qui avait pour but originel de découvrir l'existence d'une intelligence extra-terrestre. Seulement, alors qu'ils étaient en chemin, des scientifiques restés sur Terre ont découvert que la planète serait inhabitable d'ici un siècle. Les mers montent, les orages s'accumulent, bref, c'est l'enfer selon Yann Arthus-Bertrand. La mission de l'équipage de Coster-Waldau (composé de 12 personnes en tout) se métamorphose donc en "opération survie de l'humanité" pour chercher une nouvelle planète habitable. Ils se trouvent à deux jours de Neptune, et c'est à partir de là que le capitaine devra faire un choix définitif et ne pourra plus revenir en arrière : rentrer sur Terre ou partir pendant dix ans dans l'espace à la recherche d'un nouveau terrain de jeu pour les hommes. Problème : un membre de l'équipage tombe gravement malade, compromettant la prolongation de la mission.

A cause de la durée du voyage, le psy James D'Arcy a mis en place un programme de réalité virtuelle appelé "module" qui permet à chaque membre de l'équipage de s'éloigner mentalement du tube métallique dans lequel ils sont enfermés pour vivre des choses plus humaines, plus terriennes disons : une randonnée, du surf, une bataille de la guerre de Sécession... Problème : même si le vaisseau est dirigé par un ordinateur (un peu comme HAL de 2001 L'ODYSSEE DE L'ESPACE), une interférence survient dans les modules. Un homme étranger à l'équipage débarque dans ces réalités virtuelles et tue et torture virtuellement chaque astronaute, dont les retombées psychologiques sont bien réelles.

Parallèlement à tout cela, cette mission de survie est aussi le cadre d'une émission de télé-réalité qui, et ce n'est pas très étonnant, pulvérise tous les records d'audience. Elle est orchestrée par James D'Arcy, qui en plus d'être psy est le producteur exécutif de l'émission. Dans sa salle privée, des moniteurs partout, et il monte l'émission en même temps que se déroule la mission. Problème : l'équipage n'apprécie pas vraiment d'être constamment épié, ni l'image qui ressort d'eux dans cette émission, et D'Arcy est accusé de faire monter la tension pour gagner de l'audience, donc de l'argent.

 

 

VIRTUALITY commence de manière tout à fait étrange, surtout pour une série estampillée "science-fiction": nous sommes dans une scène durant la guerre de Sécession, où un commandant essaie d'attaquer un campement ennemi. L'action se déroule, et déjà quelque chose cloche, on tique et on scrute chaque détail de la séquence. L'évidence saute aux yeux : tout a été tourné sur fond vert, la profondeur de champ est inexistante, ce n'est que du numérique, et c'est d'une laideur insoutenable. Vraiment, c'est ignoble, et on ne voit que ça. La scène suit son cours, et l'envie prend d'éteindre le machin et d'aller retrouver Heidi, quand tout d'un coup le commandant parle au hors-champ, et l'image s'arrête. Nous apprenons alors que le commandant en question est le capitaine du vaisseau, et qu'il est dans un des modules de réalité virtuelle dont je parlais un peu plus haut. Alors oui le numérique est moche, mais c'est complètement volontaire, ou plutôt ils se sont servis de la laideur de ces effets pour la mettre au coeur même du dispositif de mise en scène : d'une, on reconnaît rapidement quelles parties du film sont les modules (mais ce ne sera pas toujours le cas, j'y reviens), de deux, puisque c'est une réalité virtuelle, créée de A à Z par des machines, il est normal qu'elles ne puissent pas retranscrire la beauté de la réalité réelle (si je puis me permettre), de trois, même si l'équipage vit ces situations "factices", il n'est jamais dupe que ce qu'il voit et vit à l'intérieur de ces modules ; le numérique épouserait donc aussi le point de vue subjectif des personnages, qui vivent une réalité en ayant conscience que ce n'en est pas une, et la déforment peut-être pour ne pas se perdre à l'intérieur. Trois minutes de film et déjà une idée remarquable, ou plutôt un beau sauvetage. En tout cas, partir de quelque chose d'aussi laid et en faire une idée non seulement poétique mais qui épouse le propos du film, c'est bien vu. Peter Berg joue beaucoup avec cette idée, en appuyant le côté "toc" lors de certaines séquences (la kitchissime scène de sexe), mais en ne délaissant pas une autre idée : à certains moments, le numérique est quasi-invisible, et on se demande alors si les scènes que l'on voit font partie des modules ou de la réalité antérieure à la mission ! La visite chez le gynéco est en cela très parlante : on ne sait pas où on se trouve, ni à quel moment, et la confusion est partie intégrante du processus du film. Nous sommes constamment balancés entre la réalité et la fiction, et les ponts qui peuvent se faire entre les deux notions. Ainsi, lorsqu'un membre de l'équipage se fait violemment agresser par l'intrus à l'intérieur même de son module, ses émotions prennent également corps dans la réalité, et le traumatisme n'en est pas amoindri parce qu'il s'est produit dans ce monde artificiel. Les blessures sont là, dans notre vie de tous les jours, que l'on ai souffert en rêve ou dans la réalité. Il faut vraiment voir la chose, c'est assez sublime.

 

L'autre excellente idée c'est l'émission de télé-réalité, qui s'insère dans les vies des personnages jusqu'à exacerber les tensions qui existaient de manière plutôt sous-marine, compte tenu de l'enjeu démentiel de la mission. Tout le monde est à cran, et ces caméras braquées sur eux nuit et jour ne les aident pas à garder leur calme. James D'Arcy, le producteur, a même été jusqu'à créer un confessionnal, comme dans n'importe quel LOFT, pour que les membres de l'équipage puissent dévoiler leurs états d'âme sans être entendus par les autres, et face caméra ! L'idée est très belle car elle permet de dévoiler les personnages en profondeur. Ils vont tout raconter face à cette caméra, elle est leur unique occasion de dire ce qu'ils ont sur le coeur, de dévoiler leur caractère, leurs pensées, leurs buts, leurs plans. Le spectateur sait tout, ainsi que le psy/producteur, vu qu'il monte également les images du confessionnal pour la mission (ce qui n'empêche pas l'équipage de se confier au confessionnal). Il a un grand pouvoir sur l'équipage, le tout est de savoir ce qu'il va en faire, surtout qu'il est également poussé par la chaîne qui diffuse l'émission ! Nous n'en saurons pas vraiment plus, même si des indices sont disséminés ça et là, vu que le film est sensé être le point de départ de quelque chose de plus gros. Tout ce dont je parle, ce sont des prémisses de la future série, ce qui n'enlève aucune des bonnes idées de ce métrage.

 

Du côté de la mise en scène, ça se gâte un petit peu. Comme dans toute série américaine, les plans rapprochés priment, donc on ne voit que cela, ce qui gâche un peu le tout. La photo est assez étrange, pas vraiment jolie, disons qu'elle se rapproche de la lumière d'un plateau télé (en même temps, nous sommes dans un lieu confiné et très éclairé, c'est difficile pour créer du contraste), et la lumière des modules est tout à fait artificielle, pas très belle non plus, et certaines séquences sont très saturées, ce qui rend le tout encore plus irréel. En fait, les deux niveaux sont assez semblables, ce qui participe encore une fois à la confusion réel-virtuel. Le récit est très dense, et en même temps, avec la multiplicité des possibilités de prise de vue (grâce à la télé-réalité), le montage est rapide et rythmé, avec parfois de très belles choses, comme ce contre-champ terrifiant qui arrive quasiment une heure après le champ. Il est tout même le plus souvent assez mécanique et "digne" d'une série télé, c'est à dire qu'il met en relief le scénario. La mise en scène est finalement plutôt inexistante, parce que laissée au second plan. Il faut croire que les networks préfèrent éviter les mises en scène belles et étranges au profit de quelque chose de passe-partout, histoire de ne pas trop perdre le spectateur lambda. Dommage.

 

Vous ne verrez probablement jamais la série VIRTUALITY. La Fox a décidé de diffuser ce pilote un vendredi soir, ce qui est la case horaire maudite aux USA, où personne ne regarde la télévision. Personne n'ayant donc vu VIRTUALITY, la Fox ne développera pas l'idée et semble vouloir arrêter la production ici, avec un nombre ahurissant de questions en suspens, et surtout un ensemble de belles et bonnes idées parties dans les limbes. "C'est triste, quand même" me dira plus tard Heidi, en m'offrant un scotch on the rocks avec un petit sourire, alors que j'essaie de retenir un sanglot de déception.


LJ Ghost.





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Samedi 18 juillet 2009 6 18 /07 /Juil /2009 14:59

Publié dans : Lucarnus Magica
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