QU'ELLE ETAIT VERTE MA VALLEE de John Ford (USA-1941): Saga Humana, ambiance de la cambrousse !

Publié le par Dr Devo






(Photo: "Agitation du Mouvement Critique" par Dr Devo.)





Bien que le GIRLFRIEND EXPERIENCE de Soderbergh m'ait permis de différer quelque peu l'échéance, c'est bien à moi de clore cette semaine KKKK, dispositif pouvant se révéler à la fois délicieux et terrible, puisqu'il s'agit de confier le choix éditorial à un seul membre de l'équipe focalienne. C'est donc l'Ultime Saut Quantique qui a désigné, vous l'aurez compris, les films que nous critiquions cette semaine. Pour ma part, je suis tombé sur John Ford, ce qui est une très bonne occasion de me faire un petit rattrapage dans le registre "Répertoire" comme disent les pontes de l'art et essai...


Au début du siècle dernier, dans un petit village du Pays de Galles. Des collines verdoyantes à perte de vue. Des habitations rappelant notre bonne vieille Bretagne. Et ces villageois à la voix puissante qui rythment leur vie entre une visite à l'église et une autre au pub... C'était le bon temps !

Voilà ce que nous dit Huw, le narrateur. Il s'en souvient de sa vallée et de son village chéri ! C'est là qu'il est né. À l'époque, c'était un pioupiou de 12 ans, dernier enfant d'une famille qui en comptait six. C'était lui le plus jeune, et même assez largement. Ses quatre frangins sont déjà dans la bonne vingtaine. Sa sœur, Angharad, doit avoir dans les dix-neuf ans. Huw a été élevé dans la pure tradition galloise : le respect d'un travail dur mais bien fait, le respect absolu des parents (que l'on vouvoie !), et un respect encore plus fort pour la religion. Voilà une existence qui vous forge des hommes soudés, querelleurs parfois, mais souvent justes. À travers une série d'histoires s'étalant sur quelques années, Huw remonte la pente des souvenirs. Sur ce tire-fesses de la mémoire, nous découvrons les joies et les drames d'une famille et d'un village, rythmés par les péripéties diverses et encore plus par la fameuse mine de charbon où travaillent tous les hommes. Et tout commence par deux événements. L'arrivée d'un nouveau prêtre, et le début d'une grève qui, chose exceptionnelle, va opposer les frères de Huw à leur père...



QU'ELLE ETAIT VERTE MA VALLEE est tirée d'un grand best-seller de l'époque. Ford construit ici une chronique aux sujets multiples. Si c'est la mine qui décide un peu du sort des villageois, on suit particulièrement la famille de ce petit Huw (ha, le charme des noms gallois !) dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est traditionnelle, même si chaleureuse. Ford fait donc démarrer son film plutôt sous l'angle du travail minier qui est une bonne occasion de donner les règles du jeu, hahaha, du film. On découvre alors, par le petit bout de la lorgnette, loin des grands bassins ouvriers des grandes villes anglo-saxonnes, les premiers émois de la classe ouvrière, déjà soumise à une concurrence forte et aux pressions de la classe dirigeante, toujours prompte à serrer la vis salariale de manière absurde. C'est la question syndicale qui sera le motif de séparation dans cette famille. Curieusement par pour longtemps, car l'autre grande figure de ce récit, ce n'est pas le père de Huw, mais le prêtre anglican de la paroisse, qui a fait sa théologie à l'Université de Cardiff (un lettré, quoi!) mais qui est un homme pratique, et bougrement moderne. C'est lui d'ailleurs qui réglera la question syndicale.


Comme vous pouvez vous en douter, tout cela est raconté en voix-off par Huw devenu adulte. Le film a un décorum assez classiquement hollywoodien : musique orchestrale très présente  renforçant bien souvent la dramatisation des séquences, pas mal de moyens semble-t-il, beaucoup de figuration, et du costume. Ford ne cache pas la source littéraire du film, et organise le tout comme un grand mélo qu'il veut moderne. Et d'une certaine façon, ça l'est, moderne. Les thématiques générales du film, sur le plan professionnel ou familial, montrent une société encore très ancrée dans les traditions séculaires d'une campagne marquée par la valeur travail et la religion, mais où l'industrialisation, et donc le monde moderne, a commencé à dérégler la belle mécanique ancestrale. On a appris par la littérature de bonne ou de mauvaise qualité à se méfier des récits à base minière quand ils sont appliqués au mélodrame. La première partie du film, fortement baignée de questions ouvrières, fait craindre le tire-larme sauvage. Ce n'est pas tout à fait le cas. Car la mine ne restera pas l'enjeu global du film, mais plutôt une toile de fond pour un écheveau (et Dieu sait qu'on les achève!) d'histoires assez différentes les unes des autres. On est ici plus dans la chronique nostalgique, souvent à la limite du cabrelisme, qu'autre chose. Mais le film se veut aussi une grande fresque chez les petits, et une aventure familiale et fraternelle, et dans un certain sens, on a l'impression que c'est le public large et familial que, justement, Ford vise.



Première surprise, plutôt bonne, c'est la mise en scène. Même si le film est très suiviste de son scénario, qu'il ne provoquera jamais de quelconque manière, respect du support original oblige, Ford ne semble pas manchot. Les décors mélangent le studio aux décors extérieurs, avec quelques repérages et placements de scènes qui donnent, sur le plan artistique, un certain lyrisme à ce Ploucland, tout en lui gardant un aspect intime. L'introduction est même assez réussie, et place, en quelques plans très aboutis (dont un superbe mouvement de caméra  avec changement d'échelle, en passant par une fenêtre), quoique classiques, les grands fondements du travail de Ford. La photo est soignée, et même sans être tout le temps à tomber par terre de trouvailles esthétiques, elle est souvent riche. La première visite du prêtre au chevet de Huw par exemple : l'ombre longue des branches d'arbres s'étalent sur le plafond.  Le découpage est correct, voire astucieux ici et là. Donc, le film est globalement assez supérieur à la moyenne. On note un soin particulier du cadre, souvent trés composé. Ford privilégie le jeu d'échelle de plans, aère bien le champ, et sait coller les vignettes-plans villageoises entre elle. C'est dans les scènes collectives de village qu'il se montre le plus habile. Il est rare de tomber sur un plan anodin. Les profondeurs de champs notamment, souvent élégantes, sont particulièrement impressionnantes. Bref, Ford sait découper, spatialiser, isoler et mettre en valeur de manière assez expressive son décor et ses plans. On note même quelques passages de bravoure réellement superbes, notamment les plans de mines qui, si on met Roddy MacDowell (Huw, vraiment à frapper!) de côté, sont lyriques mais bien loin de la piscine de miel attendue, et bien stylisées qui plus est. Quelques extérieurs sont vraiment beaux, comme la première rencontre entre Huw, sa sœur et le pasteur sur les deux flancs opposés d'une colline.


Dans les scènes moins spectaculaires ou de comédie, Ford essaie d'utiliser, pour tel ou tel passage, des axes ou des parties du décor différentes, ce qui évite du coup les répétitions et dynamise nettement la mise en image. Bieeeeeeeen !



Une chose avant de passer à la suite, cependant. Parlons un peu du son. Je note que c'est plutôt classique. J'ai assez aimé certaines ambiances (surtout villageoises, en extérieur), où l'on trouve un joli mixage assez naturel. Comme je l'ai dit, la musique est souvent présente dans un registre de musique de films de l'époque, et donc pas vraiment intéressante. À mon avis, bien souvent, elle alourdit ou appuie bien trop fort sur les nuances de dialogues ou de jeux d'acteurs déjà fortement marquées. Plus étonnant, dans la première partie du film, où d'ailleurs la voix-off est un peu plus présente, Ford utilise le son de manière bien moins conventionnelle et même franchement curieuse. Toutes les premières scènes d'exposition, en effet, contiennent de la musique bien sûr, et sont sonorisées. Par contre, on n'entend pas les acteurs parler ! Ca, c'est rigolo et drôlement cocasse, même, quand dans une scène de repas, on entend le bruit des « sluuuurps » et les fourchettes qui cognent les assiettes, mais pas la voix des convives. Encore mieux la première scène de prêche est entièrement muette ! Voilà qui pousse des acteurs déjà très expressifs dans une espèce de dialogue muet en forme de pantomime vraiment curieux. Autre caractéristique du film, la présence quasi incessante de musique qui illustre la vie du village comme une musique de film, et marque les temps forts de la communauté. Il s'agit soit de chœurs d'hommes gallois, soit des chants traditionnels. Bon, tout cela est sans doute marqué du sceau de la véracité ethnologique, mais sachez que ces irruptions musicales en son-on, du coup, sont partout et sur toute la durée du film.




QU'ELLE ETAIT VERTE MA VALLEE, vous m'avez compris est une chronique tirant sur la saga, le tout vu sous l'artifice du conte et du souvenir enfantin. Si l'ambiance est aussi réaliste qu'un mélo peut l'être, ma première surprise plutôt bonne (car évidemment les premières minutes m'ont fait très peur) et elle fut d'avoir le sentiment que les inévitables catastrophes inhérentes aux genres, comme chez Pagnol, ou dans DALLAS, ou dans LE CHATEAU DES OLIVIERS, sont traitées relativement rapidement. Un peu plus loin dans le film, je me suis aperçu que ça ne serait pas sobre pour autant. Gardons à l'esprit que le film est un mélodrame populaire et encore une fois l'adaptation d'un roman qui ne le fut pas moins.


Il faut d'abord parler des acteurs. Ils jouent complètement dans les nuances de l'époque. On sent que Maureen O'Hara (la sœur), inévitable actrice de l'époque, a plutôt de la bouteille, tout comme Walter Pidgeon (le prêtre). Par contre, ça joue toutes nuances dehors. Comme les deux zoziaux sont servis par le scénario d'une manière très romantique, d'une part, et très maladroite d'autre part (le nœud de leur problème m'ayant paru très très léger et sentant franchement l'huile de coude), ils sont un peu victimes de cette écriture très hiératique. Chez les autres acteurs, ça patate pas mal, et là aussi sans doute parce ce sont des figures quasiment emblématiques, trop symboliques. Pas de quoi, dans le reste du casting, se rendre fou de passion pour tous ces personnages. On est très loin, par exemple, et j'y reviendrai, des performances extatiques du casting de LA RENARDE de Michael Powell, histoire de prendre un film qui se veut également très lyrique. Chez les seconds rôles, par contre,  ça se gâte encore un peu plus. Certains sont épouvantables, et quasiment à tous les coups (hormis le professeur), ce sont les rôles les plus méchants qui sont servis par les acteurs les plus grimaçants du monde. Le méchant vicaire, l'épouvantablissime bonne, et quelques autres sont vraiment insupportables et quelquefois freinent bien le film pour le faire basculer dans la plus complète des caricatures.



Et le film n'a pas besoin de ça. Si j'ai dit que la réalisation montre un savoir-faire certain, je note aussi que, sauf certaines séquences (rares) comme la scène du wagonnet ou celle, également très belle, de la tempête de neige, le film reste très largement illustratif. On n'est pas dans la flamboyance bizarroïde d'un Sirk par exemple. Ici, le Master in Command, c'est le scénario, le scénario et le scénario. Le montage, pas toujours sans rythme d'ailleurs, est plutôt fonctionnel qu'expressif, et au final, peu de séquences apportent quelque chose de troublant ou d'épique. Tout est très, mais alors très attendu, et si beaucoup d'enjeux pourraient être relativement intéressants, toute la dramaturgie du film et toutes ses thématiques ont un parfum d'artificialité énorme. Comme la mise en scène et les acteurs peinent à insuffler un lyrisme autre que scénaristique, QU'ELLE ETAIT VERTE MA VALLEE se suit sans vraiment d'implication, un peu du coin de l'œil.


Les thématiques étant ce qu'elles sont, et le modousse opérandaille nourrissant le sentiment que Ford a voulu faire un film attendu dans un contexte exotique, on regarde cela, des décennies plus tard, avec un œil un peu torve. Car l'ambiance générale du film ressemble un peu trop à une espèce de caricature old school du mélodrame de ces années-là, un peu comme celui que les Nuls avaient parodié dans leur délicieux LA GRANGE ET LA PAILLE. Toute cette histoire est bougrement pesante et bien naïve. La figure tellurique, celle qui s'impose le plus, est quand même celle de la retraite au flambeau. Et d'autre part, le scénario privilégie énormément la démonstration symbolique. Ce portrait se voulant nuancé d'un monde campagnard mais pas forcément bête, devient alors très vite une espèce de pensum, pas méchant mais extrêmement simplet concernant les valeurs, la famille, la patrie, et le Travail avec un grand thé, et sans lait s'il vous plaît. Voilà aussi qui tient le spectateur que je suis à l'écart. Comme le deuxième tiers du film est son ventre le plus mou et beaucoup moins intéressant que le reste qui l'est déjà bien peu, si j'ose dire, on regarde donc, pour filer la métaphore nullienne, les samovars pleuvoir sur la tête des protagonistes. QU'ELLE ETAIT VERTE..., film qui n'est pas ouvertement politique mais qui se veut plutôt humaniste, prend alors l'aspect édifiant des contes naïfs pour éduquer la jeunesse. Comme toutes les grandes sagas personnelles et familiales en littérature. Je pense que Ford a sincèrement voulu ce surpoids du scénario dans la balance. C'est évident. Tout cela sent la maîtrise. Mais, esthétiquement trop calme malgré de grandes qualités formelles, et surtout plombé par l'aspect édificateur de la dramaturgie, le film ne parvient jamais à dégager un vrai sentiment d'incarnation et ne propose aucune ambivalence ni surprise. On est au final avec un objet dans nos mains - pourtant prévenantes - dont on n'a pas vraiment envie. Il est trop difficile de se sentir concerné, malgré la modernité de certaines thématiques d'ailleurs, par une histoire aux relents si vieillots et surannés. Le jeu des acteurs finit vraiment par graver dans le marbre les enjeux éducatifs de cette histoire initiatique au final assez banale. Là aussi, on préférera se reporter sur la LA RENARDE aussi parce que la mise en scène toujours créatrice ou en mouvement, ne se retrouve jamais dans la position de "l'outil d'illustrations" du scénario et de l'histoire. Il faut donc vraiment du courage pour avaler cette copieuse, et longue, très longue, bouillabaisse galloise au lait de brebisse, et l'on se dit qu'on reverrait bien du John Ford, avec plaisir même (cette fois!), mais avec un sujet qui permette plus de liberté, moins de littérature, plus d'abstraction, et surtout qui lui permettent de bâtir un univers bien plus personnel.




Dr Devo.






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Publié dans Corpus Filmi

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Dr Devo 02/08/2009 11:24

Bah oui, Cher Titie, ya de ça quand même!

Tietie007 02/08/2009 10:00

Nous avons passé une semaine dans la vallée verte, entre Annemasse et Thonon, mais je n'ai pas encore vu ce célèbre film de Ford. Il faut dire que je n'ai jamais été trop intéressé par cette irlande fantasmée par un irlando-américain et que je crains une succession de poncifs bien terrien.

Bertrand 19/07/2009 22:08

Voilà, l'USQ a été sage de prendre cette direction, bien qu'un peu sadique. J'espère qu'on pourra voir là que MF n'est en aucun cas une méchante CHAPELLE, mais qu'au contraire vous abordez tous les films avec équité, sans pantouflardisme malhonnête, comme tu l'as si bien fait encore ci-dessus cher Devo.Maintenant tu peux t'essayer à du plus amusant comme La Prisonnière du Désert.