BRONSON de Nicolas Winding Refn (UK/Danemark-2009): Un "tiens, dans ton pif" vaut mieux que deux Spinoza !

Publié le par Norman Bates







[Photo: "Hommage à Maître Cappelo" par Dr Devo.]





Au lieu d'aller bronzer à la plage comme tous les gens superficiels, chez Matière Focale, on reste enfermé dans notre tour de verre, phare translucide censé rayonner dans le monde entier tel un phare virtuel repère de cinéphiles à la dérive. A l'extérieur il fait chaud, les cars de touristes japonais encerclent l'immeuble sans répit en espérant pouvoir prendre quelques clichés du Dr Devo. Dans la ville désertée, de rares hommes d'affaires en costumes courent après des taxis afin de rentrer au plus vite chez eux. Les métros sont vides aux heures de pointe, les buildings environnants sont presque déserts. A la rédac', chacun continue à travailler normalement, avec ce petit brin de folie habituel qui rend dingues les rares femmes de la rédaction. Cette semaine le Dr Devo à décidé d'être un super héros, à son corps défendant : en voulant effectuer une cascade particulièrement délicate, notre cher rédac'chef s'est quelque peu fourvoyé, occasionnant un torticolis fort douloureux à en juger par les cris de douleur qui s'élèvent du nuage de fumée qui sert lui sert de bureau. A côté, de chez LJ, on entend s'échapper des bribes d'un poème Klingon censé impressionner le jury de la prochaine convention Star Trek française. Quant à USQ et Invisible, ils essaient tous deux de désarmer l'hôtesse de la réception quelque peu échaudée par des fans de Renoir vindicatifs. C'est dans cette atmosphère de fin du monde que je décidai de prendre le chemin de la salle la plus proche, estampillée art & essai, pour respirer un peu : tiens, un film sur Charles Bronson ? Une place, Mademoiselle.



Ce film, comme cet article, est basé sur des évènements réels. Charles Bronson raconte son ascension vers la célébrité dans un one man show délirant. Né dans une famille normale, sans aucun talent particulier, il décide d'axer sa vie sur la violence gratuite. Ainsi, il va frapper toute personne se mettant en travers de sa route, jusqu'a finir en prison. Qu'importe, cela ne lui cause aucun souci : pour lui la prison c'est le rêve, nourri, logé, blanchi, il peut se consacrer tout entier à la violence. Il cherche systématiquement la bagarre et finit vite expulsé de chaque taule de sa Gracieuse Majesté, jusqu'à finir en internat psychiatrique. La presse le surnomme le Détenu le Plus Violent d'Angleterre, et le pays entier connaît son nom. C'est ce qu'il a toujours cherché. Aujourd'hui, il est toujours en prison.



Nicolas Winding Refn est l'auteur de la trilogie PUSHER, apparemment "culte", ce qui m'a coupé toute envie de la voir. BRONSON est donc le premier film du réalisateur danois que je vois, je préférais que ça soit dit. Le procédé narratif est vite expliqué : Bronson lui-même revient sur sa carrière dans un one man show qui sera propice à de nombreux flashes-back illustrant les moments forts de son ascension. Le personnage ressemble un peu au boucher de GANG OF NEW YORK de Scorsese : un moustachu super musclé très charismatique et hyper violent, n'hésitant pas à se déguiser ou à se maquiller pour mieux mettre en scène ses travers. Les craintes soulevées par le carton d'introduction sur la véracité de l'histoire sont donc vites oubliées : il ne s'agira pas d'un banal biopic basé sur la page Wikipédia du personnage, mais bien d'une construction subjective de la personnalité d'un homme, basée sur sa propre perception de lui-même, et non sur un tas d'éléments rapportés. Le script est, de ce point de vue là, très bien foutu, on rentre très vite dans le jeu et on suit avec intérêt le déroulement de cette narration éclatée pendant l'heure et demie du film.  En fait, on s'aperçoit très vite que l'enjeu n'est absolument pas de raconter l'histoire de Bronson en tant que telle, mais qu'elle sert de vecteur à une métaphore sur l'art et la représentation de soi. Je ne sais pas quel critique a lancé que ce film était le ORANGE MECANIQUE du XXIème Siècle, mais il s'est bien planté. Les deux films n'ont aucun rapport, à aucun moment il n'est question de "guérison" ou de "normalisation" comme dans le Kubrick, l'univers carcéral est ici une sanction, une punition uniquement. Fausse punition parce que c'est Bronson lui-même qui cherche à aller en prison, de son plein gré. Rien de comparable avec le Alex de ORANGE MECANIQUE, donc. En fait, BRONSON devait être un fan de Spinoza puisqu'il est l'exemple vivant que l'on peut conquérir sa liberté partout et même en prison ! Et surtout en prison, j'ai envie de dire : pour BRONSON la liberté n'est pas accordée à la naissance, il faut la conquérir avec les poings et faire couler le sang. La police, les murs, ne sont pas des obstacles à la liberté, ce sont au contraire les garants au sens philosophique de celle-ci. Il faut avoir été enfermé pour connaître la liberté.



En tout cas, niveau mise en scène, ce n'est pas du Kubrick non plus ! Adieu le scope et les audaces formelles, Nicolas Winding Refn (à vos souhaits) donne dans le carcéral à tous points de vue. Photo morne et grisâtre (ça vient peut être de la projection pas terrible), lignes de fuite quasi absentes, cadrage sans recherche particulière et décors horribles : formellement, c'est aussi beau qu'une porte de prison. Pourtant, la spatialisation et le montage sont plutôt agréables : le film est extrêmement lisible, fluide. Le rythme, principalement insufflé par la narration, est assez soutenu, et hormis une ou deux longueurs, on ne s'ennuie pas. Je suis assez mitigé en fait, car on a surtout l'impression que c'est du scénario filmé, les actions décrites par le narrateur sont montrées, et puis basta. Il y a bien quelques mouvements de caméra bien sentis ici ou là, quelques idées qui traînent dans la lumière (alternance de rouge et de bleu) ou dans certains cadres, un passage animé très réussi mais, dans l'ensemble, je suis resté sur ma faim. En fait, ça m'a un peu fait penser à du Danny Boyle période TRAINSPOTTING. Je n'aime pas trop cette "branchitude" un peu artificielle et iconoclaste, estampillée "rock'n'roll" avec une bande-son énergique pop/rock et des scènes trop rebelles, genre le gars qui s'étale ses excréments sur le visage, trop puissant ! La musique n'est pas entièrement rock pour autant, il y a beaucoup de classique, c'est sans doute ce qui fait le plus penser à Kubrick, bien que l'utilisation soit très différente chez Winding Machin qui se sert de Wagner ironiquement, pendant les scènes de baston par exemple. C'est sûrement cela qui m'a beaucoup gêné, cette ironie dans la mise en scène, non seulement avec la musique, mais aussi avec les portraits de la Reine qui traînent ici ou là, et les personnages stéréotypés. Je pense que j'aurais bien plus kiffé au premier degré, s'il s'était contenté de lâcher les chiens et de faire 1h30 de pure violence enragée, en adéquation avec le personnage.


En fait, là où le bat blesse vraiment, c'est dans l'interprétation. L'acteur principal, sur qui repose tout le film, en fait des tonnes. Des fois ça passe, des fois ça passe au-dessus malheureusement. Il appuie très fort sur les mimiques et tente de faire passer l'instabilité psychologique de Bronson par des sautes d'humeur ou des crispations musculaires. C'est assez grossier et personne ne l'empêche de cabotiner, tout le film lui est dédié ! C'est assez fatiguant à la longue. De même que les personnages secondaires sont très caricaturaux, il n'y a qu'à voir ce prof d'art plastique forcement un peu efféminé ou les parents "God Save the Queen" anglais typiques qui boivent le thé à 16h.



Au final ce qui marche c'est surtout le script très franc du collier qui déploie un peu naïvement sa métaphore, au demeurant assez belle : l'artiste s'élève contre la société et ainsi conquiert sa liberté, quitte à en crever. En s'attaquant au système, il veut le faire tomber avec lui. On est plus proche de FIGHT CLUB que d'ORANGE MECANIQUE. En ce qui me concerne, je n'ai pas vraiment été convaincu par la mise en scène de Winding Refn, à vous de vous faire une idée, assez rapidement car à soixante-douze copies la première semaine BRONSON ne restera sans doute pas longtemps dans votre cinéma.


Norman Bates.





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Publié dans Corpus Filmi

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Bruce Kraft 01/11/2009 20:06


Effectivement: une semaine à l'affiche chez moi!!Quel dommage pour ce coup de poing visuel !!!