FAIR-HAIRED CHILD, de William Malone (série MASTERS OF HORROR, saison 1, épisode 9): Vengeance For Mister Sympathy...

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Adhésion Princière dans le No Man's Land" par le Marquis
d'après des photos du film PREY de Norman J. Warren)


Chers Focaliens,

C'est bien beau, l'esprit de curiosité, mais ça ne suffit pas, et quelquefois, il faut que l'esprit de rigueur reprenne un peu le dessus et réorganise les choses de manière plus rationnelle. Je me suis aperçu hier, avec Madame, que je n'avais pas vu tous les épisodes de la collection MASTERS OF HORROR, jolie série TV américaine qui ne va d’ailleurs pas tarder à débarquer à la vente en France, et qui doit même être disponible dans les bonnes boucheries à la location.

Bon, me suis-je dit, sur les 12+1 épisodes, il t'en manque 3, c'est pas la mer à boire. On commence, dans tous les sens du terme, par le plus petit numéro, avec l'épisode N°9, réalisé par William Malone. Alors ça, c'est rigolo. Je comprends soudain pourquoi j'avais abandonné, malgré un avis plutôt positif, la collection MASTERS OF HORROR ! Allez, hop, un John Landis, le Carpenter et le Argento ! Là, on se précipite, bien sûr. Par contre, après, les petits réalisateurs, tout le monde s'en fout et la série prend la poussière dans un tiroir.

William Malone ! Quel poème, ce mec ! Loin d'être un grand maître, voilà un réalisateur qui, à son meilleur, est quelqu'un de tout à fait capable, et qui peut vous trousser des films fantastiques assez malins, toujours très soignés techniquement et souvent un peu bizarres malgré le "classicisme" des sujets abordés. Quand c'est bon, ça donne LA MAISON DE L'HORREUR, série B tout à fait ironique, au casting soigné, au ton décalé, drôle, et angoissant, et qui se terminait, si ma mémoire est bonne, par une terreur abstraite d'une noirceur absolue. Et puis, au pire, c'est TERREUR.COM, un des films les plus pénibles de la Terre, et encore, je dis peut-être ça car rien qu'en repensant à l'ennui éprouvé en salle, j'ai de nouveau envie de me suicider ! Bref, je n'attends plus rien du Malone, même si on le sait capable. [En plus, dans TERREUR.COM, le rôle principal était tenu par Natasha McElhone, une actrice bien au-dessus de mes forces !]

De nos jours, "chez nous" en Amérique. Lindsay Pulsipher (une inconnue au bataillon, sorte de mélange entre Angela Bettis (voir ici) et Reese Whiterspoon, plutôt bien) est une lycéenne comme les autres, sauf qu'elle est minée par la timidité et passe pour une asociale. Une "freak" comme dirait l'autre. Alors qu'elle rentre chez elle en vélo après les cours, en passant par la forêt, elle a un accident. À son réveil quelques minutes plus tard, elle appelle à l'aide, avant de s'apercevoir qu'elle est en train de se faire kidnapper ! Son agresseur la shoote au chloroforme.
Elle se réveille bien plus tard dans la chambre d'une clinique privée, incapable d'expliquer ce qui s'est passé. La voilà sauvée, en tout cas, même si cette infirmière (Lori Petty) a l'air bien étrange...

Je ne vais pas en dire trop, car non seulement l'intrigue de FAIR-HAIRED CHILD est de celles qu'on déflore plus facilement qu'on ne le pense (ça me rappelle quelqu'un, aurait dit malicieusement Mr Mort), mais bien plus, le début du film étant pour moi la partie la plus étonnante, je préfère qu'on en reste là pour le résumé.

Après quelques plans énigmatiques mais orientant le sujet, un classique dans ce genre d'exercice, FAIR-HAIRED CHILD commence véritablement, et de manière plutôt jolie, en troussant une espèce de film de college en dix plans dont le réalisateur ne marquera qu'à peine, sans le dire, dans une autre scène (l'appel téléphonique), les liens que celle-ci possède avec le reste de l'histoire. Pour l'instant, on n'en sait rien. Le déroulé de cette séquence de début étant un peu bouleversé par l'arrivée de la photographie de Lindsay Pulsipher sur fond de 7e de Beethoven.
On va causer un peu de Beethoven, voulez-vous ?
Ha-ha, que cela est fort joliment fait, me dis-je dans les premières secondes où j'entends la musique de Ludwig. Tiens, c’est marrant, là il fait tomber le mixage, on n’entend plus rien. Tiens, là ça reprend ! Et là, encore plus fort : tandis que l'héroïne à vélo entre dans la forêt, il sous-mixe ostensiblement Beethoven pour le faire passer sous le bruit du pneu de vélo qui roule sur les feuilles d'automne ! Joli ! Et là, bing, il re-balancera la musique à fond, et là, il baisse le volume pour laisser passer un thème moderne de film d'horreur (en superposant, miam miam), et là, il coupe la musique de Ludwig presque à fond, juste en laissant un tout petit peu, à peine audible. Etc.
Ça découpe, ça joue avec les axes, et c'est guidé par Beethoven ! Et j'étais sur les fesses, les amis. Car la mise en scène, et donc la musique, annoncent complètement ce qui est en train de se passer. Bien plus que l'image encore. Et quand, au détour d'un point de montage, la musique s'éclipse, je vous assure qu'on a, l'espace de deux secondes, la trouille de sa vie et qu'on se dit : "Oh-oh, là, il y a quelque chose qui ne va pas du tout !" On sent la peur, mais pas le temps de formuler la chose : l'accident a lieu et là, vous avez l'impression de faire le grand huit ! Ce n'est rien, juste deux secondes, mais ça fait très peur. Ça commence donc par une très belle idée de mise en scène sonore, utilisée avec énormément de savoir-faire et d'intuition, et d'une manière qui plus est très peu commune, ce qui ne gâche rien. C'est même sans doute l’une des plus belles scènes de toute la série. [J'adore les sous-mixages, ça marche toujours, et là, évidemment, j'ai marché à fond.] La scène n'est d'ailleurs pas finie, une fois Lindsay Pulsipher à terre, le découpage est encore très bon, sous Beethoven qui se déchaîne. Tout cela est très bien amené, affreusement plausible et d'une grande violence. Brrr...

Évidemment, quand ça part comme ça, la barre est placée bien haut. Et on peut le dire, malgré de très bonnes choses par la suite, cela reste ma séquence préférée.
Qu'importe. En tout cas, voilà trois minutes formidablement efficaces et perspicaces qui vous plongent dans le film de manière irrémédiable et en deux coups de cuillère à pot. FAIR-HAIRED CHILD fera partie des épisodes de MOH pas drôles du tout, et relativement glauques, malgré un sujet non pas classique (certains développements ou certaines idées sont assez personnelles) mais disons, malgré un sujet remplissant complètement le cahier des charges basique de la série, et qui ne la prend pas à contre-pied comme le HOMECOMING de Joe Dante, par exemple.
Un épisode de fort belle facture, donc. La lumière, signée Brian Pearson, est très bonne. La direction artistique est particulièrement soignée : très beaux décors, parfois inventifs à peu de frais (le poêle), costumes surprenants, etc. Voilà qui donne une impression de luxe tout à fait adéquate.

Malone découpe bien en général, malgré une ou deux maladresses (une espèce de jump-cut avant l'apparition du personnage de Johnny). Le gars sait utiliser le montage et ne rechigne pas, par exemple, à faire des ruptures de rythme ou à utiliser la répétition d'un même plan (l'héroïne observée entre deux planches, répétition anti-naturelle qui fait très peur), tactique assez peu commune, peu à la mode pour ainsi dire. Le cadre est rigoureux également. Le son suit, et devient un élément plus simple de narration par la suite, mais il continue, ceci dit, de faire partie des nombreux éléments non verbaux qui constituent malgré tout des facteurs importants de narration, voire de thématique (par exemple, sans le dire, la musique classique des parents provoque le chaos concret chez les enfants ; cf. les thèmes ressemblant à du faux Arvo Part).
Car c'est cela qui étonne chez Malone. La trame, en fait, est classique. Mais le réalisateur sait broder quelques thèmes qu'il mélange et développe tout au long du film, sans jamais s'arrêter. Ces thèmes pris individuellement sont assez simples, mais ensemble, et du fait que Malone ne cesse jamais de les tisser, ils finissent par créer une trame, certes très symbolique, mais assez riche. Ce qui sert d'autant mieux son propos que FAIR-HAIRED CHILD est, tel qu'il est réalisé (il aurait pu en être autrement), complètement un conte merveilleux, au sens littéraire du terme, et donc incroyablement noir et violent. [Le Marquis rappelait hier la noirceur sans fond des contes merveilleux originaux, quasiment toujours mal adaptés et édulcorés, à propos du film CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE.] FAIR-HAIRED CHILD est sous le patronage évident de Hans Christian Andersen, et on retrouve ça et là des motifs du genre (traversée de la forêt, transformations, le poêle (allusion directe à un conte célèbre), etc.). On peut dès lors reprocher au film un côté un peu carré, mais l'enchevêtrement de thématiques est suffisamment riche. En racontant une histoire, Malone en raconte en fait plusieurs : celle des parents, celle du couple d'enfants, celle de Johnny, etc. En filigrane, sans insister, Malone trace des liens symboliques forts, là aussi proches de l'esprit du conte, comme par exemple l'ironie distillée dans des détails infimes sur le choix de la jeune Lindsay comme victime (qui la lie déjà à Johnny avant qu'ils ne se rencontrent, et malgré l'expérience qu'ils vont vivre ensemble).

Des idées, Malone en a de belles : la poursuite dans les conduits est très maline, le passage sous l'espèce d'arcade végétale dans le jardin (malheureusement un peu défiguré par un morphing ; j'aurais fait deux plans ostensiblement découpés...), les ignobles graffitis sur les murs de la cave (qui changent de statut au fur et à mesure), la corde, le bris de verre qui mène à la sous-couche de peinture, les prémisses telluriques de l'arrivée du monstre, etc. Tout cela est opposé à un "geste d'amour", tel qu'il est souvent employé dans le cinéma ou la littérature fantastique, que Malone dénonce ici largement comme un geste de mort, envoyant ainsi balader les romantismes potentiels de l'histoire et celui des personnages à Winnipeg ! Très bonne tactique.

Signalons aussi la séquence de flash-back, la première du moins, tout à fait scotchante. Elle commence en noir et blanc, dans le pire des clichés, et finit par un délire graphique assez phénoménal, et d'autant plus jouissif qu'il ne se pose jamais la question d'être ou non ridicule. Ça aussi, c'est ahurissant et magnifique. Du coup, la convention du flash-back (dans la série) est largement explosée, et ce qui aurait dû être le plus cliché devient un des passages les plus iconoclastes du film. C’est très étonnant. Le deuxième est forcément moins réussi, mais Malone semble le faire pour jouer avec la photo, un peu à la Dreyer ! Impossible de vendre la mèche plus avant en ce qui concerne ce fameux flash-back sans vous gâcher le plaisir.

Enfin, un dernier mot pour saluer la belle utilisation du monstre, volontairement gauche et enfantin, mais précis et effrayant. Il devrait rappeler, outre son look, des souvenirs à ceux qui ont vu la MAISON DE L'HORREUR. En tout cas, son utilisation est largement maline là aussi, et je pense que Peter Jackson peut-être largement jaloux !

Évidemment, on peut être légèrement déçu par la fin que, personnellement, j'aurais développée avec une idée, la plus simple et la plus sombre, idée que d'ailleurs Malone dévoile lui-même. Il choisit pourtant la pirouette rebondissante, souvent présente dans la série, qu'il exécute d'ailleurs de façon fort logique et avec une distance assez belle (la réplique sur Brahms, le jeu de Johnny, et l'effet gore final presque ridicule et qui fonctionne parfaitement). Entre le retour de bâton, et le refus de jouer (ma solution), Malone choisit le retour de bâton. Pourquoi pas ? En tout cas, j'aurais carrément choisi la noirceur anarchique du refus de jouer (ceux qui ne voient pas, après visionnage, la fin que j'envisageais avec Malone, qui la refuse donc, peuvent m'envoyer un mail et je leur expliquerai ; impossible d'en dire plus ici sans dévoiler quoi que ce soit).

Mine de rien, donc, Malone signe ici ce qui pourrait être assez largement son meilleur film, pas le plus mauvais, en tout cas, de la série MOH. En attachant de manière déterminée son film à l'univers du conte (d'une manière plus premier degré que son aîné, mais qui rappelle la belle utilisation qu'en avait fait Wes Craven dans LE SOUS-SOL DE LA PEUR), Malone a choisi une option symbolique, marquée, mais largement travaillée, qui place son film sous le sceau d'une intelligence certaine, et d'une volonté de faire du cinéma personnel (plus qu'un SICK GIRL par exemple, c'est curieux). Deux séquences surnagent largement dans ce film de fort belle tenue, et font penser que 1) Malone en a largement sous le pied et hésite encore à lâcher complètement les chiens, et 2) s'il continue comme ça, il pourrait faire extrêmement mal ! Cerise sur le gâteau, les comédiens sont formidablement choisis. On retrouve une Lori Petty vieillie,  fardée, gothique mais aussi naturelle et précise. Bien que son personnage soit haut en couleur, elle refuse finalement tout pathos du syndrome "Maman du Petit Juju", choix subtil. L'idée géniale a été de lui associer un acteur pas glamour, un type que personne n'aurait choisi pour figurer à ses côtés : William Samples (excellent). Le couple fonctionne fabuleusement, et ce choix gonflé se révèle des plus pertinents.
On a hâte de voir Malone retourner aux affaires et au long-métrage, car à continuer dans cette nouvelle voie qu'il se trace, il peut gagner, avec un peu moins de timidité encore, des territoires exquis. Il faudra en tout cas surveiller le bonhomme. FAIR-HAIRED CHILD, quoi qu'il en soit, est peut-être la plus belle surprise de cette série. [Ce qui ne m'empêche pas de préférer les épisodes de Carpenter, Argento et Landis !]

Chaudement Vôtre,

Dr Devo.

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Publié dans Lucarnus Magica

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LOLOLACHI 31/07/2007 11:58

Bravo Docteur pour cet article super complet, hyper intéressant.Après t'avoir lu, je ne savais plus quoi dire sur mon blog (mais je t'ai cité et mis en lien)

Bertrand 30/07/2006 20:50

A mon humble avis, le plus bel épisode avec le déchirant Incident on and off a mountain road. On attend effectivement de pied ferme les prochaines friandises du monsieur très capable.