SUPERSTAR : THE KAREN CARPENTER STORY de Todd Haynes (USA-1987): Peut-On Mourrir de la Constipation ?

Publié le par Dr Devo






[Photo: The Road To Nowhere" par Dr Devo, d'après une image tirée du film L'ANTRE DE LA FOLIE de John Carpenter.]





Et bien, chers focaliens, ce n'est pas si souvent que ça arrive, mais aujourd'hui je vous propose de nous plonger dans l'univers bâtard du moyen-métrage au travers d'une histoire tout à fait charmante et d'un film qui ne l'est pas moins. Pour cela remontons en 1987, date qui, je vous le rappelle marque la fin du Monde, puisque le Monde s'est arrêté en 1987.

 

1982. Le sud de la Californie. Karen Carpenter est retrouvée morte, chez elle, dans un placard.

1969. Alors que les parents Carpenter poussent leur fils Richard dans des études musicales surchargées (ils auraient quitté leur Connecticut dans ce but), une idée jaillie. Pourquoi ne pas faire un duo avec Karen, la sœur. C'est le début d'une grande aventure musicale jalonnée de hits, une route parfaite qui ne sera interrompue que par la mort de Karen. Todd haynes cherche à répondre à la question : "Qu'est-ce qui a pu poussé une si belle jeune femme vers cette cruelle destinée, elle qui avait fait rentrer  en douceur les USA dans les années 70 ?"

 

SUPERSTAR : THE STORY OF KAREN CARPENTER est le deuxième film de Todd Haynes. Premier mouvement avant de mettre la galette dans le mange-disque : "Ha non, pas les Carpenters !", dit-on en tirant nerveusement sur sa cigarette tel Sam Neil dans L'ANTRE DE LA FOLIE de John Carpenter, bien sûr. Avec leurs chansons très bien produites, mais baignant dans le sucre, le duo de frangin/frangine peut effectivement beaucoup énerver, ça se comprend. Ils étaient spécialisés dans les ballades un peu mélancoliques, impeccablement guidées par la voix étonnante de Karen, assez large, à la fois douce et chargée en quelque sorte.


Le modousse opérandaille du film est très étonnant, puisque Haynes s'est permis de raconter cette histoire, ou plutôt de lire cette histoire en utilisant uniquement des poupées mannequins, dans le style Barbie, à peine retouchées (mais un peu !), pour l'occasion ! On pourrait craindre que le parti-pris, quand même très étonnant, ne s'épuise vite, ou se retrouve un peu utilisé comme un gadget pas si indispensable que ça. D'autre part, on sent peut-être un peu trop fort, sur le papier du moins, la volonté d'utiliser les barbies et leurs dérivées comme le symbole ironique ultime pour raconter le destin tragique du duo. Après tout, il y a un genre pour ça dont les américains raffolent : celui de l'histoire intime tragique qui se cache derrière le mythe parfait. Et avec les Carpenters et leurs mélodies au sirop de lychees, ça semble coller pile-poil. Lui avec sa tête de mec ultra-gentil et de gendre idéal, et elle la sublime poupée triste. On sent donc une utilisation trop ouvertement scandaleuse du procédé barbie pour salir et rendre ténébreuse l'histoire du groupe le plus gentil de la planète.

 

En fait, pas vraiment. Et cela est dû à la fois au découpage narratif et à la mise en scène. SUPERSTAR... n'est pas un film avec des poupées. Enfin, c'est plus compliqué que ça. A ma grande surprise, car voilà des années que je veux voir le film ou que j'en entends parler (il est très dur à trouver), le film commence à la fois de manière surprenante, et de manière complètement attendue... D'une part, le "fameux film sur Karen Carpenter avec des barbies" s'ouvre sur une scène en noir et blanc, première surprise, et jouée en live, deuxième surprise, par des acteurs réels, dont on ne voit pas le visage d'ailleurs puisqu'il s'agit d'une longue caméra subjective. Haynes fait donc débouler d'entrée de jeu la scène finale du film en quelque sorte, puisqu'il s'agit de la découverte du cadavre de la vedette par une amie, et quand la séquence démarre, le mot "reconstitution" apparaît sur l'écran. Brrrr... Voilà qui est à la fois glaçant (la photo est rêche, le procédé ne donne pas dans la stylisation ou le léchouillage) et qui nous prend à contrepied. Une voix-off vient nous dire qu'il va falloir retourner dans le passé pour comprendre, pendant qu'un travelling en voiture nous fait remonter vers la gauche et la Californie, en nous montrant des images qui reviendront souvent : celles de pavillons de banlieues qui défilent sans fin. La deuxième scène (l'idée du groupe qui jaillit dans la tête de la mère) est effectivement jouée par des poupées. Mais il n'empêche, après la découverte froide du cadavre (avec des cris en son-on qui paraissent hors-champs, une constante dans le film), chose qu'il fallait effectivement décanter avant tout tentative de narration, histoire de nous laisser seul avec un cadavre inconnu quelque temps,  et le temps de remonter à l'origine du groupe et du problème, il faut trois bonne minutes, ce qui est long dans un moyen métrage qui n'en dure que 45. La narration démarre vite, car la troisième scène est celle où le duo fraternel est reçu par un manager de maison de disque qui les fait signer tout de suite. Ensuite chansons, puis succès. En 6 minutes, c'est pesé. Oui mais... Dans la scène à la maison de disque, Haynes enfonce définitivement le clou par un insert fantastique, presque un mauvais jeu de mot (la main qui avance sous une lumière bleu et un fond brouillé), insert fantastique qui dérèglent tout de suite la machine du réel, et place la destinée de Karen sous un signe étrange et mortellement inquiétant.  Mélange de supports, image fantastique et abstraite, utilisation des poupées dans une approche non pas réaliste mais sérieuse et sans ironie, noir et blanc, couleur, bricolages compliqués (les plans en voiture, magnifiques!) et plans quasi-documentaires... Bah, ça fait cinq minutes que c'est commencé, mais on est déjà dans un cinéma riche et protéiforme, et encore plus, le film sera une espèce de construction tout en ruptures. Il y aura beaucoup d'inserts, plus ou moins prévisibles, certaines très symboliques et lisibles, d'autres plus abstraits. Des voix-off viendront stopper la narration, des vrais-faux intervenants en chair et en os viendront perturber le film qui ira jusqu'à s'interrompre pour devenir une espèce de documentaire scientifique rudimentaire ! Accrochez les ceintures, c'est riche...

 

 

Et c'est aussi paradoxal. C'est peut-être même pour ça que c'est du vrai cinéma ! Haynes ne nous pas pris en traître et a clairement annoncé le projet. On va donc suivre l'évolution du groupe, et l'évolution de Karen. Première chose à remarquer, la narration qui concerne la carrière des Carpenters elle-même est non seulement classique mais peut ressembler à ces téléfilms biopics dont les américains raffolent. Evidement, on se dit tout de suite que cette suite de vignettes significatives des grands moments du groupe est un peu rapide et succincte pour que ça ne soit que ça, mais la structure générale est là. Haynes pousse le vice jusqu'à insérer des extraits de concerts ou des espèces de clips qui fonctionne comme les ellipses musicales dont Hollywood est plus que friand. Voilà pour la structure générale. Il n'empêche, même si le procédé est relativement peu provocateur, encore une fois je le rappelle, au visionnage ce n'est pas une impression d'une espèce de parodie de docu-fiction qui frappe. Si la structure est marquée de la sorte, elle est aussi constamment interrompue : acteurs, je le disais, explications cliniques de la maladie (avec des faux micros trottoirs!) beaucoup trop didactiques, explication du contexte américain de l'époque, texte apparaissant sur l'image et parfois avec la voix-off par-dessus pour nous expliquer tel ou tel point annexe.  On est tout le temps interrompu en quelque sorte, et là je dois faire quelques remarques.

 

Le doublage des poupées est remarquable et très bien joué. Les acteurs doublant insufflent une vraie dynamique au film. L'animation rudimentaire mais excellente des poupées fait également mouche : les décors sont bien construits, et les costumes sont très bien vus. Les cadrages sont absolument remarquables. Tout cela est fort bien pensé et avec goût. Par contre, il y a dans la mise en scène concernant les poupées et dans leur animation, un espèce de décélération légère mais étrange qui fonctionne à bloc : les dialogues, fort bons et dynamiques je vous le disais, tirent vers l'avant le film avec ryhtme, et la mise en scène des scènes avec poupées ne traînent pas vraiment, très loin de là, mais tire très très légèrement le film vers l'arrière, le retiens un peu...  Et ça, les enfants, ça tape dans le mille, Emile. Premier point.

 

Deuxième point, Haynes semble vouloir remettre l'histoire dans le contexte historique, et on sentirait presque poindre le début d'une critique politique. On voit notamment pas mal d'images d'archives (dont pas mal contredites ou détournées : je pense à ce concert à la Maison Blanche, avec Nixon au piano d'une part, ou la vidéo de la Maison Blanche elle-même sur laquelle la poupée de Karen apparaît en surimpression !), et elles n'ont pas toutes le même statut, certaines contextualisant le propos d'autres ayant une portée abstraite, ou encore symboliquement  absurde. En, fait, Haynes donne dés le début la conclusion de son film, pendant que défilent les images du Vietnam ou celle du massacre de Kent State. Les Carpenters sont arrivés au bon moment, en pleine overdose de contestation et de contre-culture,  au moment où l'Amérique s'est sans doute dit qu'il fallait autre chose que cette protestation, et où elle avait besoin de paix... et de douceur. En quelque sorte, les Carpenters (et d'autres) arrivent au moment où commence l'ére que nous connaissons, et où la contre-culture et l'agitation politique fait place à quelque chose de plus baba et apaisé. "On veut une société qui soit belle". Quand les Carpenters débarquent et font exploser leur hit CLOSE TO YOU, la société a décidé qu'elle aurait gommé ses aspérités. Comme le dit avec humour Haynes en image, le message de paix de la chanson et de la société nouvelle américaine transforme le globe terrestre en  boule à facettes uniforme. Ce n'est les Carpenters qui ont arrêté la contre-culture et qui ont fait basculer les sociétés occidentales dans l'ére de la douceur des choses jolies. Mais ils sont arrivés à ce moment-là. Cette séquence est sublime, livrée d'emblée, et hop, la conclusion est donnée !

 

Drôle de façon de faire, non ? Que reste-t-il au film désormais, sinon la trame hollywoodienne du drame en préparation. Rien ? Bah non, tout, et c'est le plus beau des paradoxes du film. Je vous ai dit deux choses importantes déjà : une pesanteur de dégage de l'étrange et magnifique timing du jeu des marionnettes. Et le film est constamment interrompu ou mixé avec des remarques annexes hétérogènes. Une fois la conclusion donnée (à base de politique comme je viens de le dire, et à base d'explication scientifiques ou autres), il ne reste que le glauque et la pesanteur. Le monde glauque de la sphère intime. Pas glauquissime, mais au contraire quotidien. On a voulu une société sans aspérité, on l'a ! Sauf que pour Karen, c'est impossible, car elle est malade ! La narration va continuer dans sa voie biopicienne, mais rien n'est comme avant. Bien sûr, il y a des scènes clés, comme l'évanouissement de Karen sur scène, mais elles ne provoquent aucun suspsens. [D'ailleurs Haynes rajoute un carton inutilissime et très beau, car on vient de le voir à l'écran : "Karen s'évanouit sur scène" !] Il y a une espèce de désamorçage, de normalisation des épisodes de souffrances dans les parties jouées par les poupées et à laquelle on assiste de l'extérieur. L'implication du spectateur,  puisque les conclusions sont données, qu'on connaît les aboutissants et les tenants, va se faire par le rythme et l'impression que la vie est un succession sans fin de scènes équivalentes.  Haynes multiplie encore les clips-ellipses, multiplient les travellings répétitifs, répètent les images abstraites traumatisantes, répètent les situations-clés dramatiques jusqu'à les vider (combien de fois la scène : "Mon dieu karen, tu reprends encore ces cochonneries de médicaments" ?), et les retournements sur le papier sont tous prévisibles. Le déroulé narratif stricte est une boucle. Karen souffre sans cesse alors que le monde est une sphère sans aspérité ni accident, un monde SOUS CONTROLE. L'émotion du spectateur, une émotion trouble, vient du fait que le rythme du film, ces interruptions étranges et incessantes et pourtant parfaitement lisibles, enfoncent le parcours de l'héroïne et le nôtre dans un univers glauque. Glauque puisque normalisé jusqu'à faire exploser la possibilité d'une quelconque souffrance. Le fait que Karen soit son propre bourreau, du moins partiellement, nous tient à l'écart d'une identification glamour et condescendante telle qu'on peut en trouver dans les biopics hollywoodiens, dans le cinéma art et essai actuel ou dans les téléfilms de l'après-midi pour ménagère.

 

 

Pour parvenir à cela, Haynes aura composé une mise en scène très belle (le plan avec le micro qui s'écarte, dans le studio, au début : idée subliiiiiiiiiiiime !) , constamment parasitée par des images annexes souvent elles aussi très gourmandes, mais basées sur la répétition mortifère. En jouant constamment sur les lumières, les sources d'images, et les narrations incompatibles, SUPERSTAR... définit très bien un drame humain intime et néanmoins commun. Le film montre du même coup comment la Société dans laquelle nous vivons a construit tout ce qu'elle a de moderne. Il me paraît donc urgentissime que quelqu'un se dévoue pour aller publier ça en dividi très vite. En tout cas, essayez de voir le film, c'est absolument sublime.

 

 

Dr Devo.





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Publié dans Pellicula Invisablae

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Bertrand 23/07/2009 03:26

le monde s'est arrêté en 1987 avec la séparation de Smiths, c'est ça ?bon je sors

sigismund 22/07/2009 19:01

ouh la perle que voilà...autre question Docteur, aurons-nous la chance de voir un jour ' Matière focale : the movie', ou peut-on espèrer un synopsis en ligne...non pas que je veuille décourager toutes motivations, mais avec votre ecriture si visuelle, je suis sûr qu'on tiendrait là un grand film, même sur papier...La description d'un tableau d'André Masson par Antonin Artaud est un texte qui a suscité bcp de vocations vous savez...