Chroniques de l’Abécédaire, épisode 8, deuxième partie : D’après Lisa, le théorème du mamba sous la peau est la 3e superstition découlant d’une opération de rédemption effectuée à 2H du matin.

Publié le par Le Marquis

Photo : "C'est malin" (Le Marquis, d'après LISA ET LE DIABLE)

 

Après une première partie dominée par la belle adaptation de CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE par Tim Burton, on reprend la suite du programme et on démarre en fanfare avec le meilleur film de la sélection, à la carrière pourtant bien malheureuse.
 
L comme… LISA ET LE DIABLE, de Mario Bava (Italie/Allemagne/Espagne, 1973)
L’un des meilleurs films de Mario Bava est aussi l’une de ses œuvres les plus malchanceuses. Lorsqu’il tourne LISA ET LE DIABLE pour le producteur Alfredo Leone, avec qui il avait déjà collaboré (notamment sur BARON BLOOD), Bava dispose exceptionnellement d’une carte blanche, lui laissant le champ libre pour écrire et mettre en scène dans une totale liberté de création dont il ne va pas se priver. Malheureusement, LISA ET LE DIABLE ne convainc personne et ne trouve pas même de distributeur : trop personnel, abstrait, déconcertant. Pour se rembourser et sauver le film du désastre complet, Leone propose à Mario Bava de tourner des séquences additionnelles visant à transformer le métrage en un démarcage lointain de L’EXORCISTE. Profondément frustré, Bava s’exécute et tourne quelques séquences de possession dans un hôpital (dont une scène où son interprète Elke Sommer a pour réplique : « Je ne suis pas Lisa. »), avant de jeter l’éponge devant les conflits qui l’opposent à son producteur autour du sauvetage de sa « carte blanche ». C’est donc Leone lui-même qui achèvera le nouveau métrage, intitulé LA MAISON DE L’EXORCISME, avec au total 50 minutes tournées pour en faire le film que l’on connaît aujourd’hui : plus démonstratif, plus horrifique, le film se détache presque totalement de l’univers gothique de LISA dont il conserve pourtant dans son montage un bon tiers, d’où un résultat incohérent, tant sur un plan esthétique que narratif. Un film-monstre en somme, comme il en existe, et que j’ai eu l’occasion de voir longtemps avant de découvrir le véritable LISA ET LE DIABLE, fût un temps extrêmement rare (il n’a toujours pas de fiche sur Imdb, site pourtant très complet), et depuis déterré. Dommage ceci dit que l’édition disponible en France souffre d’une compression de médiocre qualité.
Dans sa splendide première partie, le film nous présente le personnage de Lisa, jeune femme en vacances à Tolède, qui décide de s’éloigner du groupe de touristes qui l’accompagne et se promène dans les rues de la ville. Dans une petite boutique, elle croise un mystérieux personnage (Telly Savalas) dont la ressemblance frappante avec le Diable sur une fresque admirée quelques minutes auparavant la trouble profondément. Reprenant son chemin, elle se perd dans les ruelles : attention les yeux, l’exploration de la ville est filmée de façon magistrale, Bava parvenant à faire naître l’insolite de plans d’une apparente banalité, qui nourrissent pourtant une puissante sensation d’étrangeté. Lorsqu’elle croise à nouveau Telly Savalas, transportant avec lui un mannequin, le premier d’une véritable galerie inanimée peuplant le métrage, elle surmonte son angoisse irrationnelle et lui demande son chemin : à cet instant, avec une élégante nonchalance, Savalas lui indique ce qui semblait n’être qu’une impasse, alors que le cadre, par un travelling subtil mais soufflant, révèle la présence d’une rue cachée. Plus loin, agressée par un homme qui la prend pour une certaine Elena, elle provoque sa chute dans un escalier. La nuit tombe. Paniquée, elle est recueillie par les passagers d’une voiture… qui tombe très vite en panne devant une villa isolée. En quelques scènes très ramassées, Bava fait basculer à la fois le récit et l’esthétique de son film d’un univers contemporain subtilement décalé à un monde nettement plus irréaliste, marqué par l’influence baroque de ses films des années 60.
Je préfère ne pas vous dévoiler la suite du récit, complexe, sombre et foncièrement subjective, labyrinthe superbement photographié, habité par des personnages hantés (dont Alida Valli dans une de ses plus belles performances), guidé par le thème du double et de l’illusion, toujours autant pictural que narratif, curieusement ponctué de références singulières à Lewis Carroll (la montre à gousset). LISA ET LE DIABLE est une pure merveille, et c’est un des quelques incontournables de Mario Bava, possiblement son meilleur film, celui qui parvient le mieux à associer l’inventivité plastique et la finesse de l’écriture cinématographique.
 
M comme… MAMBA, de Mario Orfini (Italie, 1988)
Giorgio Moroder n’est pas seulement le compositeur hors pair dont les classiques type Midnight Express donnent plus d’ampleur aux randonnées en auto-tampons des fêtes foraines. C’est aussi un producteur avisé, si avisé qu’il ne produit de films que dans la mesure où cela lui permet de les truffer de ses propres productions – souvenir ému de sa version kitsch colorisée du METROPOLIS de Fritz Lang. De ce point de vue, MAMBA (ou FAIR GAME) est emblématique, tout le métrage se structurant autour d’une musique électronique de piètre qualité, omniprésente jusqu’à l’absurde, et ce dès l’introduction avec ce clip en bonne et due forme, alors que l’héroïne range ses courses, quelle merveille…
Le support de cette compilation réside dans l’histoire de cette femme (Trudie Styler, madame Sting en personne) ayant commis l’erreur de plaquer un compagnon (Gregg Henry, vu dans BODY DOUBLE) aussi fortuné qu’il est mortellement possessif. Fou de rage, il décide d’introduire dans le loft de son ex un mamba très agressif avant de l’y enfermer : libre à lui de suivre les déplacements de la proie et du prédateur sur un moniteur, confortablement installé dans sa limousine.
Pas de VO sur cette édition économique, mais tout de même un format respecté, ce qui est assez heureux, car le très beau cinémascope supervisé par Dante Spinotti est indéniablement la plus grande qualité d’un film qui s’efforce, parfois avec succès, de trouver des astuces de mise en scène permettant de rendre ce petit suspense très banal vraiment spectaculaire. MAMBA en tire par instants une certaine efficacité, mais il finit hélas par paraître très ampoulé à force de technique froide (plans en vision subjective du serpent, à grands renforts d’objectifs déformants, atrocement répétitifs) et d’initiatives un peu tirées par les cheveux, qui confinent parfois au ridicule – lorsque Trudie Styler escalade son frigo et bombarde le serpent avec de la farine, des œufs et des pommes, on ne peut s’empêcher de penser qu’un incendie nous ferait presque une bonne tarte. Heureusement, le film ne dure pas près de deux heures comme annoncé sur la jaquette, mais une raisonnable heure et quinze minutes. Tant mieux : le sujet est ténu et tourne vite en rond, et la surcharge musicale totalement aberrante, aux tonalités rarement appropriées, insérée avec une confondante gratuité (notamment lorsque le serpent glisse sur la télécommande de la chaîne hi-fi !), tape vite et très fort sur le système. Quelques qualités plastiques donc pour un petit film soigné mais froid, énième jeu du chat et de la souris dénué de caractère, littéralement vérolé par une bande originale imposée et envahissante, et pour cause. Mieux vaut probablement revoir le VENIN de Piers Haggard, ne serait-ce que pour le mémorable duel Oliver Reed / Klaus Kinski.
 
N comme… NEW YORK 2H DU MATIN, d’Abel Ferrara (USA, 1984)
Après un télévisuel GLADIATOR, on retrouve ici un Ferrara de la première période, avant la reconnaissance critique de KING OF NEW YORK. À cette période, et après un essai assez radical (DRILLER KILLER), Ferrara enchaîne assez rapidement les films de genre, dans une approche assez personnelle qui ne se démarque pourtant pas des principes du cinéma populaire, dont il respecte les codes les plus élémentaires, que ce soit dans le film de gangs (CHINA GIRL) ou dans le « rape and revenge » (L’ANGE DE LA VENGEANCE, à mon sens le meilleur des films de cette période). On retrouve beaucoup de cette approche dans le FEAR CITY dont il est ici question, et qui nous parle d’un tueur psychopathe s’attaquant aux strip-teaseuses des boîtes de nuit (dont Rae Dawn Chong, également maîtresse du personnage de Melanie Griffith, et Ola Ray, la petite copine de Michael Jackson dans « Thriller » !). Le personnage du tueur est très représentatif de l’inspiration de Ferrara dans les années 80 : présenté sans mystère dès le début du film, il est à la fois romancier, ses meurtres nourrissant l’écriture de son roman très torturé « Fear City », et adepte des arts martiaux puisqu’il ne lâche sa machine à écrire que pour s’entraîner aux nunchakus.
À son image, FEAR CITY ne cherche jamais à voiler ou à rendre nobles des éléments purement populaires (film d’action truffé de séquences érotiques), tout en les insérant dans un métrage d’inspiration plus dure, plus sèche, plus introvertie (nombreux flash-back détaillant le parcours du héros, ancien boxeur reconverti dans la police après avoir accidentellement tué un adversaire sur le ring, mais des flash-back le plus souvent détachés du récit lui-même, qui annoncent déjà la teneur de la carrière future du cinéaste). C’est en quelque sorte une relecture du MANIAC de William Lustig (voir l’inquiétante séquence dans le métro) dotée d’enjeux de salles de quartier. Le cocktail est curieux et pas toujours très équilibré : les tonalités très sombres du récit (toxicomanie de Melanie Griffith, décadence urbaine détaillée dans ses détails les plus sordides) et les qualités de la mise en scène (ambiances nocturnes parfaitement maîtrisées) se marient bizarrement avec des gags contextuels assez saugrenus (le désistement des strip-teaseuses angoissées provoque l’embauche de femmes pas très jolies, et c’est un doux euphémisme) et une conclusion reposant entièrement sur un combat aux poings aux enjeux transparents. Un film brut, pas très affiné, mais relativement intéressant, même s’il n’est pas très représentatif du grand talent de Ferrara.
 
O comme… OPERATION PEUR, de Mario Bava (Italie, 1966)
Le manque de films en O me contraint à enchaîner deux Mario Bava, qui plus est deux de ses films les plus réputés. C’est un peu dommage pour la variété des styles et des saveurs, mais très honnêtement, c’est bien loin d’être désagréable.
Le récit est cette fois plus classique, ancré dans l’inspiration baroque italienne, sous influence gothique des productions anglaises de l’époque. L’angoisse enveloppe de ses mains glacées un petit village isolé, hanté par le fantôme d’une inquiétante fillette. Qui la voit est rapidement victime d’un accident mortel. Un médecin appelé à la rescousse par un collègue terrifié va découvrir les superstitions de la communauté et chercher à enquêter sur ces apparitions. Malédiction pesant de tout son poids sur un village de campagne, clients de l’auberge méfiants à l’égard du nouvel arrivant, clef du mystère dans le château dominant le hameau, les ressorts du scénario sont de pures déclinaisons des classiques de la Hammer (on pense notamment beaucoup à LA FEMME REPTILE sorti la même année), mais si la narration épouse des formes éprouvées et traditionnelles, c’est dans son approche maniériste que Bava se réapproprie ce matériau.
Et quel travail phénoménal, tant sur la direction artistique très fantasmagorique (Bava n’hésitant jamais à filmer des décors quasi surréalistes) que dans les éclairages extrêmement composés ! Le film est visuellement sensationnel – et cette fois-ci, la copie est irréprochable. Constamment inventif (scènes de la balançoire), OPÉRATION PEUR bénéficie de certaines des plus belles trouvailles de Mario Bava. Son fantôme sort des sentiers battus et des clichés d’alors – au point d’ailleurs que la petite fille en question est interprétée par un garçon portant une perruque blonde ; l’image troublante de cette fillette au regard glaçant et de son ballon rouge a particulièrement marqué les esprits, et on la retrouvera fréquemment par la suite, sous forme d’hommage ouvert (le sketch de Fellini, « Toby Damnit », de très loin le meilleur segment de l’inégal HISTOIRES EXTRAORDINAIRES, co-réalisé par Louis Malle et Roger Vadim) ou de lamentable plagiat (TERREUR.COM). Difficile de ne pas mentionner également une séquence hallucinante, l’épisode le plus fou et le plus beau du film, au cours duquel le héros poursuit un homme à travers une série de pièces du château, et le rattrape pour réaliser que l’homme en fuite n’est autre que lui-même, idée dérangeante et mystérieuse dont David Lynch se souviendra dans l’épisode final de sa série TWIN PEAKS. OPÉRATION PEUR détient un pouvoir de séduction presque hypnotique, et son indescriptible beauté plastique en fait, avec LISA ET LE DIABLE, l’une des œuvres qu’il ne faut pas laisser passer. Comme le montre le récent SILENT HILL de Christophe Gans, le film distille une influence durable, et sa beauté, sa poésie noire restent longtemps à l’esprit.
 
P comme… PATLABOR, de Mamoru Oshii (Japon, 1990)
Tiens, un film d’animation ! Ça faisait longtemps, ma foi ; le dernier film visionné (le sud-coréen WONDERFUL DAYS) n’était pas fameux, et ne m’a laissé pour souvenir que celui d’un ennui appuyé. Ce PATLABOR étant signé par le talentueux Mamoru Oshii, on sait d’avance que le film présentera des qualités – et qu’il y aura des chiens, bien entendu. Par contre, je vous oriente vers les sites spécialisés pour l’historique de la chose, ne connaissant strictement rien à la série dont le film est adapté : je ne sais qu’une chose, Mamoru Oshii rêve d’en faire une version live prolongeant les expérimentations du magnifique AVALON, mais l’idée reste actuellement à l’état de projet.
Le film développe, comme toujours chez Oshii, un récit dense, vif et relativement complexe (sans atteindre néanmoins les strates quasi conceptuelles des œuvres récentes du cinéaste), construit autour des ravages d’un virus informatique, Babel. Les robots-outils contaminés s’autonomisent et deviennent destructeurs. Mais ce qui est d’abord restreint à quelques incidents isolés menace, avec l’approche d’un cyclone, de se généraliser et de mener la cité à sa perte. S’ouvrant sur le suicide du concepteur du virus (scène splendide, soit dit en passant), PATLABOR présente une animation parfois sommaire et des personnages parfois un peu trop stéréotypés dans leur physionomie comme dans leur personnalité, mais sur le plan de la mise en scène et du découpage, c’est admirable et parfois très impressionnant. Le film mêle des aspects de comédie et d’action assez directs, sommaires mais correctement emballés, et en filigrane un ton plus méditatif, marqué par un goût pour l’abstraction. Le mélange est curieux mais pas déplaisant, et le film parvient peu à peu à se construire une personnalité forte, mémorable et attachante, parfois nourrie par des emprunts inattendus (référence aux OISEAUX de Hitchcock dans la dernière partie). Sans être vraiment ce que Oshii a fait de plus abouti, PATLABOR porte la marque de son style, de ses obsessions et de son caractère assez singulier. Un assez beau film, en somme.
 
R comme… RENCONTRES DU TROISIEME TYPE, de Steven Spielberg (USA, 1977)
Pour une fois, j’ai une bonne excuse pour revoir un film qui m’avait profondément déplu à la première vision : comme d’autres cinéastes indécis (et je pense qu’un artiste qui revient constamment sur ce qu’il a créé vingt ans plus tôt au lieu de se consacrer au pain qu’il a sur la planche est d’une certaine façon un artiste malade – non, je n’en remettrai pas une couche sur le révisionnisme de William « Je suis pour » Friedkin), Spielberg semble obsédé par le besoin de retoucher certains des films de sa filmographie. Il a défiguré un E.T. déjà bien sirupeux, et je serais surpris qu’il ne nous mitonne pas un jour prochain une version expurgée de son INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT. Mais c’est avec RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE qu’il semble rencontrer le plus d’hésitations, puisque le film en est aujourd’hui à sa troisième version, celle de 1998, le film ayant déjà été remonté dès 1980. C’est cette troisième version que j’ai découvert ; autant le dire d’entrée de jeu, à mes yeux, les énormes problèmes de rythme sont toujours là – et François Truffaut acteur est toujours aussi à côté de la plaque !
Ceci dit, je dois bien admettre que la première partie du film est dans l’ensemble assez remarquable. Multipliant les points de vue et les personnages, Spielberg parvient, par le biais d’une mise en scène assez irréprochable dans la première heure du métrage, à faire naître un sentiment intense d’inquiétude sourde et d’émerveillement, par instants très impressionnant, et pas nécessairement dans les séquences les plus spectaculaires d’ailleurs : le son, le cadre et les éclairages fonctionnent au mieux dans les séquences d’attente, développant un climat fébrile et un rien oppressant. Lors d’une de ces séquences, plusieurs personnages se rencontrent en pleine nuit sur une route au sommet d’une colline, dans l’attente du passage d’OVNI : un très jeune enfant ayant échappé à la surveillance de sa mère tombe ainsi nez à nez avec des péquenauds plutôt bienveillants au demeurant, mais j’étais frappé de voir sur un forum de l’Imdb que plusieurs spectateurs s’étaient persuadés que la scène suggérait une menace pédophile pour le garçonnet !!! Lecture totalement erronée, mais qui en dit long, je pense, sur la qualité singulière de l’atmosphère instaurée qui, alors que les intentions des visiteurs restent encore mystérieuses et incertaines, se caractérise par son ambivalence, mêlant angoisse et fascination. C’est sans conteste la partie la plus intense et la plus intéressante d’un film qui développe par la suite un suspense plus fonctionnel et parfois très laborieux, avant de sombrer en fin de course dans une guimauve vaguement new-age, une espèce de concert de Jean-Michel Jarre avec débarquement des Enfoirés au cours de laquelle les effets spéciaux ne se donnent plus à contempler que pour ce qu’ils sont, la mise en scène devenant alors extrêmement plate.
Étrange aboutissement pour un film qui ne prenait pas forcément des directions évidentes (l’obsession de plusieurs personnages pour l’image du volcan, longuement développée), mais s’assèche, se simplifie et s’appauvrit au fur et à mesure que les attentes sont satisfaites et que les questions trouvent de décevantes réponses. Reste que la réelle maîtrise de ses prémisses font de RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE un film à (re)voir. On souhaiterais même pouvoir le mélanger dans la même assiette avec LA GUERRE DES MONDES : pour un même climat d’inquiétude et d’insécurité, les personnages de RENCONTRES… sont autrement plus riches et attachants.
 
S comme… SUPERSTITION, de James W. Roberson (Canada, 1982)
Bien qu’il soit aujourd’hui tombé dans les oubliettes, SUPERSTITION a marqué les esprits et conserve une petite réputation chez les spectateurs qui ont eu l’occasion de le découvrir à l’époque. J’étais moi-même enchanté d’avoir l’occasion de revoir ce petit film vu à la fin des années 80 sur Canal + à l’époque lointaine où la chaîne faisait encore l’effort de proposer une programmation variée et en VO.
Non pas que le film soit une perle méconnue à ranger aux côtés d’un CERCLE INFERNAL ou d’un LONG WEEK-END, loin de là : la mise en scène est sans éclats, plutôt impersonnelle et cantonnée dans un mode fonctionnel, gentiment efficace ; et le scénario, histoire très classique de maison hantée par le fantôme meurtrier d’une sorcière brûlée quelques siècles plus tôt, ne sort jamais des sentiers battus. Mais le film dégage une atmosphère atypique, d’un pessimisme typique des petites productions du début des années 80 – le Mal y est suprême, invincible, et aucun personnage n’a l’once d’une chance de sortir vivant de cette aventure. Les influences oscillent entre le slasher à la VENDREDI 13 (avec cette bande d’adolescents décimés dès l’introduction et ces très nombreux plans en caméra subjective, régulièrement de fausses alertes d’ailleurs) et l’horreur à l’italienne, tant celle d’Argento (avec de très beaux emprunts à INFERNO notamment) que celle de Lucio Fulci, le film étant incroyablement « généreux » en gore et en mises à mort, d’une régularité de métronome, nettement plus fréquents que la moyenne – le film donne l’impression de tuer un de ses nombreux personnages (dont Lynn Carlin, la maman du MORT-VIVANT) toutes les cinq minutes (dont un fameux accident de scie circulaire).
James Roberson, qui n'a pas fait grand chose depuis en dehors de sa carrière de directeur de la photographie, ne fait pas dans la dentelle. Sa réalisation est marqué par une radicale absence de point de vue (meurtre à la fenêtre filmé indifféremment des deux côtés de la paroi en fonction de la photogénie des plans). Son rythme très vif rend le sujet, pourtant simpliste, relativement confus et le scénario, parfois involontairement comique, donne l’effet bizarre d’un ensemble incohérent, illogique et très permissif. Dépourvu de réelle maîtrise, SUPERSTITION bénéficie pourtant d’un charme indéniable, et sa très belle photographie, ainsi que quelques séquences originales (dont un rêve mêlant dans le même mouvement les atrocités du passé, celles que nous réserve la suite du métrage… et celle en train de se produire non loin de là), lui confèrent une réelle personnalité. Très agréable.
 
T comme… THÉORÈME, de Pier Paolo Pasolini (Italie, 1968)
THÉORÈME vient combler une petite lacune, d’autant plus que je ne connais presque pas le cinéma de Pasolini, dont je n’avais vu que L’ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU, sans vraiment l’apprécier d’ailleurs. Voilà donc un classique abordé avec une certaine méfiance, mêlée d’une curiosité renforcée par la présence de l’intéressant Terence Stamp. Très beau sujet, montrant l’intrusion d’un étrange invité, dont on ne connaîtra jamais vraiment la nature ou les origines, au sein d’une famille bourgeoise dont il va séduire tous les membres, avant de disparaître, les plongeant dans un désarroi aux conséquences variées mais radicales, qu’elles soient de nature sexuelle (la mère, Silvana Mangano), artistique (le fils), dépressive (la fille), ou spirituelle (le père et la domestique). Terence Stamp est magistral : impassible, opaque, ni bienveillant ni vraiment inquiétant, il se pose dans ce microcosme comme un mystère incarné, d’une présence physique, charnelle, quasi magnétique ; il accepte les avances de chacun avec détachement, sans jamais chercher à les séduire lui-même.
Le film souffre sans doute d’un schématisme symboliste auquel il n’est pas certain que tout le monde puisse adhérer : bien plus porté sur la métaphysique que sur l’érotisme, le film adopte la forme d’une démonstration assez plaquée et guidée par une forme de logique qui justifie pleinement son titre. Ceci dit, aussi schématique soit-il, THÉORÈME n’est manifestement pas réalisé par François Ozon, et la beauté, la finesse de la mise en scène de Pasolini parvient à rendre cette démonstration extrêmement séduisante, mystérieuse et d’autant plus intelligente qu’elle ne se dispense pas d’humour et de distanciation – l’inconnu dort dans la chambre du fils (hum, cette soupe est un peu fade, passez-moi la palme d’or s’il vous plaît), et lorsque celui-ci, totalement fasciné, se décide enfin à enlever son pantalon, la bande son silencieuse et intimiste laisse brutalement place à un rock psychédélique totalement déconcertant. Très belle réalisation donc, marquée par une introduction chaotique aux textures visuelles et sonores mouvantes (réalisme et stylisation, échappées oniriques – superbe musique de Morricone, séquences muettes), avant de se poser lors de l’arrivée de Terence Stamp pour composer des saynètes fascinantes, souvent passionnantes, notamment dans l’exposition des dérives individuelles dans la seconde partie du métrage. Un film profondément singulier.
 
U comme… UNDER THE SKIN, de Carine Adler (GB, 1997)
Pour avoir l’envie de découvrir ce petit film anglais dont je n’avais pas entendu parler, il aura fallu un prix très réduit. Le film étant édité par MK2, dont les tarifs en DVD sont assez aberrants, c’est donc dans un bac d’occasions bradées que je suis allé pêcher ce UNDER THE SKIN, brève histoire du parcours de deux sœurs après le décès de leur mère, l’une d’entre elles (excellente Claire Rushbrook) étant enceinte, et l’autre, sur laquelle se focalise le scénario, étant très infantile, immature. La présentation du film nous promet d’ailleurs une « descente aux enfers » pour ce personnage, correctement interprété par Samantha Morton, le film ayant du reste pour principal (et seul ?) intérêt d’être un véhicule pour la comédienne.
Descente aux enfers ? Vraiment ? Les errances érotiques et introspectives de la jeune fille sont pourtant bien plates et inoffensives, petite fugue dépressive et nombriliste piètrement portée à l’écran par une réalisatrice empêtrée dans des afféteries de style d’un goût franchement douteux – photographie saturée, ralentis ineptes, penchant prononcé pour les plans basculés, petite voix off à la Jane Campion pour faire prendre la sauce et nous jeter à la figure la sensibilité et le cran d’une cinéaste au film pourtant affreusement dévitalisé et quelconque. Mal réalisé et empesé par un scénario filandreux et démonstratif, UNDER THE SKIN m’a surtout donné l’occasion de penser à DEUX FILLES D’AUJOURD’HUI, le très sous-estimé Mike Leigh, d’une toute autre trempe, et de me dire que, dans ce bac d’occasions, j’aurais probablement gagné à plutôt mettre la main sur DANS MA PEAU de Marina de Van.
 
V comme… VAMPIRES II, de Tommy Lee Wallace (USA, 2002)
Venons-en donc maintenant à cette nouvelle séquelle du « spécialiste » Tommy Lee Wallace, cantonné dans ce registre très limité (voir l’article sur HALLOWEEN IV dans la première partie de cet article), ce qui est un peu injuste : le réalisateur, sans faire vraiment preuve de talent, dispose d’un petit savoir-faire estimable qui surpasse les doigts dans le nez la franche médiocrité de certains succès récents (SAW, re-belote, je pense que je ne soulignerai jamais assez à quel point ce film m’a paru exécrable et mal fichu).
Tommy Lee Wallace accepte ici la commande de son ami John Carpenter en prolongeant son VAMPIRES, très bon film, plus proche que jamais chez Carpenter du genre western, et qui a déçu une partie de son public dont je ne fais pas partie (des déçus, pas de son public). Le film ayant déjà été largement pillé (on peut mentionner un plagiat d’assez belle facture, LES VAMPIRES DU DÉSERT de J.S.Cardone, qui n’est pas à mon sens le navet que certains ont torpillé aveuglément), VAMPIRES II est conçu pour le marché de la vidéo, ce qui ne l’empêche pas de disposer de moyens relativement confortables assurant un lien esthétique avec le premier opus, pour un résultat visuellement agréable, à quelques faux-pas près (dont une scène tentant maladroitement de faire la synthèse entre l’horripilant effet bullet-time et les ralentis à la DePalma). Bon, le scénario n’innove guère, et Jon Bon Jovi en tête de casting (avec son arsenal dissimulé dans une planche de surf !) livre une performance assez médiocre. Mais le reste du casting est soigné et compose une nouvelle galerie de personnages assez attachants. Le résultat, un peu cheap mais plutôt agréable, est clairement l’œuvre d’un modeste artisan, qui livre un honnête divertissement en mode mineur, sans plus.
 
W comme… WARLOCK III, LA REDEMPTION, d’Eric Freiser (USA, 1999)
Curieusement, et malgré la boulimie qui me caractérise, particulièrement dans le registre du fantastique, je n’ai encore jamais vu le premier WARLOCK, discrètement distribué en salles à sa sortie, une petite série B dont je n’ai donc jamais pu vérifier l’aimable réputation. J’avais par contre découvert sa suite, toujours avec Julian Sands, réalisée par Anthony Hickox, autre petit artisan intéressant (une tradition familiale chez les Hickox, voir le très beau THÉÂTRE DE SANG signé par son père Douglas), et le film s’était avéré être une assez bonne surprise, solidement rythmée, inventive, un très bon film de genre qui faisait des merveilles avec un budget manifestement restreint.
De quoi en tout cas me donner l’envie de pousser jusqu’à l’opus 3, dont le budget semble encore plus réduit (Julian Sands cède la place à un Bruce Payne pas très convaincu et pas très convaincant non plus), et dont la mise en scène est confiée à un quidam. Pour le coup, WARLOCK III sombre illico dans la banalité et dans la médiocrité du film de série produit à la chaîne, qui ressemble du reste bien davantage à un épisode de WISHMASTER qu’à ce que j’ai vu dans le film d’Anthony Hickox. Dans cet ensemble fade et conventionnel, on peut relever quelques idées sympathiques qui peinent à passer du papier à l’écran : la découverte des principaux protagonistes (une poignée de mauvais acteurs menés par Ashley Laurence en panne de HELLRAISER) dans un travelling sur le couloir d’un campus, un fondu nous révélant ce qu’il se passe derrière chaque porte passant dans le champ ; et le meilleur passage du film, la fuite de l’héroïne s’échappant de la maison dont elle a hérité (bien oui, quoi, elle est hantée) par un trou dans le mur, pour se retrouver enfermée dans une boucle filmique étrange. Pour le reste, c’est mou, c’est lent, ça n’a aucun caractère, et j’estimerai ma mission accomplie si, en ayant ainsi gâché 90 minutes de mon existence, je peux les préserver chez une majorité de lecteurs passant par là : ne perdez pas ce temps précieux, profitez-en plutôt pour téléphoner à votre grand-mère, pour lire un bon livre, pour ressortir votre vieille boîte de Mako Moulage et voir si vous n’avez pas perdu la main, n’importe quoi plutôt que d’ingérer cette ratatouille de poncifs et de clichés fatigués.
 
Et bien, c’est fait, l’épisode 8 est rédigé. 8, ça suffit ? Bien sûr que non, j’attaque dans la foulée la rédaction de l’épisode 9, dont vous trouverez en bas de page la bande-annonce. On se retourne un instant et on fait le point : quatre très bons films, possiblement cinq, ce n’est pas énorme, et Mario Bava vient généreusement relever le niveau avec, coup sur coup (c’est un peu gourmand, j’avoue), deux de ses films les plus réussis. Je retrouve avec un certain plaisir le bon vieux SUPERSTITION et l’amusant JUMPIN’ JACK FLASH, sans avoir l’impression de perdre mon temps. Le cinéma d’animation fait un retour modeste mais très valable avec l’intéressant PATLABOR. Spielberg ne me convainc qu’à moitié, mais la moitié qui me convainc me convainc totalement, ce qui n’est pas si mal. Au rayon Z, puisque ALLIGATOR tire plus vers l’estimable série B, seul BLOODGNOME peut valoir le détour. Je prête attention à mon appétit… Oui, il est toujours là. Alors, bon appétit.
 
Le Marquis
 
LISA ET LE DIABLE
OPÉRATION PEUR
CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE
THÉORÈME
PATLABOR
SUPERSTITION
NEW YORK, 2H DU MATIN
JUMPIN’ JACK FLASH
RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE
FOR THE CAUSE
EVIL CULT
ALLIGATOR
VAMPIRES II
MAMBA
UNDER THE SKIN
KISS KISS (BANG BANG)
BLOODGNOME
WARLOCK III
GARGOYLES
HALLOWEEN IV
L’INSPECTEUR GADGET
DAYDREAM BELIEVERS
 
Bande-annonce de l’épisode 9 : romancière Harlequin perdue dans la jungle, la plus longue grasse matinée du monde, une île flottante pas trop sucrée ; les nouvelles exactions du docteur et de monsieur, phallocrates, tendres et romantiques, et celles de la redoutable Comtesse Wandesa Darvula de Nadesky ; le premier long-métrage d’un philosophe bilingual, les larmes de Michael Myers, un trouble traité d’éducation pour jeunes filles, une partie de Taboo qui tourne mal, une armée de cyborgs battue par une blonde, un adultère mélomane, l’échoppe du premier garagiste-chirurgien, un Mad Massimo on the road again, l’introspection d’un pornographe, un braqueur kidnappé par sa victime, une manipulatrice qui rêve de zombies, la résistance sur les planches, un heureux événement qui se passera de faire-part, une cure de désintoxication fleur bleue, un flic adepte de philosophie amérindienne.
 
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Mister can you tell me where my man has gone, he's a Japanese Boy... (Le Marquis)

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Le Marquis 12/08/2006 17:28

Mmmm... Je ne sais pas... ça me semble difficile, ou, en tout cas, déboucher sur un autre projet pour un autre contenu : comment parler de politique des auteurs en évoquant les cinéastes d'un seul film (J comme Tucker Johnston ?). A moins de ne "recruter" que les films de cinéastes prolifiques, il deviendrait sans doute dur de glisser un Maurice Philips entre Jane Campion et Frank Capra. Pour le moment, je crois que je préfère le classement par titre à celui par patronymes - et puis, c'est compliqué de changer de costume en pleine course !!! On y réfléchira fin décembre 2006...

Dr Orlof 12/08/2006 11:42

Une proposition en forme de défi, mon cher Marquis (cela devrait titiller tes penchants oulipiens !).
Que dirais-tu de pratiquer un abécédaire en forme de politique des auteurs et ne plus te référer au titre du film mais à celui aux noms des cinéastes?
A comme Argento (Almodovar, Allen..)
B comme Blier (Bertolucci, Bava...)
Etc. (J'espère que tu as des films de Richard Quine en réserve parce que des cinéastes commençant par Q, il y en a pas des masses!)
 

Norman bates 01/08/2006 12:41

Oui de l'animation ! Du Oshii !! A quand un article sur Ghost in the Shell 2 le mésestimé ?

Le Marquis 31/07/2006 23:40

Oui, j'ai vu JIN ROH, que j'apprécie beaucoup - et pour cause, je suis toujours sensible aux dérivés des contes, et la relecture du "Petit Chaperon Rouge" dans ce film m'a énormément plu.
Par contre, je ne connais pas PARANOÏA AGENT, mais je suis très admiratif du travail de Satoshi Kon, dont j'ai vu PERFECT BLUE, TOKYO GODFATHERS et bien sûr MILLENIUM ACTRESS, qui est une merveille. Dr, vous savez quoi mettre dans votre valise lors de votre prochaine visite, déjà très attendue...
Et bien, merci pour ce commentaire, cher Bertrand de mon coeur itou.

Bertrand 31/07/2006 22:10

Cher Marquis de mon coeur, en parlant animation, demandez donc à Devo ses épisodes de la série PARANOIA AGENT, je serais curieux d'avoir votre avis là-dessus (c'est du type qui a fait Millenium Actress, tout de même).
Auriez-vous sinon eu l'occasion de jeter un oeil sur le très beau et sobre (quoique parfois un peu poussif sur la métaphore animalière) Jin-Roh (avec Oshii au scénar)??
Il manque définitivement de l'anim' sur Matière Focale!!!