BRÜNO de Larry Charles (USA-2009): le syndrôme de l'autre "Ich" !

Publié le par Norman Bates







[Photo :" ...chercher à offusquer ? Il n'hésitait pas à composer avec l'impensable au point d'être foncièrement grossier sous couvert de satire choquante par essence, à l'occasion contingente, en témoigne cette séquence où le méat urétral d'un pénis transperce la pureté virginal d'un fond uniformément blanc..." par Norman Bates]




Soir. Intérieur cossu. Pied sur table basse Ikéa. Lumière Tamisée. Le personnage est seul, il prend à partie l'obscurité. Je t'aime ! Je sais pourquoi je t'aime ! Je t'aime pour des raisons ! Des raisons bien précises !


Le personnage s'écroule. Derrière la baie vitrée on distingue un visage dans l'obscurité. Fondu au noir. 



Après ALI G et BORAT, le troisième personnage de Sacha Baron Cohen à être adapté au grand écran se nomme Brüno. Il est autrichien, homosexuel, passionné de mode, animateur de TV et accessoirement complètement idiot, imbu de sa personne et prêt à tout pour devenir célèbre. Quand il ne présente pas une émission de TV autrichienne complètement insipide où il statue de ce qui est tendance, il traîne dans les défilés de mode ou enchaîne les performances sexuelles avec son amour du moment. Son ambition : le monde, et lorsqu'il se voit viré de la chaîne de TV autrichienne, il se lance à la conquête de l'Amérique. Alors qu'il pensait se voir adulé, il finit dans la rue, ignoré de tous, victime de l'homophobie américaine. Il décide donc de devenir hétérosexuel pour percer dans le show business et être aimé de l'Amérique.


Voilà dans les grandes lignes le scénario du film. Scénario, le mot est important, car comme dans BORAT..., on ne sait jamais vraiment si les situations sont réelles, si les protagonistes sont de vrais humains lambda ou des acteurs. Ici, il s'incruste dans un défilé et finit en garde à vue, là il organise un casting de nourrissons pour un film nazi en demandant aux mères de famille de faire une liposuccion à leurs enfants. Comme d'hab', il épingle le show business en adoptant un bébé africain échangé contre un ipod U2, se rend au Moyen Orient où il confond Hamas avec houmous, insulte Ben Laden devant un terroriste, lance des piques à Tom Cruise, etc. Comme d'hab', le film a eu une promotion colossale un mois avant sa sortie, traîne son lot de procès, d'interdictions ou de censure en tous genres. Si effectivement le procédé est semblable à BORAT..., la cible est un peu différente. Bon, l'Américain moyen en prend toujours plein la gueule, la religion aussi mais cette fois-ci, c'est l'homophobie sous-jacente américaine qu'il veut exposer. Et c'est bien là que le bât blesse.


Son personnage, très premier degré, et la multitude de sketches en caméra cachée fonctionnent toujours très bien. Baron Cohen incarne totalement son personnage excentrique, en fait des tonnes et provoque de multiples situations gagesques et très vulgaires. Moi c'est le genre de truc qui me fait toujours marrer, alors pourquoi pas. Seulement avec BRÜNO, il pousse la vulgarité, le mauvais goût et le politiquement incorrect très loin, et c'est bien moins drôle que ne pouvait l'être BORAT... Tu sens que le mec en fait des tonnes et des tonnes, et si au début on se surprend à rire de bon cœur, c'est franchement lassant à la longue. Tout cela tourne très vite au glauque, et dans ma salle, beaucoup de gens ont été consternés et ne riaient pas des masses ou alors de manière un peu forcée. Pourtant, c'est bien là que le film est le plus intéressant, dans cette misère sexuelle absolue du redneck américain. La scène échangiste du film est absolument terrifiante, d'une violence inouïe !  Toute l'influence du porno amateur américain actuel (véritable fléau abject, sans doute propagé par le Net) est là, chez ces gens moyens, comme vous et moi j'ai envie de dire, qui se retrouvent entre amis pour des espèces de partouzes monstrueuses, ignoblissimes, influencées totalement par l'industrie du porno, où les chattes doivent être rasées, les positions sexuelles nommées et comparées, les seins siliconés... Brüno arrive là-dedans en sorte de candide, il veut même connaître la personne avant de la baiser ! Chose impensable pour ces gens ! Cette scène est vraiment horrible, elle se finit de manière assez belle avec une fuite dans l'obscurité. Là, le personnage de Baron Cohen prend son ampleur, sorte de clown blanc qui est au fond assez naïf et véritablement triste. Ce qu'on voit chez ces gens, ce qui est horrible, ce n'est pas seulement le fait qu'il soient marqués dans leurs corps par le porno (seins siliconés, chattes rasées, corps identiques...), mais c'est qu'ils baisent tous ensemble, en s'échangeant leurs partenaires, et en faisant des commentaires ! Il n'y a plus de charme, plus de sensualité, c'est vraiment visqueux, organique et liquide, c'est quasiment du Pasolini.


Si on fait exception de cette scène, et peut-être de celle du catch dans une moindre mesure, le film passe complètement à côté du sujet. Je crois qu'il faut voir en Sacha Baron Cohen une sorte de bouffon très premier degré. Tous les gens qui proclament que ce film est un hymne à la tolérance, une dénonciation de l'homophobie prennent surtout leurs fantasmes pour des réalités. Tout simplement parce que ce n'est pas un documentaire, mais un film ! Il y a quatre scénaristes, un metteur en scène de cinéma, un producteur, une équipe technique, etc. Au fond, on est plutôt dans une grosse parodie à la Groland, pas très finaude et assez premier degré. Il s'agit de se moquer des gens, de les mettre en scène mais c'est le réalisateur qui décide comment il doit montrer ses personnages. Évidemment, quand Brüno se déshabille dans une chambre d'hôtel devant un pauvre sénateur qui n'a rien demandé, il va avoir une réaction extrême. Évidemment, quand tu rentres nu dans le tente d'un chasseur en pleine nuit, tu te fais insulter. Il faut quand même pas rêver et redescendre sur terre. La mère de famille qui accepte de donner du phosphore à son enfant, c'est juste qu'elle ne sait même pas ce que c'est, et qu'elle ne veut pas perdre la face devant des caméras. Il n'y a rien de subversif dans le fait de montrer une bite en gros plan pendant cinq minutes ! Ca a juste fait pouffer les gamines de treize ans qui étaient à côté de moi dans la salle, mais au bout de quelques minutes, elles recommençaient à envoyer des textos à leurs copines comme si de rien n'était. J'ai plutôt l'impression que Baron Cohen cherche à tout prix des prétextes pour descendre l'Amérique, quitte à inventer de l'homophobie ou à ne prendre que des cas minoritaires. En fait, ce qui me gêne foncièrement dans tout ça, c'est qu'il fait du jeanclaudenarcisme, c'est-à-dire qu'il façonne une œuvre plus ou moins fictionnelle comme un reportage de société, en généralisant à outrance sur des cas sociaux qui sont en marge de la société. Il trouve le moyen de rencontrer un prof de karaté qui donne des cours de défense contre les pédés, ou un prêtre spécialiste en conversion hétérosexuelle : certes, il doit y en avoir, mais ils sont loin de faire l'unanimité, ce sont surtout des putains d'abrutis ! Les scènes sont très drôles dans l'Absolu, mais le film dans sa mise en scène se veut très télévisuel (c'est d'ailleurs d'une laideur sans nom) et donc réaliste (mon Dieu !). Alors de deux choses l'une, soit il pousse le bouchon très loin en faisant du quatrième ou cinquième degré, c'est-à-dire que volontairement il fait du jeanclaudenarcisme pour dénoncer la dérive médiatique, mais alors là le sujet du film est complètement différent, ou - comme je le pense - il fait juste le bouffon pour faire rire les gens "bien", les Bono, les mecs qui vont voir des films d'art et essai du Tiers Monde avec des enfants en train de crever, mais qui sont créatifs parce qu'ils construisent des voitures avec les détritus trouvés dans la décharge qui leur sert de maison, les guignols qui vendent des abonnements humanitaires le samedi, etc. Mais c'est horrible ! Tout les gens "intelligents", les élites branchées se marrent bien, moquons-nous des chasseurs américains tous ensemble, montrons-les du doigt, nous, au moins, on a rien contre les homos.

Tout ça ne rime à rien, j'en ai bien peur. La toute fin du film est vraiment minable. On les voit enfin, les Bono, les Sting, les Elton John, ils chantent tous en chœur avec Brüno qu'ils veulent se faire épiler l'anus ou que-sais-je encore... Tu la sens bien la grosse ironie ?  Le bon esprit, le bon goût, on s'en fout, on est des rebelles, on est cool, on est meilleur que vous. Alors que la vérité sur Bono à été dite depuis longtemps dans la série South Park, infiniment plus juste et plus intelligente que ces moqueries second degré entre gens formidables. Quand on sait que Sacha Baron Cohen a supprimé les passages sur Michael Jackson pour ne pas choquer cette même Amérique qu'il tourne en ridicule pendant 1h20, il y a de quoi effacer tous les doutes sur les intentions réelles du bonhomme. C'est d'autant plus dommage que le film est à de nombreuses reprises drôle et qu'il y a une ou deux scènes terriblement effrayantes et justes.

Matin. Extérieur jour. A travers la baie vitrée on distingue un corps. Aucun bruit. Travelling avant dévoile le corps sans vie. L'individu porte un costume Prada Noir, des chaussures maestro, une chemise blanche sur un marcel blanc. Sa tête est sur le tapis Ikéa. Une ombre passe fugitivement, on entend une sirène. Fondu au noir. Générique.



Norman Bates.

Publié dans Corpus Filmi

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Marcel Kroutchev 02/08/2009 22:24

J’ai trouvé ce film drôlissime. Une gifle administrée à la société du spectacle. Bien plus honnête et drôle que Borat, parce que Sacha Baron Cohen se met volontairement cette fois-ci au même niveau de ceux dont ils se moquent. L’humour est radical, et jubilatoire (même si la 2e partie est bien plus faible). Il va plus loin que les films ZAZ, qui se foutaient ouvertement de la gueule des vétérans du Vietnam (et de tout d’ailleurs). Radical, parce que Sacha Baron Cohen ne choisit pas son camp, contrairement à l’humour Grolandais (puisqu’ils ont été cités) où il y a toujours le message sous-jacent « c’est nous les gentils », ce qui fait du film Louise-Michel un film raté et déjà daté… Le regard de Sacha Baron Cohen est souvent très juste et nouveau : ce jeu de mots magnifiquement débile et juste, entre humus et Hamas (ce qui réunit les Israéliens et les Palestiniens, c’est avant tout la bouffe, sauf que les plats ne portent pas le même nom). C’est tout l’intérêt du film, il nous montre nos conditionnements (politiques et culturels) tout aussi absurdes que son comportement, par l’outrance. Le malaise que l’on peut éprouver vient du fait que l’on est souvent à peine éloigné de la réalité, et que l’on s’en rend compte (l’ipod U2 contre un enfant africain, l’écographie de la sœur de Britney Spears. Quelle différence avec ses parties génitales montrées dans les tabloïdes ?). L’homosexualité n’est qu’accessoire, il aurait tout aussi bien pu se déguiser en oiseau emplumé. Sacha baron Cohen utilise son personnage dans un jeu de miroir : je suis narcissique et mégalomane, et vous l’êtes aussi. C’est tout le charity bizness dégueulasse depuis « We are the world » (l'Ethiopie et les enfoirés en VF) qui est ridiculisé ici. Peu importe qu’il ait choisi les pires à la fin, Sting, Elton John, Bono (l’entreprise U2, faut quand même le rappeler est immatriculée dans un paradis fiscal, autre que l’Irlande) en leur faisant jouer la carte de l’autodérision. Le mal était déjà fait, au contraire en les faisant participer de mon point de vu, il enfonce un peu plus le clou.

Dr Devo 29/07/2009 00:49

Mon cher bertrand,Mais j'étais sérieux! BRÜNO a de grandes qualités, malgré sa fin et une partie plus relâchée. ca reste étonnant!Dr Devo.PS:... même si je preferre THE ONION MOVIE!

Bertrand 28/07/2009 22:00

ah tout de même cher docteur ! un peu de sérieux

Dr Devo 28/07/2009 20:53

Pour rassurer l'ami Bertrand, je dirais que pour ma part je preferre largement THE ONION MOVIE à BRUNO !Dr Devo. 

Norman Bates 28/07/2009 20:06

Comme l'a dit le DR, les deux films ne sont pas comparables, ce n'est pas le même humour. Dans l'ensemble ce Bruno est quand même plus drôle que BORAT, je trouve. Dommage qu'il y ait ces gros points noirs !