(Photo: "Le syndrome Babacar" par Dr Devo.)




 

D'étranges évènements cosmiques ont eu lieu ces derniers temps. Les scientifiques sont perplexes, regardent avec anxiété et curiosité leurs rapports, leurs projections, leurs données. Les mystiques prévoient la fin du monde. Oui, quelque chose a changé sur Terre, mais personne ne s'en est rendu compte, et pour cause, ce chamboulement a eu lieu sur les fourmis. Leur intelligence, leur force, leur adaptabilité évoluent exponentiellement, jusqu'à être une menace pour l'humanité. Mais elles ne sont concentrées que dans des lieux reculés, et personne ne s'est rendu compte de rien, sauf Nigel Davenport qui veut à tout prix les étudier. Avec son collègue Michael Murphy, il s'enferme dans un dôme planté au milieu du désert et proche d'immenses fourmilières à la forme géométrique parfaite. Le boulot de Davenport et de Murphy va être d'entrer en communication avec les fourmis, de comprendre leur langage et de leur parler, pour peut-être, enfin, savoir ce qu'elles veulent. Mais les fourmis sont de plus en plus menaçantes...



PHASE IV est le seul et unique film entièrement réalisé par Saul Bass. Pour situer le personnage, on peut dire qu'il a créé les génériques de SUEURS FROIDES, PSYCHOSE, SPARTACUS, LES AFFRANCHIS, CASINO, WEST SIDE STORY. Ca pose le bonhomme.



Pour sa seule mise en scène, on peut dire que le garçon donne tout ce qu'il a. Ce qui frappe le plus, je crois, c'est que Bass ne s'intéresse pas vraiment au sort de ses personnages humains, mais qu'il offre la part du lion aux fourmis. Ce ne sont plus des inserts animaliers, c'est toute une narration, toute une vie qu'il nous donne à voir, et ce qui se passe sous terre est aussi, voire plus, intéressant que ce qui se passe au-dessus. C'est dans ces séquences que Bass fait les plus belles choses. La photographie, ponctuelle, très contrastée, parfois filtrée, est phénoménale et source d'une extrême sensualité, encore accrue par le très beau grain de la pellicule. L'échelle des plans est étonnante quand on sait qu'il filmait de toutes petites créatures, et il n'hésite pas à faire des plans très très serrés comme des plans plus généraux, embrassant alors une terreur somme toute commune : qu'est-ce que ça vous ferait de recevoir des milliers de fourmis vénéneuses sur la tronche ? Il se permet des travellings très élégants et ses cadres sont toujours magnifiquement composés, il se permet même des champs / contre-champs, ce qui est plutôt amusant. La plus grande surprise du film, et ce qui cloue vraiment au siège, c'est qu'il aurait très bien pu choisir des stock-shots de documentaires animaliers, mais il décide de diriger les fourmis, et de leur faire faire des choses inhabituelles pour elles. Leur évolution est donc flagrante et nervure tout le film, on les voit mourir et s'adapter, communiquer, attaquer, poussés par la terrifiante reine (qui s'avère être une abeille habillée de prothèses) et leur société altruiste parfaite, où le sacrifice de l'autre pour le bien-être de tous est une seconde nature.



Mais Saul Bass ne s'arrête pas à un bel habillage et à la prouesse d'avoir filmé ces fourmis. Il fait quelque chose de magnifique, au coeur du film : il le retourne complètement. Pour situer un peu, les deux scientifiques vont dans les maisons aux alentours de leur laboratoire pour prévenir les habitants de la menace des fourmis. Les gens en sont conscients, mais décident de rester chez eux malgré tout. La nuit suivante, les fourmis attaquent simultanément la maison en question et le dôme des scientifiques. Les riverains s'enfuient pour trouver refuge vers le labo, mais au même moment, lors de l'attaque, Davenport et Murphy lancent une espèce de neige jaune toxique pour tuer les assaillants. Ce qui fonctionne, les fourmis, piégées, meurent dans d'atroces souffrances, mais c'est la même chose pour le couple de paysans qui cherchaient à se protéger chez les héros ! A ce moment-là, Bass, sans un mot (le film est très peu bavard) et uniquement avec du montage alterné met hommes et fourmis sur un pied d'égalité devant la mort. Mais les fourmis s'adaptent, et peu de temps après deviennent immunisées contre cette neige toxique. Elles deviennent donc les prédatrices, et les hommes les proies. J'en ai déjà beaucoup dit et je ne vais pas tout vous raconter, mais il faut voir comment les fourmis piègent les hommes, c'est terrifiant. Le film aurait pu être un banal film catastrophe, avec de gros monstres extra-terrestres qui bouffent et écrasent tout sur le passage, mais c'est l'inverse qui se produit : les fourmis restent désespérément petites et terriennes (encore que parfois la photographie, grâce aux filtres, émet un doute là-dessus), c'est leur intelligence qui grandit. Le film est asphyxiant, alors qu'il pu être défoulant, et tout le génie de Bass est là.



S'il est asphyxiant, c'est grâce au montage. J'ai déjà parlé du merveilleux montage alterné, mais il faut vous dire aussi que le film est un double huis clos : dans le dôme, et dans la fourmilière. Et dans les deux lieux, Bass découpe parfaitement l'espace, mais laisse également cette double impression qu'il n'y a pas d'issue, que les deux espèces sont bloquées, acculées devant un mur et qu'elles n'ont d'autre choix que de se livrer à cette bataille, qui est plus psychologique que vraiment physique. L'action est minime (non, pas minime, inexistante) et les démonstrations de force se font par la parole : les scientifiques communiquent avec les fourmis (grâce à des figures géométriques !), qui ont le culot de désigner leur cible ! Je commençais à parler de montage un peu plus haut, j'y reviens. Saul Bass sait l'importance du rythme au cinéma, et il en fait une démonstration hallucinante : son film dure une heure vingt minutes mais semble en durer quarante de plus ! Le film est très lent, mais d'une part jamais ennuyeux (au contraire) et d'autre part, cela permet d'installer cet espèce d'effroi insidieux que provoquent les fourmis, et de prouver leur intelligence. On sent alors qu'elles calculent leurs coups, qu'elles attendent le moment propice, celui où ça fera le plus mal et surtout, on sent qu'elles observent. Elles sont là, elles regardent, elles attendent. Je pourrais parler du son, très bien mixé, avec ces sonorités industrielles et ces bruissements d'insectes, vraiment effrayants. Le final, onirique et noir, et magnifique.



Pour vous donner une idée de PHASE IV, pensez à Tarkovski, surtout à SOLARIS. Voire même STALKER. Mâtinez ça de 2001 L'ODYSSEE DE L'ESPACE et de GERRY de Gus van Sant (je ne sais pas trop pourquoi, c'est plus un ressenti qu'autre chose). Une dernière chose : PHASE IV n'a jamais été édité en DVD en Europe. C'est sûr, IRON MAN 72 a quatorze éditions différentes, mais rien pour ce chef-d'oeuvre du cinéma. Scandale ? Scandale !

LJ Ghost.




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Mardi 28 juillet 2009 2 28 /07 /Juil /2009 20:49

Publié dans : Corpus Analogia
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