SEXE ET AUTRES COMPLICATIONS de Don Roos (USA-1998): USA 4 -France 0

Publié le par Docteur Devo

(photo : "Capitaine Critique" par Dr Devo, d'après Hergé)

Chers Concitoyens,
 
Ça fait un moment que je vous le répète, et chaque semaine apporte sa pierre à mon édifice : les distributeurs sont bêtes et ne savent pas distribuer les films. Ici, SEXE ET AUTRES COMPLICATIONS, titre franchouille destiné à marquer le film dans le domaine de la comédie, ce qu'il est, mais qui l’inscrit également dans une aura ringarde et même franchouillarde. On préférera l'élégance et la drôlerie du titre original, THE OPPOSITE OF SEX, plus ambigu, plus proche du film, plus attirant. Quant à SEXE ET AUTRES COMPLICATIONS, c'est quasiment le titre du prochain film de la réalisatrice des SŒURS FACHEES ! Et d'une.
 
L'intitulé de cet article (le match fictif entre les USA et la France) est celui que j'utilise quand on parle ici des films de college (sublime genre américain), et là, pour le coup, ce n'est pas tout à fait le cas. L'héroïne est certes jeune, et devrait être une college girl, mais bon, tous autour d'elle ou presque sont des adultes. Disons alors que c'est un film "de l'âge ingrat", pour paraphraser Todd Solondz. D'où la notation. De plus, à l'instar des films de college, voilà quelque chose que la France n'est jamais capable de faire. Et de deux.
 
Christina Ricci a 16 ans, et elle vit en Louisiane. N'allez pas vous imaginer la jolie lycéenne timide. Elle est exactement le contraire. Sexuellement très active, décolleté plus que pigeonnant, beaucoup de répartie et une maturité étonnante, en quelque sorte, qui lui permet de se jouer d'à peu près tout le monde. Une petite bonne femme qui ne se laisse pas marcher dessus, qui envoie tout le monde balader et mène sa barque avec un dextérité assez extraordinaire. Et sans scrupule aussi ! Elle vit avec sa mère, vient d'enterrer son beau-père, et les déteste tous les deux ! Ce n’est pas un milieu aisé non plus, il faut dire. Christina décide alors de tout quitter, de prendre un nouveau départ et d'aller voir son demi-frère, largement plus âgé (la quarantaine), Martin Donovan. Ce dernier est aussi un sacré personnage. Très mature, simple, discret, il est notoirement gay et enseigne dans une université ou un lycée. Il vit dans une grande maison, il est bourré de fric, mais pour une triste raison : son amant est mort du SIDA un peu plus d'un an auparavant. Depuis, il a rencontré Yvan Serguei, un type plus jeune avec qui il vit tranquillement. Christina débarque dans la maisonnée comme un chien dans un jeu de quille. Elle fait la connaissance de la meilleure amie de Martin, une prof elle aussi (Lisa Kudrow), avec qui elle noue instantanément de sérieux liens d'inimitié ! Lisa Kudrow est le contraire de Christina : prof, célibataire, ex-fille moche (ou considérée comme telle), le cœur et les nerfs à fleur de peau, et ne se faisant aucune illusion sur ses contemporains qu'elle observe avec lucidité et désespoir, ce qui en fait quelqu'un d'assez droit, de casse-pieds et de complètement Devo ! Christina s'installe donc chez son frère, qui l'accueille volontiers (il a très bon cœur), mais les choses vont se gâter quand elle met le grappin de la façon la plus vulgaire qui soit sur le petit ami de son frère - "Comment savoir si t'aimes pas coucher avec une femme sans avoir essayé ?" Elle tombe enceinte, annonce la nouvelle à tout le monde, et enclenche ainsi une spirale affolante d'événements entre le sordide et le très drôle, où elle va faire éclater tous les liens qui nouaient les personnages entre eux. Si Christina est l'opposée de Dorothy, la petite fille du MAGICIEN D'OZ, elle ressemble  quand même drôlement à l'ouragan ! [Complètement nulle, cette métaphore : je la garde !]
 
Et bien mes cocos, sous ses allures pépères, ce résumé cache en fait un film assez fou. Cupidité, chantage, manipulation des cœurs et des esprits, chaos des discours, impossibilité de se comprendre, versatilité de tous les personnages (sauf deux : Donovan et Kudrow), utilisation du sexe à des fins cupides, coups de revolver, vol de voitures et tout le reste, ce film va assez loin dans la décrépitude  des mœurs américaines, mais bizarrement sous des formes assez tranquilles, et pas ouvertement provocatrices. On pourrait s'attendre à une comédie drôle et cruelle, à la John Waters par exemple, mais malgré tout cela, le film essaie de rester assez sentimental, malgré la violence (pas souvent physique) des personnages entre eux, un peu comme... d'autres films de John Waters. La forme reprend celle des comédies américaines classiques des années 90. Compliqué, non ? Atypique surtout, et sans en avoir l'air.
 
Exemple. C'est Christina Ricci qui narre le film en voix-off. Et ça commence fort. Présentation rapide de sa "vie de merde", décision de partir, arrivée chez son frère. Dès le début, on sent qu'elle n'a pas la langue dans sa poche, et que son regard sur le monde est acide malgré son jeune âge : "Ok, peut-être vous vous dîtes ‘Oh non, encore un film où l'héroïne parle’, mais je vous assure que c'est très compliqué et que vous allez avoir besoin de mes commentaires. Et si vous croyez que je suis méchante parce que je n’ai pas rencontré l'amour, là-dessus vous vous trompez. Je n'ai jamais eu un cœur d'or. Et si vous pensez que cette intro va finir par la phrase ‘A la fin de cet été-là, je n'ai plus jamais été la même !’, vous vous mettez le doigt dans l'œil."
Elle n'y va pas par quatre chemins, la Christina. Cette voix-off, très présente pendant tout le film, va commenter effectivement les personnages et les événements, mais le réalisateur Don Roos est un malin. La voix-off est souvent utilisée de manière déstabilisante. Je me suis dit en commençant le film que cette voix qui critique tout et tous, c'est celle d'une fille à qui on ne la fait pas, et qui voit très bien ce qu'il y a d'horrible sous le vernis des gens. En fait... pas du tout ! L'héroïne narratrice du film est effectivement d'un cynisme sans nom, et elle est vraiment antipathique ! Drôle mais insupportable ! La clairvoyance qu'on prête souvent à un personnage d'une telle acidité est ici contredite, mais pas systématiquement. Ce qui fait que cette voix-off est à la fois un guide et une source de désinformation. Le procédé est drôlement ludique. Et on saluera quand même le courage d'avoir voulu présenter son personnage principal comme quelqu'un d'assez vulgaire et d'assez méchant ! 
 
Il est assez désespérant de voir  Martin Donovan et Lisa Kudrow, seuls "adultes" du film, essayer de réparer les morceaux. Tiens, parlons-en des acteurs. Christina Ricci, comme souvent, est vraiment très bien. Mature et infecte, elle est un peu la jumelle maléfique de son personnage de PECKER de John Waters. Derrière l'extravagance du rôle, on sent la précision et la rigueur du jeu. Très efficace. On retrouve avec un plaisir immense Martin Donovan, grand, grand acteur. Pour les plus jeunes, avant Jude Law, Donovan était l'acteur le plus solaire et le plus surprenant du marché. C’était le chouchou de Hal Hartley, grand réalisateur américain, lui-même chouchou des critiques dans les années 90, qui depuis l'ont abandonné comme un chien sur une aire d'autoroute, pour aller encenser de moins talentueux que lui. Hartley continue de tourner, mais ses films sont invisibles ! Il est retombé dans les oubliettes de l'Histoire, ce qui est une fois de plus un scandale complet, et qui montre le peu de compétences et de loyauté des professionnels du cinéma dans notre beau pays. Passons. Donovan jouait donc dans beaucoup de film de Hal Hartley. C'est un acteur doux, bouillonnant, précis, à fleur de peau, et qui joue avec une précision qui vous fend le cœur, en en faisant le minimum. Une sorte de chirurgien au physique éblouissant. Ici, son personnage d'homme sincère et honnête perdu dans le chaos ambigu des sentiments est assez bouleversant. C'est un très grand. Les deux amants de Ricci, puérils et plus ou moins malhonnêtes, sont aussi des personnages assez hauts en couleur, et qui eux ne dépareilleraient pas chez John Waters. L’équilibre qu'ils forment avec Donovan est assez étonnant, puisque basé sur des tonalités opposées. LA révélation du film, c'est bien sûr Lisa Kudrow, qui est absolument phénoménale et supporte ici la comparaison avec Donovan. Elle est très éloignée de son rôle de Phoebe dans « Friends » (une sorte de "marginale" branchouille). Honnête, refusant les chantages et la corruption de ce bas monde, toujours prête à se battre, sans aucune illusion sur son statut de "ringarde" et éperdument amoureuse de Donovan, un homme qui n'est, de fait, pas pour elle, elle est très émouvante. Elle apparaît en plus en faisant son âge (35-40 ans), avec rides intégrées et vêtements qui ne la mettent pas en valeur. Dans un rôle subtil, où elle n'est pas toujours à son avantage, elle se lance avec une superbe énergie et un sérieux imperturbables dans l'aventure de ce film. Elle est d'une attention constante. Je suis, je dois le dire, un peu sur le cul. Elle est vraiment impressionnante. « Friends » aura au moins servi à ça : les faire sortir, elle et Jennifer Aniston (également bouleversante dans THE GOOD GIRL), sous nos yeux ébahis. Rien que pour les scènes qu'elle a avec Donovan, vous pouvez regarder le film sans problème. Lyle Lovett dans un second rôle, est très bon également.
 
La mise en scène est soignée : joli cadre, très belle photo, montage nerveux. On ne saura alors que trop conseiller ce "petit" film, intelligent, vif, et très drôle (j'adore la conclusion de la scène d'accouchement, ou le fabuleux split-screen introduit en voix-off en plus, ou encore la voix-off qui dit "Ah ! non, ça c'est dégoûtant, on va pas voir ça !", etc.).  Et également complètement désespérant. Le cinéma américain, grâce à sa tradition des films de college et son aptitude à glisser des nuances non-sensiques un peu partout, accouche de temps en temps de petites perles comme celle-ci, chose que nous français serions incapable de faire pour plusieurs raisons. D’abord, on n’aime pas les mélanges de nuances. Puis, on ne comprend pas le non-sens. Puis, un bon dialogue pour nous, c'est du jeu de mot. Puis, on préfère tirer toutes les comédies vers le mode de la farce ! Puis, les producteurs et distributeurs ne veulent jamais innover en matière de comédie, et sont persuadés qu'en dehors d’Eric et Ramzy, point de salut. Puis, tout le monde a peur de perdre de l'argent (ce qui ne manque pas d'arriver, bien sûr). Puis, on a tellement peu de jeunes acteurs qui aient une once du talent, un dixième du talent des acteurs américains de ce film. [ Cf. les réactions des journalistes sur I LOVE HUCKABEES, chef-d'œuvre de l'année, dont le casting riche et efficace fut traité de snob ! Nous, en France, on préfère les acteurs modestes et médiocres (...si jamais ils sont modestes !)] Bref, au lieu de nous pendre, allons voir l'avance considérable des USA, en allant voir I LOVE HUCKABEES, puis ce OPPOSITE OF SEX, ce qui constituera un remarquable double-programme.
 
Vive La France ????
 
Royalement Vôtre,
 
Dr Devo
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Commenter cet article

Bernard RAPP 13/05/2005 10:49

Rappel : Télérama, il n'est pas nécessaire de le lire, il faut juste le poser d'un geste leste et négligé sur la table basse ou sur l'accoudoir du canapé en cuir noir quand on reçoit ses amis.

Effet garanti trois ans, pièce et main d'oeuvre.

Dr Devo 13/05/2005 08:44

Peyo,

toi qui paraissait mesuré et sérieux... je vois que tu l'es complétement mais en un peu plus rock n' roll!
Gerbons ensemble mon ami!

Dr Devo

Peyo 13/05/2005 02:43

Les critiques de Telerama sont à gerber de toute façon...

Fab 12/05/2005 10:55

He's a fair cop...

Dr Devo 12/05/2005 08:07

Oui, adaptation, c'est intéressant et même un peu plus que ça! MMMm ouvre bien l'oeil pour ne pas louper la coutrte apparition de Tilda Swinton.
Ca me fait penser qu e j'ai enormement envie d'aller revoir J'ADORE HUCKABEES (qui est en fait quasiment la suite de RUSHMORE).

Sur ta page de gigouilles, cher overfab (http://overfab.over-blog.com), j'ai bien reconnu la belle photo correspondant au titre BORO's DREAM (quel beau titre): Il s'agit du FESTIN NU de David Cronenberg: ça c'est du cinoche!

DR DEvo.