FAMILY de John Landis (Masters of Horror, saison 2, épisode 3, USA-2006): Il vient jamais au bon moment l'ami Jésus !

Publié le par Dr Devo







(Photo: "Emile (Autoportrait)" par Dr Devo.)


 



Chères Lectrices,

 

Comme vous l’aviez constaté il y a quelques semaines, non seulement Matière Focale est passé en mode Blitz/Conquête du Monde, mais en plus, nous en profitons pour faire un peu le ménage, passer le balai dans les coins, et même reprendre les dossiers qui étaient en train de mourir dans nos chambres froides. Ainsi, après avoir ressuscité notre série d’articles sur SAN KU KAI, qui avait été laissée en plan pendant plus de deux ans, je me suis permis d’aller refaire un petit tour dans la collection MASTERS OF HORROR, défunte série d'une chaîne privée américaine, mêlant au fil des épisodes de vieux briscards trop rares ou même disparus avec des jeunes gars quelques fois sympathiques. Si tous les épisodes de la Saison 1 ont été objets d’articles, je n’avais pas poussé très loin concernant la Saison 2. J’avais déjà parlé de WE ALL SCREAM FOR ICE SCREAM de Tom Holland et de SOUNDS LIKE de Brad Anderson, deux épisodes assez décevants d’ailleurs (enfin, surtout le premier). Il était temps, donc, d’achever notre parcours dans ces contrées horrifiques…


 

George Wendt (vétéran second couteau de la télé et du ciné US) est un homme d’une cinquantaine d’années très tranquille. Il vit dans un de ces très classiques quartiers résidentiels américain que n’aurait pas renié le producteur Spielberg dans les années 80 à l’époque de POLTERGEIST par exemple. George est un célibataire endurci, plutôt discret et très gros ! Il vit seul dans sa grande maison impeccablement tenue. Tout se passe très bien pour lui, jusqu’à l’emménagement d’un jeune couple quelques maisons plus loin. Il s’agit de Matt Keeslar (déjà aperçu dans le très sympathique PSYCHO BEACH PARTY qui vaut bien deux euros, neuf, en dvd !) et de Meredith Monroe (que les fans de la série DAWSON reconnaîtront, me souffle-t-on). Lui est médecin. Ils sont mignons comme tout, pas bêtes, et ils viennent de Los Angeles à la recherche d’une ville et d'une vie plus calmes. Un soir, peu après leur installation, le couple, qui a un peu bu au restaurant, percute avec son 4x4 la boîte aux lettres de George. Ils laissent un mot pour s’excuser, et le lendemain à la première heure, ils rendent visite à George. Celui-ci a déjà reconstruit la boîte aux lettres et leur offre le café ! Il refuse même que le couple lui rembourse les frais de briques et de mortier. Le courant semble passer entre les deux jeunes et George. Et George semble assez sensible au charme de la belle Meredith ! Mais voilà qui va poser problème…

George n’est pas un vieux garçon comme les autres. Il a un hobby bizarroïde qui consiste à tuer des gens, à dissoudre les chairs des cadavres et ensuite à réassembler les squelettes. George a déjà fait quatre victimes, et comme il est un peu psychopathe sur les bords, il est persuadé que ces squelettes forment une famille ! D’ailleurs, il leur parle ! La "femme" de George, enfin le squelette de sa première victime, lui fait d’ailleurs remarquer qu’elle s'est bien aperçue que la jeune Meredith fait de l’effet à son "mari" !  

 


Oulala ! Ca commence fort. D’abord, on retrouve avec plaisir ce vieux briscard et bon réalisateur qu’est John Landis, ici aux commandes d’une histoire très simple et qui - bizarrement - est bougrement tordue. Il faut dire que le scénario est issu de l’imagination de Brett Hanley, un petit gars très intéressant qui avait déjà pondu celui d'EMPRISE, le très beau film (et absolument étonnant !) de Bill Paxton dont le Marquis avait déjà parlé dans ces pages !

Donc, voilà un gars qui tue des gens mais qui a un but : constituer une famille avec les squelettes des victimes qu’il positionne de telle ou telle façon selon les différents moments de la vie familiale.

 

Landis ouvre son film avec un faux plan séquence bougrement long, beaucoup trop pour être honnête d’ailleurs, mais très très joli ! Durant ce long plan qui nous présente la maison vide de George, on entend une espèce de négro spiritual vantant le baptême dans les eaux consacrées par notre ami Jésus ! Et ça dure, ça dure, ça dure. On voit toutes les pièces de la maison et on finit à la cave, impeccablement rangée et organisée comme le reste de la bicoque, et où George est en train de dissoudre tranquillement le cadavre d’un vieux monsieur qui deviendra le grand-père de sa famille! C'est toujours classe !

 

Landis, qui nous avait déjà gratifié durant la Saison 1 d’un très beau DEER WOMAN, adopte ici un ton plus décontracté et peut-être plus grand guignol, enfin sur le papier du moins, un peu dans un style à la CREEPSHOW. On est d’emblée mis au courant de la "perversion" de notre anti-héros puisque la première séquence se finit sur un cadavre en train de fondre sous l’acide. Paradoxalement, le ton change ensuite et s’oriente vers une ambiance où flotte un léger malaise, et qui est pour le coup bien social. On sait ce voisin complètement fou, nous spectateurs, et du coup, la moindre remarque ou le moindre incident déclenche vite une tonalité assez angoissante, même si on se doute qu’il ne va sans doute rien se passer. Premier point.

 

Dans un second temps, lui aussi très vite annoncé, on devine la mise en forme graphique, pour ainsi dire, de la perversion de George. Après une exposition de sa "famille", très rigolote, carrée et bien fichue (avec un joli plan sur la télé !), Landis nous montre les squelettes avant d’enclencher un processus logique, certes, mais qu’il utilise de façon inattendue puisqu’on le voit d’abord dialoguer avec les squelettes "qui lui répondent dans sa tête". Ensuite, on voit carrément des acteurs lui donner la réplique à la place des tas d’os. Voilà un élan naïf : Georges parle et vit avec des cadavres, et on les voit s’incarner et réagir avec lui. Il n’empêche, si ces dialogues fantastiques placent en trois coups de cuillère à pot la vision du monde fantasmée par George, ils permettent aussi de révéler le rôle de sa "femme" qui réagit souvent avec instinct et met le doigt sur des paradoxes tout à fait justes et bien vus. C’est un très joli rôle (l’actrice joue très bien en plus) et, superbe idée galactique, ce personnage se permet même de mettre le doigt sur sa propre nature factice. C’est drôle et totalement dans la lignée du fantastique de Landis ou d’un Dante. Ces deux-là sont des vieux durs-à-cuir et leurs scénarios sont toujours délicieux et bien arrangés. George et sa femme, dans leurs engueulades, permettent aussi de bien montrer le fantasme de George, et de le rendre paradoxalement très humain. C’est un homme bon, courtois et ouvert. Enfin, si on omet qu’il dissout les gens dans l’acide. Ce dialogue avec ses autres moi-mêmes (la petite fille aussi) permet de bien définir les limites et les craintes du héros, et aussi les bonheurs modestes auxquels il aspire. On a presque l’impression que sa maison, et sa ville et le monde sont construits autour de ces squelettes qu’il a lui même créés.

 

Landis agit toujours à double-fond, si j’ose dire. Les choses restent simples et pratiques mais le réalisateur sait développer les paradoxes ou encore mieux approfondir ses déjà francs dispositifs de départ, comme par exemple la très belle scène où il cherche une nouvelle "grande sœur" et qui se terminera de manière ironique et très très touchante. Encore une belle façon d'exploiter et de détourner le principe de départ pour aboutir sur un torrent de nuances inattendues.

 

Ceci dit, FAMILY se déroule tranquillement, et sa simplicité apparente (plutôt de l’épure en fait) cache une espèce de faux rythme qui petit à petit nous détache du personnage pour l’observer un peu plus de l’extérieur. A mesure que George observe ses nouveaux voisins, c’est nous qui observons George de manière moins directe. Ce paradoxe de points de vue fonctionne très bien, c’est une belle idée de scénario, mais à mon sens elle s’incarne dans le rythme bizarrement tranquille du moyen métrage. Les choses vont devenir plus stressantes par la suite, lorsque Landis finira de dérouler sa métaphore de famille fantasmée, en montrant enfin frontalement un meurtre (ils étaient hors-champs jusque-là) et qui est d’autant plus troublant, très très belle idée, qu’il n’est pas complètement réel. Une dimension d’échec envahit alors le film, et la dernière séquence pourtant assez banale, devient très stressante. On a l’impression que George joue son va-tout et en même temps on ignore ce qu’il va faire. Enfin, on le redoute. L’histoire se conclut comme elle a commencé, et le fim s’est joliment retourné. Plus qu’un être fanatique, George apparaît comme une espèce d’animal piégé dans la vie réelle. Et le negro spiritual à la gloire de Jésus qui clôt également le film, n’est ironique que lors de cette reprise finale. On pense alors que le premier passage du morceau était sans doute véritablement un chant de foi et une prière et non pas un procédé de mise en scène ironique. Voilà qui est drôle, touchant, très ironique… Landis quoi ! Signalons que la mise en scène est tout à fait correcte, voire très bonne par endroits, et que le montage sans y toucher est alerte et amène beaucoup de nuances ou d’informations sur les personnages (cf. le combat final par exemple, qui met bien la puce à l’oreille). FAMILY est un bougrement bon film.


Dr Devo.




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Publié dans Lucarnus Magica

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