LA-HAUT de Pete Docter et Bob Peterson (USA-2009): Pixar, c'est un cochon !

Publié le par LJ Ghost







[Photo: "L'Amour en Ballotage" par Dr Devo.]




Carl Frederiksen est un vieux vendeur de ballons de baudruches un peu aigri, qui vit seul dans sa maison après la mort de sa femme, qu'il adorait par-dessus tout, quelques années plus tôt. Et il fait de la résistance, le papy, sa maison étant la seule qui survive à l'urbanisme galopant. Il refuse qu'elle soit détruite par des hommes en costume noir qui veulent, à la place, construire des buildings, parce qu'elle lui rappelle sa femme et les moments passés avec elle. Un jour, un incident survient, qui force Carl à rejoindre une maison de retraite. Mais il ne l'entend pas de cette oreille et fait s'envoler sa demeure à l'aide de centaines de milliers de ballons accrochés à sa cheminée. Direction : les Chutes du Paradis, en Amérique du Sud, où sa femme voulait vivre. Il veut réaliser son rêve. Alors qu'il croyait faire le voyage seul, un jeune boy-scout, Russel, se retrouve à vivre cette aventure avec lui. Mais le parcours est semé d'embûche et il ne sera pas si simple de poser sa maison en haut des chutes...

 

 

Avec la régularité d'un métronome, pas si éloigné d'un Woody Allen, Pixar sort donc son film annuel qui, et c'est une première, a fait l'ouverture du festival de Cannes 2009. C'est donc une espèce de consécration pour le studio et l'avènement du cinéma d'animation (qui n'avait pas vraiment besoin de ça, mais bon, pourquoi pas après tout), en particulier pour ce LA-HAUT, vendu un peu partout, comme pour chaque film estampillé Pixar, comme un chef-d'oeuvre absolu. Mais regardons plutôt dans le moteur.

 

 

LA-HAUT commence de manière plutôt agréable, et raconte en accéléré la vie de Carl, en passant par les moments-clés de son existence, enfin surtout ceux qui concernent sa femme. Et si ce qui est raconté dans ces séquences peut friser le pathos (et même carrément plonger dedans), c'est autre chose qui se passe à l'écran. En traitant le délicat sujet de la mort de l'être aimé avec une certaine distance, Docter et Peterson arrivent finalement à émouvoir. Quand je parle de distance, elle est non seulement scénaristique (rien n'est véritablement montré et tout est plus ou moins suggéré, disons qu'on comprend exactement ce qui se passe sans qu'ils ne montrent rien) mais également au niveau de la mise en scène, où les plans sont quand même relativement rapides et assez éloignés, posant le spectateur en tant qu'observateur lointain, une petite souris, ne touchant pas la tristesse de Carl de front mais en ricochet, si je puis dire. Disons que grâce à ce procédé, l'émotion est plus diffuse et ne nous explose pas au visage mais s'insinue insidieusement dans les images. C'est plutôt bien vu et assez subtil, ce n'est pas la mort de la mère de Bambi, si vous voulez. En fait, ça passe très bien dans cette séquence du début, mais des plans sur Carl qui regardent la photo de sa femme reviennent souvent et nient pour le coup tout ce que j'ai dit plus haut, en appuyant assez lourdement sur la corde lacrymale.

 

 

Les séquences qui suivent sont assez anonymes et poussives jusqu'à ce que là maison de Carl s'envole. Et là, le film bifurque vers complètement autre chose, et on se retrouve finalement embarqués dans un véritable film d'aventures. Animaux exotiques, scènes d'actions aériennes, jungle luxuriante et pièges fatals sont de la partie, et Carl devient alors un espèce d'Indiana Jones de soixante-dix ans (quasiment l'âge de Harrison Ford dans l'épisode quatre de la saga ! Hihi !). C'est plutôt frais et le rythme est assez soutenu, cette proposition un peu loufoque ne fonctionne donc pas trop mal, surtout que les deux metteurs en scène rajoutent à l'aventure un petit côté slapstick pas désagréable qui fait sourire à plusieurs reprises. Le film aurait pu s'en tenir là et rester un divertissement sympathique sans être transcendant, mais on est chez Pixar, et les choses ne se passent pas vraiment comme ça.

 

Malgré quelques films plutôt réussis (le beau MONSTRES ET CIE, LES INDESTRUCTIBLES, à un niveau inférieur CARS, TOY STORY 2 et 1001 PATTES), il se passe un truc étrange dans la tête des patrons pixariens. A chacune de leurs livraisons, ils ont en tête de faire le plus grand film de l'histoire du cinéma. Ce qui est une ambition tout à fait noble, mais également à double-tranchant : leurs films se retrouvent écrasés par leur propre légende. C'est le cas ici. Docter et Peterson ne peuvent pas s'empêcher de marteler leur message vital et universel, quelque chose qui touche tous les gens de cette planète, quelque chose d'énorme. LA-HAUT (comme absolument tous les Pixar avant lui) ne parle que du temps qui passe, de la douleur qu'il occasionne et des façons non pas d'en guérir, mais de vivre avec. Pourquoi pas après tout ! Sauf qu'ici, la subtilité du début a fait place à une lourdeur plutôt agaçante. La métaphore de la maison, qui symbolise le passé de Carl, dont l'envol ne tient qu'à un fil mais qui menace de lui tomber dessus et de l'écraser du poids de ses regrets, va bien cinq minutes, mais dure ici pendant une heure trente, ce qui tend à quelque peu atténuer les sensations qu'une telle vision provoque. Le film se veut contemplatif et mélancolique, mais ne l'est qu'artificiellement : comme je le disais plus haut, des plans de Carl regardant, les yeux embués, la photographie de sa femme décédée reviennent plus souvent qu'à leur tour, installant alors ostensiblement cette sensation de mélancolie un peu forcée, qui ne passe jamais par la mise en scène mais uniquement par le scénario. En fait, le film est volontairement alourdi pour embrasser une philosophie de la vie particulière et pêche, j'ai l'impression, par manque d'humilité et de subjectivité. En voulant écraser le spectateur avec un message sur le sens de la vie (oui, en fait c'est ça), non seulement il finit par l'assommer mais en plus perd de la malice au niveau de la mise en scène.

 

 

La mise en scène, justement, est le parent pauvre de LA-HAUT. Les réalisateurs nous proposent le plus souvent deux valeurs de plan : rapproché pour les personnages et général de découverte pour les paysages fabuleux de l'Amérique du Sud. Les cadrages ne donnent ni pistes de sensations, ni plaisir esthétique et le montage est mécanique. On sent le grand oeuvre ultra storyboardé où absolument rien ne dépasse. Il s'avère cependant plutôt soutenu et ne fonctionne pas trop mal dans les séquences d'aventure pure (le "double combat" de la fin), mais sans étincelles. Les personnages en revanche me posent plus de problèmes (enfin, encore plus). Si Carl et Russell sont clairement un "duo différent mais qui va finir par se comprendre et s'entendre" sans plus de relief que ça (et même au background plutôt chargé qui fait revenir le pathos avec ses gros sabots), les personnages secondaires me semblent pour le coup beaucoup plus faibles, et certains sont même franchement ratés. C'est le cas des chiens, très présents dans la seconde moitié du film, et qui sont à eux seuls la preuve, non, l'aveu même de l'impuissance de Pixar sur ce film.

 

 

Je ne vais pas vous expliquer ce qu'ils font là, ce serait dévoiler d'importants (mais prévisibles) évènements du film. Toujours est-il que les chiens ont une grande importance. Leur traitement relève cependant, pratiquement, de la malhonnêteté. Déjà, ils parlent. Ce qui n'est pas très grave en soi, et passée la surprise, on comprend très rapidement le pourquoi du comment. Les chiens parlent parce que c'est un procédé qui permettait des facilités de scénario. Je ne peux pas en dire plus pour la même raison qu'un peu plus haut, mais en pensant deux secondes au fait que les chiens aient pu ne pas parler, on se rend compte que les scénaristes auraient dû trouver un autre moyen de terminer leur film, probablement plus compliqué, moins simple donc, mais pour se faciliter la vie ont décidé de prêter une voix aux clébards. Ce n'est peut-être pas évident de saisir ce que je veux dire si vous n'avez pas vu le film, mais quand ce sera le cas, ça vous sautera également aux yeux. Facilité scénaristique donc, facilité humoristique aussi : le gag de la voix d'Alpha (un des chiens) ne fonctionne jamais parce que l'idée est réchauffée et vulgaire. Mais le problème n'est pas seulement là, c'est aussi un souci d'héritage : Pixar, c'est Disney, point à la ligne (aussi parce qu'ils succombent à la mode des suites ! TOY STORY 3, CARS 2... Au secours). Ils abusent de l'anthropomorphisme galopant quand ça les arrange, eux qui vénèrent Hayao Miyazaki mais n'ont pas compris que lui arrive à faire parler des animaux et à les rendre bouleversants sans jamais céder à la tentation de les humaniser (dans le merveilleux PRINCESSE MONONOKE par exemple). C'est un très mauvais calcul, surtout qu'ils s'en rendent forcément compte : il y a un autre animal dans LA-HAUT, un espèce de grand oiseau qui lui est complètement animal, si je puis dire, et ce personnage fonctionne très bien. Ils ont bien dû le voir, en le faisant, que cet oiseau était drôle et émouvant, et que les chiens étaient ridicules ! Ils l'ont forcément vu, mais n'ont rien fait, parce que ça leur enlevait un raccourci scénaristique. C'est triste.

 

Finalement, LA-HAUT est dans le bas du panier de la filmographie pixarienne, ce qui n'enlève rien du tout à leurs réussites passées, mais qui fait redescendre ces demi-dieux proclamés de leur piédestal doré. Espérons qu'ils s'en rendront compte eux-mêmes, parce que ces gens ont du talent. On se donne rendez-vous l'année prochaine ?

LJ Ghost.





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Publié dans Corpus Filmi

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Bertrand 02/08/2009 15:52

J'ai ri intérieurement en lisant le synopsis, que je découvre donc par vous cher LJ.... c'est incroyable ce que ça sent le méga réchauffé, le film d'animation teeeellement noble et doux-amer pour petits et grands une fois encore (le vieux triste, les méchants industriels.... buah que c'est attendu)... il serait temps que des petits gars s'amusent à parodier tout ça, parce qu'il y a vraiment matière à force. Le problème c'est que la moutonnerie louangeuse systématique, telle que pour chaque Eastwood, n'aidera pas les Pixar à se dégonfler les chevilles. PS : chose essentielle, vous ne parlez pas du dispositif 3D, quelle honte !!