SUICIDE CLUB de Sion Sono (Japon-2001): Rebels with an Ipod !

Publié le par LJ Ghost







[Photo: "Exigez l'exigence !" par Dr Devo, d'aprés une photo de Renée Vivien.]





Nous sommes au Japon, et il se passe des choses bizarres. Des gens se suicident par dizaines, de manière spectaculaire, et sans aucune explication. Les détectives Kuroda et Shibusawa enquêtent, mais leur investigation piétine alors que les morts s'accumulent. Bientôt, un groupe de lycéens, sur le point de se jeter du toit de leur école, se réclame d'un groupe appelé le Suicide Club. La police mène l'enquête.

 

 

Le film commence de fort belle manière : un troupeau (il n'y pas d'autres mots, elles doivent être une cinquantaine) de lycéennes arrivent sur le quai d'une gare, et d'un geste commun et partagé, se jettent sous un train. Cette séquence pourrait être anecdotique si la mise en scène n'était pas aussi maîtrisée. C'est un festival de sensations, qu'il va être difficile d'expliciter, mais je vais quand même essayer, pour vous donner une idée de la beauté de la chose. Lorsque les lycéennes arrivent, toujours plus nombreuses, et envahissent littéralement l'écran et la station de métro, le mixage du son, très emphatique, donne l'impression physique de l'asphyxie, c'est un brouhaha indescriptible qui communique une sensation très proche de la claustrophobie. On est très mal à l'aise, on a vraiment envie que ça s'arrête. En plus, le cadre est très serré sur les visages, et bouge sans cesse, coupe sans cesse, virevolte en caméra épaule entre toutes ces jeunes filles, séparées en petits groupes, qui parlent entre elles, rient, sourient, bref, sont tout à fait normales. Un insert survient parfois, un très beau plan nocturne de train qui arrive, qui pourrait permettre de relâcher cette tension mais qui, au contraire, dit le futur avec force, on sait ce qui va se passer et ce qui devait aérer asphyxie encore plus. Elles se mettent alors en ligne, et avancent sur le quai de la gare. Le son d'ambiance disparaît et laisse place à une musique bizarrement joyeuse, un genre de musette. La tension est complètement relâchée, et pour tout vous avouer je me suis pris à rire de ce changement de ton. Les lycéennes se tiennent la main. Quelques travellings latéraux présentent la ligne de jeunes filles, le visage ferme, décidé. Le train se rapproche. Elles se mettent alors à toutes crier "Et un, et deux, et trois", en entraînant chacune leurs bras, puis sautent sur les rails. Le train arrive et les écrasent dans un geyser sanguinolent. Si j'ai décris la scène de manière aussi précise, c'est pour essayer d'illustrer à quel point la mise en scène du début de ce film (on en est à peine à cinq minutes !) est vectrice de sensations contradictoires mais pourtant éclairantes sur ce que sera le film dans son ensemble, et en donne pratiquement les clés. L'intérêt de cette séquence (outre le ressenti physique) est d'installer immédiatement cette idée que la société est irrespirable, insupportable, et que la mort pourrait être la solution à tous ces problèmes. Sauf que finalement, et Sono Sion le développe très bien dans le film, ce n'est pas si simple.

 

 

Ce que Sion essaie de nous dire, c'est que la Société (japonaise, et même au-delà de l'archipel, chez nous aussi) se meurt. En fait, les parties les plus anxiogènes ne sont pas tellement celles de suicide et de mort, mais sont plutôt celles de la vie de tous les jours, la vie banale, le métro-boulot-dodo, et en particulier l'interaction entre les personnages. Son traitement des personnages, justement, est intéressant : ils sont vus de manière froide, extérieure, pas antipathique mais clinique (d'ailleurs, c'est amusant mais la séquence qui vient après celle que j'ai décrite se déroule dans un hôpital, et je pense sincèrement que ce n'est pas innocent). En fait, on les suit un peu, puis on les perd, puis on les retrouve, mais sans que ça n'ait vraiment importance sur le scénario. Enfin, ce n'est pas tout à fait vrai puisque le film apporte son lot de révélations, mais qui n'ont au final aucun impact, tout tourne à vide, et l'avancement de l'enquête n'a aucune importance parce que la Société est déjà battue et ne peut absolument rien contre cette nouvelle mode, j'ai envie de dire (le choix de ce mot n'est pas innocent, j'y reviens). Elle n'a pas de réponse parce qu'elle est renfermée sur elle-même, plus personne ne communique vraiment et malgré les nouvelles technologies, qui nous font penser que l'on est tous reliés les uns aux autres, on ne connaît personne, même pas nous-même (c'est très parlant dans la dernière scène dans la maison de Kuroda, c'est même clairement dit par son interlocuteur). Elle est donc impuissante face à cette vague de suicide, et même la police ne sait pas quoi faire (imaginez, des suicides, il n'y a pas de meurtrier, que reste-t-il à chercher ?). Que fait donc la Société ? Elle ingère ce phénomène, et le recrache sous la forme de pop-culture : des comiques font des sketches, des girls-band font des chansons, les gens rient et achètent des disques parce qu'il ne savent pas quoi faire d'autre. A ce titre, je veux souligner l'idée sublime de l'existence du personnage de Genesis, espèce de Charles Manson punk et queer (je ne peux pas trop en dévoiler, malheureusement), qui reprend à son compte ce que je viens dire pour en faire, quasiment, une oeuvre d'art, mais complètement opportuniste et mensongère.

 

 

En fait, les séquences de suicides sont de véritables bouffées d'oxygène dans ce monde embourbé, les seuls moments libérateurs en quelque sorte. La seconde séquence de suicide collectif, sur le toit du lycée, scène vraiment terrifiante et dérangeante qui vous laissera un goût amer dans la bouche, se déroule dans les rires les plus francs, sous un ciel bleu et avec un peu de vent qui souffle, alors que tout le reste de l'action se déroule dans des endroits exigus et anxiogènes. Mais ces gosses ne sont pas heureux de mourir, ils n'ont pas envie de mourir, il ont juste envie de ressentir quelque chose, de bouger, de faire quelque chose. Ils poussent simplement cette envie simple, humaine finalement, dans ses derniers retranchements, dans l'extrémisme. Le suicide est la seule chose qu'ils ont trouvé pour pouvoir s'exprimer, exister, et paradoxalement vivre dans cette société. Mais loin d'être un pamphlet, ou une oeuvre autiste et donneuse de leçon, Sono Sion pense aussi à s'amuser et n'oublie pas une certaine ironie mordante et désespérément drôle, comme ce garçon, heureux et amoureux de sa petite amie, qui en se suicidant du haut d'un immeuble tombe littéralement sur sa petite amie. Le réalisateur n'engonce pas son film dans l'austérité, il lui donne de l'air et joue avec la mise en scène, avec la forme pour faire passer le fond.

 

 

Ca cadre plutôt joliment, sans être transcendant, c'est une certaine épure qui prime dans la composition (sauf dans les séquences avec Genesis, ou dans celle dite de la "menuiserie" vers la fin, où Sion lâche un peu les chiens) malgré un cadre très mouvant. Il se permet même des petites gourmandises, comme ce champ / contre-champ (le seul, me semble-t-il, ou un des rares) dans l'hôpital au début, volontairement vulgaire et comique (cette impression est accentuée par le jeu des actrices), très soap-like en fait, et qu'on ne peut décemment pas prendre au sérieux. La richesse vient du montage, dynamique et très bien rythmé même dans les séquences les plus calmes (il y en a peu, les plans sont en général assez courts et Sion coupe souvent, même si c'est pour faire des raccords dans l'axe). La photographie est souvent simple et naturelle, je n'ai pas l'impression qu'il ait beaucoup utilisé de projecteurs (pas mal de plans tournent sur 360°) mais fonctionne très bien, tout en n'oubliant pas d'être parfois plus riche et plus baroque (ce sont quasiment les mêmes scènes que pour les cadrages). J'ai trouvé le son très beau, fluctuant, mixé de manière sensorielle en n'hésitant pas à mettre en avant une porte qui claque, un objet qui tombe, bref, qui ne se focalise pas sur les dialogues. Les chansons sont en général très réussies et ne sont pas qu'illustratives, elles font avancer le film et s'intègrent parfois de manière assez iconoclaste au déroulement du film (chez Genesis, encore lui, vous verrez, c'est beau à pleurer).

 

 

Une chose que je n'ai pas mentionné avant et qui est d'une importance capitale : SUICIDE CLUB est un melting-pot complètement punkoïde de film policier, de gore, de drame, de comédie musicale. La structure même du film est mouvante, changeante, tout le temps surprenante, et ce mélange, qui donne finalement un film social tout à fait émouvant et juste (et qui se finit d'une manière sublime et très confuse, mais je vous laisse le découvrir), permet de ne pas être écrasé sous le poids social du film. Vraiment très beau.

LJ Ghost.





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Publié dans Corpus Analogia

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Epikt 16/08/2009 15:37

Attention !"Noriko's Dinner Table" n'est absolument pas :1/ une version longue de SC (une formulation hasardeuse de ta part sans doute, mais ne laissons pas trainer le doute)2/ une préquelle à SC ; c'est un spin-off, la plus grande partie du film se déroulant d'ailleurs après SC.Le titre "Suicide Club 0", qui n'existe que sur le DVD français, est une connerie sans nom !(pour la petite histoire il avait tourné en festival sous le titre "Requiem pour Noriko", ce qui est également racoleur)Ca m'y fait penser, il existe une BD adptée du film. Très recommendable.En fait, il s'agit d'un des exemple que je prends quand j'ai besoin de parler d'adaptation (hum... de ce que devrait être une adaptation) puisqu'elle le fait de très belle manière : comme le film ça commence par le suicide de 54 lycéennes qui se jètent sous un train, mais il y en a une qui survit ! D'ici la BD biffurque sur une histoire qui n'a quasiment absolument plus rien à voir avec celle du film, mais se permet de finalement développer exactement les mêmes thèmes.Ca nous change des adaptations littérales, pour sur.

minary 14/08/2009 20:43

Bonjour! je ne l'ai pas encore vu (je viens de me taper les 3 "Océan" d'un coup en sirotant divers cocktails,suis un peu paf) mais  il y a une version de 159 mn=suicide club0: noriko's dinner table et celle de 100 mn:suicide club qui se passent à un an d'intervalle .C'était vendu 15 € ,encore une folie pécunière...mais je ne suis jamais déçu en suivant vos "conseils".

LJ Ghost 05/08/2009 19:57

Je sais que tu parles de SUICIDE CLUB dans le bel article sur le beau UZUMAKI, mais j'ai cherché aussi avant d'écrire, et je n'ai rien vu.

DR Devo 05/08/2009 19:14

Haha, faut que je vois ce faux numéro zero alors! je n'ai vu que ce seul film de ce realisateur! Il me semblait avoir écrit sur SUICIDE CLUB mais je n'ai pas vu l'article sur le site, et donc, comme j'avais vraiment voulu ecrire dessus à l'époque  je pensais avoir pris mes desirs poour la réalité. je vais faire une deuxième vérification!Merci de ta vigilance!Dr Devo.

Epikt 05/08/2009 12:55

Tiens, il n'y avait pas déjà une critique de ce film par le docteur ? Mais qu'importe.J'en profite pour vous inviter à regarder 'Noriko's Dinner Table', sorte de pseudo spin-of de 'Suicide Club' (l'éditeur français l'a même appelé "Suicide Club 0", lol) qui est absolument magnifique - comme la plupart des films de Sono Sion en fait (mais plus).