KURT COBAIN : ABOUT A SON de Aj Schnack (USA-2006): Salut les Cobain !

Publié le par Norman Bates








[Photo: "Discours du Dr Devo à la Pologne" par Norman bates.]





Le public béat retient son souffle, les projecteurs s'affolent, la musique redouble d'intensité. Chaque morceau de roue segmente un peu plus l'infini, je vois des choses étranges aux frontières de mon champ de vision. Tout s'arrête. La roue à choisi, ce sera KURT COBAIN : ABOUT A SON qui est sélectionné. La foule se lève à l'unisson et applaudit à tout rompre, des confettis tombent du ciel, ma vision se brouille, je disparais. 3 h plus tard je reprends connaissance dans une piscine ou nage un nouveau né nu. Nous sommes en septembre 1991, j'ai tout juste 16 ans, Nirvana est le groupe que les jeunes désœuvrés un peu loosers écoutent toute la journée en se demandant quel est l'alcool le moins cher pour pouvoir aborder une fille ce soir. Je suis assis avec mon jean troué, je regarde le rock et son apogée, je bois une bière. Maintenant il fait nuit, je me retrouve dans le complexe thalasso du building Matière Focale. Un fantôme me regarde, comme écho a mes pensée. En reprenant une bière il me demande si nous sommes toujours ce que nous avons été. Doucement je me coule dans l'eau, les bulles entourent mon visage...

La vie de Kurt Cobain a déjà été adaptée au cinéma par Gus Van Sant dans une comédie romantique qui parlait en fin de compte plus de William Blake que de Cobain.  Il n'y a eu à ce jour encore aucun biopic classique consacré au clochard le plus célèbre du monde, et ce n'est pas AJ SCHNACK qui va me contredire. Il signe en effet un documentaire au sens cinématographique du terme, c'est à dire qu'il est mis en scène du début à la fin ! Je m'explique, toute les images du documentaire ont été réalisées pour le doc, il n'y a aucune image d'archives. On ne voit pas Kurt Cobain pendant tout le film ! On ne voit personne de Nirvana, ni même de l'époque du grunge. Enfin il y a juste les toutes dernières images du film qui révèlent le visage du blondinet pendant quelques secondes. Ca c'est du docu comme je les aime ! Je vais vous expliquer rapidement le procédé, ça ressemble un peu à une critique de Matière Focale TV, en beaucoup moins sublime évidemment : la bande son est une interview d'1h30 de Kurt Cobain, entrecoupée d'illustrations sonores (mais là encore jamais de Nirvana) point barre. Cobain raconte sa vie, un peu tout et n'importe quoi, et pendant ce temps AJ SCHNACK fait du montage, balance des images ayant plus ou moins de rapport avec ce que raconte la rock star. Et voilà à quelle sauce le mythe est mangé. Rien que pour cela je me lève, et j'applaudis.

Plastiquement, c'est très soigné. Il y a du cadrage, de l'éclairage, même des idées ! On est bien loin des documentaires laids et soi disant pédagogiques qu'on nous balance à toute les sauces, à la TV comme au cinéma. Ici les images sont parfois sublimes, cadrées et montées. Le début est extrêmement drôle, on dirait du Yann Arthus Bertrand en inversé : de longues vues d'avion ou d'hélicoptère dans des paysages urbains, ou il n'y a que de la pollution. Il filme des péniches, des cheminées, des embouteillages, une sorte d'environnement industriel en friche ou la nature est réduite à la part congrue. C'est dans un bateau, alors que la nuit tombe doucement, que Cobain commence à parler. Il annonce qu'il n'a aucune envie de raconter sa vie privée, qu'il a eu une vie inintéressante et pourrie, et que de toute façon personne ne mérite de connaitre sa vie. Petit à petit il va se confier quand même, sans jamais trop s'attarder sur des faits précis, mais va plutôt dépeindre des impressions, des anecdotes futiles qui n'ont aucun intérêt. Ce n'est pas dans ce film que vous aurez des scoops sur des coucheries éventuelles avec d'autres stars du show business, en gros. Pendant ce temps on traine dans les endroits qui ont peut être vu grandir la star, mais à notre époque. Le film est découpé en trois : Aberdeen, Olympia et Seattle, comme la naissance, la vie et la mort. A chaque fois ce qui marque c'est la ressemblance des lieux, les mêmes fumées, les mêmes friches un peu glauques. Parfois les images s'attardent sur des gens lambdas, parfois sur une scierie qui rappelle TWIN PEAKS, ou sur des hommes nus nageant dans des piscines. Ce que la mise en scène exprime via ces images de lieux supposés de vie, c'est que l'artiste est avant tout le fruit d'un espace et des personnes qui le peuple. La musique est ici le fruit d'une rencontre entre une réalité tangible (géographique) et une réalité fantasmé (celle de Cobain). Cobain explique au début que c'est justement ce décalage qui va se creuser, il croit enfant qu'il est un extra terrestre, et va tout faire toute sa vie pour s'extraire des lieux, se retrancher du vrai monde. Il passe par exemple des jours enfermés dans un appartement, ou a se droguer pour pouvoir survivre. Cette latence, ce différentiel est bien mis en valeur par la mise en scène, grâce au procédé, et grâce à cela uniquement. La combinaison des paroles, du son et de l'image forment quelque chose de différents de ces trois parties prises séparément. La tristesse émanant du personnage est donc rendue sensuellement, et même sans comprendre le sens de ce que dit le chanteur, on a cette impression d'intense vide de ces citées américaines. Les gens à l'écran ne parlent jamais, l'interview et la musique occupent tout le champ, comme si elles empêchaient à la réalité de s'incarner. Tout parait vide et triste, on a l'impression d'être dans la peau d'un sourd muet. Tout les gens que l'on croise sont juste des portraits sans vie, des sourires esquissés, des pantins amorphes. En fait ils sont un paysage, une ambiance, et non des personnalités différentes. La seule personnalité c'est celle du sujet, ce qui donne vraiment la sensation d'un film de tête, d'une déambulation dans des pensées, d'un puzzle de sensations que la vision incarne à certains moments et à d'autre non. Des passages animés montrent que l'imagination seule met de l'originalité et de l'extra-ordinaire au sens premier dans le paysage : la création comme seule échappatoire à ces mornes espaces.

Si le procédé est plutôt soigné et intéressant sur le papier, en pratique c'est pas toujours ça. Autant certaines parties sont très belles et réussie, par exemple ces méduses utilisées comme chez Resnais, symbole de la solitude, ces images de gens qui nagent ou le montage qui s'accélère sur la fin, passant de plus en plus vite sur les hommes pour s'attarder sur des décors vides ou des villes désertes, autant les passages animés ainsi que certaines séquences uniquement illustratives comme cette scierie alors que Cobain évoque le travail de son père sont assez vides de sens et ennuyeuses. Sur 1h30 le procédé ne tiens pas la longueur en fait, c'est parfois assez vain et creux. Ca n'empêche pas que c'est bien plus intéressant que la plupart des documentaires actuels, qu'il y a un vrai point de vue et une vraie émotion qui passe dans ces images. C'est assez rare pour être signalé. Pas besoin d'être fan de Cobain pour aimer, j'ai moi même arrêté il y a bien longtemps, et j'ai juste découvert un portrait intéressant d'un homme hors du commun, sans que sa musique ne soit cité à aucun moment. KURT COBAIN : ABOUT A SON pourrait être au fond une fiction complète...

Norman Bates.







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Publié dans Corpus Analogia

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