(Photo : "Tout d'un coup, un inconnu vous offre une critique..." par Dr Devo
d'après une photo du film DELLAMORTE DELLAMORE de Michele Soavi)



Chers Focaliens,

Ah, l'été cinématographique français, quel poème, quel calme, quel vide ! [Toujours commencer son article par une phrase incontestable ; n'ayez pas peur des clichés.] Si l’on a conseillé à nos petits vieux d'aller officiellement et pour la patrie se promener dans les cinémas (ce qui en dit long sur le décalage entre nos dirigeants et le peuple : les retraités squattent déjà énormément les salles, ils ne sont pas nés de la dernière pluie), aucune statistique n'a été fournie par le gouvernement sur le nombre de vieux morts d'ennui au cinéma pendant la canicule.

Profitant de la popularité du film ROMANZO CRIMINALE, largement porté aux nues par la presse et le public, et dont on avait parlé ici, on a le droit cette année, et même en quelques mois, à un troisième film italien, si l’on compte également le téléfilm 35 mm de Moretti (auquel on préférera, si l’on aime la satire, la réédition des œuvres complètes, et vraiment télévisées pour le coup, des shows de Benny Hill en DVD, sur lesquelles nous nous attarderons prochainement). Trois films italiens, c'est la fête ! Curieusement, dans les esprits cinéphiles, le cinéma italien, qui a accouché de formidables cinéastes, est largement sur-coté sur le Marché du Bon Goût. Et plus curieux encore, dès qu'un film italien se traîne dans un long râle d'agonie jusqu'à nos écrans, on le félicite pour sa résistance, résistance à l'Italie de qui-vous-savez, résistance à la télévision transalpine, la pire du monde.
Mais soyons sérieux. En matière de télévision, on n'a de leçons à donner à absolument personne. De plus, si l'Italie a accouché de réalisateurs remarquables (Pasolini, Fulci, Bava, Argento, Fellini, etc., et des tas de petits maîtres tout à fait réjouissants), elle fut aussi la patrie d'un certain cinéma de papa détestable et souvent "à thèse", ou tout simplement mièvre (Risi, Scola, etc.). L'horreur ! Héritée, il faut bien le dire, de l'aura du cinéma néo-réaliste, lui aussi largement sur-coté et bougrement limité. Bref, pour un ALLEMAGNE ANNÉE ZÉRO regardable de justesse (une belle dernière partie), combien d'horreurs galactiques hollywoodiennes avec les De Sica, les Visconti et consorts ? L'Angleterre ou l'Allemagne des années 70, par exemple, étaient beaucoup plus intéressantes. Bon. Mais ceci dit, l'Italie exerce une aura sincère auprès des cinéphiles. C’est un fait. En tout cas, de nos jours, on peut constater à la lumière des deux films récents sus-cités la médiocrité tout à fait notable des pauvres métrages italiens qui nous parviennent. C'est simple, par endroits, on dirait des films français !

ARRIVEDERCI AMORE, CIAO est différent, sur le papier tout du moins, car il signe le retour de Michele Soavi aux affaires après 12 ans de purgatoire télévisé, justement. On évoque alors avec nostalgie le sublime DELLAMORTE DELLAMORE, film merveilleux et chef-d'œuvre de son réalisateur, qu'on trouve en DVD pour pas cher et dont la poésie et les partis pris esthétiques forcent le respect. Quelle beauté ! Les plus jeunes d'entre nous ignorent peut-être que Soavi troussa de forts agréables films fantastiques, dont BLOODY BIRD qui était alors fort coté dans les années 80 [Et que Neo Publishing va éditer prochainement ! NdC]. Soavi (qui fait de belles piges chez Gilliam ou Argento en tant que réalisateur de seconde équipe ou premier assistant [Quand il ne fait pas l’acteur ! NdC]) est quelqu'un de fabuleusement capable. Et DELLAMORTE... nous laissait sur notre faim, dans le sens où le garçon faisait enfin, avec ce film la preuve de son immense talent, son film étant bien plus original et abouti. Sa disparition des écrans au même moment fut une chose triste. Un envol majestueux brisé par la détonation atomique du fusil du chasseur... Mais cessons de pleurnicher.

Alesio Boni (acteur que je ne connaissais pas) est un homme d'une quarantaine d'années dont le passé est marqué par la lutte révolutionnaire communiste. Mais alors que la plupart de ses amis faisaient la révolution dans les facs et les salons, Alesio mettait la main à la pâte. C'était le temps des factions rouges et des plastiquages. Par la suite, Alesio n'abandonne pas la lutte armée et exporte son talent de guerrier révolutionnaire en Amérique du Sud, où il combat auprès des guérilleros locaux. Des années après, de nos jours, Alesio décide de quitter la jungle et la "résistance" armée. Celui que ses compagnons d'arme appellent Che Gevarra (héhé !), décide en effet, après l'exécution d'un ordre absurde, de revenir en Italie où il est toujours recherché pour des attentats. Las et usé, il obtient un passeport français et débarque à Paris. Il rencontre là un ancien communiste révolutionnaire devenu écrivain de polars à succès (et vrai révolutionnaire de salon, lui ! Ça vous rappelle quelqu'un ?). Mais les anciens amis communistes ont laissé la révolution au vestiaire. L’écrivain refuse de l'aider. Alesio part quand même en Italie, où il doit être entendu par l'inspecteur Michele Placido. Il se retrouve en prison quelques temps. Mais en échange de quelques noms, Alesio est relâché au nom de la loi de Réhabilitation. Selon cette loi, un ancien "activiste" peut voir sa peine annulée s'il trouve un travail et peut justifier sa bonne conduite pendant cinq ans. Alesio dit vouloir se ranger des voitures et avoir, enfin, une vie normale. Il trouve à sa sortie un emploi dans un bar à prostituées branché, où il assume la sécurité et le bon déroulement des divers trafics qui s'y déroulent... Elle commence bien, la réhabilitation...

Va-t-on retrouver le Soavi de DELLAMORTE DELLAMORE, me dis-je en début de séance ? La télé a-t-elle pourri notre homme ? La réponse ne tarde pas : un plan, puis un deuxième sublimement monté au troisième... On sait d'entrée de jeu que le garçon est en forme, et qu'on vient de voir un des plus beaux points de montage (sinon le plus beau) de cette année cinématographique. [Le troisième plan en lui-même est magnifique en plus, avec une belle utilisation absurde de la caméra subjective...] Bienvenue en Cinéma !
Et des choses magnifiques, il va y en avoir beaucoup ! Je brûle de vous décrire les tout premiers plans que je viens d'évoquer, mais je me retiens pour vous en laisser la surprise. L’introduction sud-américaine qui suit donne le La et renforce l'impression de retrouver un Soavi en forme. Reconstitution du camps de guérilleros presque fantastique, direction artistique travaillée (les costumes militaires sont des répliques de VOYAGE AU BOUT DE L'ENFER quasiment), jeu de cadres gourmands (le miroir), spatialisation impeccable, montage alerte (champs/contrechamps très efficaces), jeu d'acteur subjectif, et jeu sur le son simple mais terrible (la bouteille de whisky qui brouille le signal radio). Il y aura des choses sublimes régulièrement pendant tout le film. Notamment dans la boîte à prostituées où se déroulent des choses très vulgaires mais renversantes (le cunnilingus avec la balançoire, en caméra subjective, fallait oser !). Soavi fait le pari assez construit et artificiel de présenter une vision subjective basée sur une espèce de demi-témoignage (brouillé par une voix-off inconstante et elliptique), dans lequel le réalisateur ne se lasse pas d'intervenir pour forcer le trait jusqu'à la lisière, non pas de l'abstrait, mais du gratuit total. Et il n'y va pas avec le dos de la cuillère, chargeant la mule régulièrement et n'hésitant pas à mêler les éléments les plus vulgaires (éclairages marqués et musiques ignobles dans la boîte). Le résultat a de la gueule.
Le récit se fera en trois parties disproportionnées : la première en Amérique du Sud, puis sur le retour en Italie, la seconde plus traditionnelle autour du thriller plus marqué et plus classique, et enfin la magnifique dernière partie, qui répond à la première en déplaçant le "genre" de la manière la plus subjective qui soit.

Que ce soit par le décorum ou la mise en scène, le film trace une sacrée ligne. Le personnage d'Alesio Boni (mâle italien dans toute sa puissance) veut se ranger et atteindre une vie normale, sentiment que l'on comprend, malgré l'antipathie certaine que peut provoquer ce personnage pas aimable pour un sou. Mais justement, cette volonté d'une vie simple et normale, nous l'avons tous mal comprise, comme nous le rappellera cruellement la troisième partie. Ce que veut Alesio, ce n'est pas la paix, c'est un appartement et une belle voiture. Scandale absolu de ce film : faire un trait d'union entre révolution radicale (Alesio a quand même mis ses idées en pratique, contrairement à la plupart des gens) et petit-bourgeoisisme (comme disait Salvador Dali) le plus abjecte. Et si l'un était directement relié à l'autre ? C'est là la fulgurance qu'impose Soavi. Dans les deux cas, et en imposant à son film ce grand écart Van Dammien, c'est le Romantisme que Soavi attaque de front. Un dénonciation de la crasse, de la bêtise et de la violence de ce romantisme stupide qui ne révèle rien, (même pas une idéologie, si ce n'est la petitesse des horizons proposés par notre société moderne. Alesio est une ordure finie, certainement, mais plus encore, c'est un con, et finalement ce n'est quasiment plus un hasard que cette rencontre hasardeuse avec celle qui va devenir sa femme, une petite étudiante banale. La scène principale du film (enfin, la deuxième), celle de la visite de l'appartement, est de ce point de vue hallucinante, et d'une violence certes assez drôle, mais sanglante. À quoi rêve le révolutionnaire, fondamentalement ? À un frigo américain avec double porte ! Il partage le même rêve que la ménagère de moins 50 ans ! C'est ignoble. [Le retour de la musique à cet endroit est d'une barbarie fabuleuse...] En ce sens, Soavi signe un film absolument pas aimable, et qui dit merde à tout le monde ou presque. Un film anarchiste en quelque sorte, dans le noble sens du terme, bravo ! C'est sur ce point qu'il est passionnant de comparer ARRIVERCI AMORE, CIAO avec ROMANZO CRIMINALE qui lui, au contraire, formellement et sémantiquement, était une apologie complète du Romantisme gangstérisé. Le pont entre les deux films est étonnant. ROMANZO... prouve quasiment la pertinence de ARRIVERDERCI... Pertinence qui se relaie également dans l'esthétique et la mise en scène : le film de Soavi enfonce et détruit son médiocrissime confrère et le contredit sur tous les plans. ROMANZO CRIMINALE était une chose affreusement petite-bourgeoise et romantique (au sens artistique du terme), chose bien évidemment inacceptable. La photo des deux points opposés est hallucinante. Ça fait mal.

Charge anti-romantique et anti-bourgeoise, ARRIVERDERCI... ne s'investit pas comme film à thèse, mais comme film délicieusement subjectif. Chose rendue possible par la belle effronterie des dispositifs (qui relaient et épousent, par une certaine vulgarité ostentatoire, parfaitement le projet). Le montage image est par endroits magnifique : le corps d’Isabella Ferrari qui retombe sur le lit après le sexe, en insert (très beau), par exemple. Ces choses belles font du bien, surtout par les temps qui courent, où les plans sont de plus en plus atomisés et désunis les uns des autres. Certains comme Soavi nous rappellent l'incroyable force, la belle puissance du collage et du scotch ! Le cinéma, c'est une paire de ciseaux et du scotch !
Evoquons enfin la sublimissime scène de trauma du film, qui a deux avantages. Le premier est de faire relire le romantisme du film sous une autre lumière (on avait une reprise vulgaire de APOCALYPSE NOW, et on se retrouve avec quelque chose de beaucoup plus fantastique, terre à terre et violent), et relier le film à un univers subjectif (à travers la référence aux FRISSONS DE L’ANGOISSE d’Argento, dont on emprunte ici le principe). C’est la plus belle scène du film, et aussi la plus belle partie sur le plan sonore (L'autoradio ! Là encore, il fallait oser ! Quelle horreur ! Que c'est beau !).

Ceci dit, on reste quand même en dessous de DELLAMORTE... Le sujet est sans doute moins original, et ici, malgré toutes les qualités que je viens d'évoquer, et sans que cela ne provoque d'ennui en projection, certains plans sont beaucoup plus anodins. Le soin est toujours là, bien entendu. Mais quand on voit l'incroyable force des plans les plus beaux, on se demande un peu pourquoi Soavi ne continue pas à faire des plans de la sorte tout le temps, et pourquoi certaines parties de sa mise en scène sont plus classiques. En un mot, on sent que le réalisateur en a énormément sous le pied. Malgré le plaisir immense que l’on prend en salle, il y a là un point de frustration certain : le film est superbe, mais pourrait être deux fois plus beau. Il y a donc deux vitesses esthétiques dans ce film. Mais ne boudons pas notre plaisir. ARRIVEDERCI... est quand même un superbe film, un retour aux affaires brillant, et domine largement cette morne année de cinéma 2006. Et comme on n’attendait plus Soavi, on peut le dire, ce film est la première grande surprise de l'année !

Dépêchez-vous d'aller le voir (si vous faites partie des rares villes qui ont le film) car, vu comment c'est parti, la deuxième semaine d'exploitation va vous proposer des horaires ignobles (genre matin à 10h et soir à 22h30 !), et le film ne va pas rester à l'affiche bien longtemps.

Un petit mot sur Michel Placido qui est hénaurme et tout à fait précis dans la vulgarité. Un vrai plaisir !

Délicieusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Dimanche 6 août 2006 7 06 /08 /Août /2006 11:07

Publié dans : Corpus Filmi
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