THE SECRET LIFE OF WORDS d'Isabel Coixet (USA-Espagne 2006): La maladie glamour

Publié le par LJ Ghost









[Photo: " Don't you forget about me" par LJ Ghost.]


Sarah Polley est belle. Elle est aussi sourde (enfin, pas complètement, elle a un appareil auditif) et a un accent bizarre, qui semble venir d'un pays de l'est, ce qui fait beaucoup pour une seul personne. Elle travaille dans une usine d'emballage, apparemment, et ça semble lui convenir. A vrai dire, on ne sait pas vraiment, parce qu'elle ne parle à personne et est toujours d'humeur brumeuse. Un jour, le patron de l'usine la convoque pour lui dire qu'elle fait bien son travail, mais le fait qu'elle n'ait jamais pris de vacances, n'ait jamais été malade et n'ait même jamais été en retard irrite ses collègues et les syndicats, il la somme donc de partir trois semaines ! Elle s'exécute et se retrouve dans une petite ville perdue où elle s'ennuie beaucoup. Elle veut s'occuper. Elle rencontre un homme par hasard, qui cherche une infirmière pour soigner un blessé sur une base pétrolière perchée au milieu de l'océan. Ce blessé est Tim Robbins, il est brûlé un peu partout sur le corps suite à un accident dans la base et surtout, il est temporairement aveugle. Si leur premier contact est froid, au fur et à mesure du temps Sarah va se détendre auprès de cet homme.

 

 

Film de maladie (Robbins brûlé et aveugle) + film social (l'usine, le handicap, l'accent) + mélodrame (on devine le lourd passé de Sarah Polley) = un truc qu'on n'a pas forcément envie de voir, là, comme ça. Sauf que ce serait peut-être une erreur.

 

 

Pourtant quelque chose se passe dans ce film. Ce n'est pas une orgie extatique de choses sublimes (John Hughes, reviens), disons que la beauté arrive par à-coups, par intermittences, entre des choses beaucoup plus banales. Le film commence de manière surprenante : des plans très courts, entrecoupés de fondus au noir, montrent l'accident sur la base, qui blessera Tim Robbins. C'est au niveau de la bande-son que les choses sont intéressantes : Coixet utilise une musique jazzy un peu wong kar-waienne plutôt prévisible mais qui fait son petit effet, et surtout une voix off, très étrange, très malmenée, un peu comme le nain dans TWIN PEAKS (en moins extrême et sublime, bien sûr). Quelque chose cloche avec cette voix, ce n'est pas Sarah Polley qui parle, pourtant elle semble la connaître et deviner son for intérieur, mais pas seulement, elle dit aussi que Sarah lui parle, la coiffe, l'habille, lui donne à manger, alors que dans la présentation de l'actrice, il est tout à fait clair qu'elle vit seule et, plus important, qu'elle ne veut vivre avec personne. Qui est donc cette mystérieuse voix ? Surtout que sa présence apporte au spectateur le sentiment du doute ; on se demande si Sarah n'est pas folle, si elle n'a pas une poupée bizarre installée quelque part, qu'elle dorlote encore comme une enfant, ou si c'est une amie imaginaire, ou si c'est sa conscience, en tout cas quelque chose qui tranche complètement avec le ton très réaliste du film. Ca n'est pas mal vu. Le reste n'a véritablement rien à envier au drame traditionnel et au film hollywoodien. Il y a du pathos, des larmes, la mort, des amoureux malheureux, un passé trop lourd à porter, un happy end, bref, tout se passe selon le plan. Mais ça ne se passe pas si mal finalement, et on se retrouve à suivre le film sans vraiment se crisper à la moindre petite chose pas très belle (chansons pop branchouilles non-stop, cadres serrés, photo sans relief) grâce à Sarah Polley, qui est formidable, comme d'habitude, et qui sauve le film du naufrage.

 

 

En fait, le souci principal, autre que ce dont j'ai brièvement parlé un peu au-dessus, c'est que Coixet n'arrive pas à finir son film correctement. Elle l'étire, l'étire, l'étire, un peu à la façon du SEIGNEUR DES ANNEAUX (la comparaison s'arrête là), comme si elle cherchait à tout prix le moyen de finir son film sur une note positive. Le drame n'est pas loin, enfin, pas tant le drame que la tristesse, et on sent que la réalisatrice hésite à s'arrêter là, ce qui aurait été selon moi une bonne idée qui aurait en plus donné au film tout son sens (tout ça aurait été inutile finalement, un épisode et rien de plus, ce qui aurait été beau). Mais elle continue la bougresse, et on n'est pas loin du beau garçon et de la belle jeune fille, sur une plage de sable au soleil couchant et courent l'un vers l'autre pour se serrer dans les bras. Bon, là la plage est remplacée par une usine au fin fond de l'Irlande, mais c'est la même idée. Dommage, donc.

 

 

Il y a pourtant deux-trois jolies choses, très émouvantes, comme certains plans de demi-ensemble plutôt bien composés et ces quelques (trois ou quatre, pas plus) faux-raccords dans l'axe, qui nous font décrocher de la bluette dramatique pour atteindre une espèce de vraie mélancolie. Autre bonne idée, ne pas avoir illustré le passé de Sarah, ce qui aurait été encore plus lourd mais n'aurait pas vraiment dépareillé dans ce film si prévisible.

 

 

Au final, THE SECRET LIFE OF WORDS n'est pas particulièrement réussi, c'est même plutôt le contraire. Mais si on aime Sarah Polley, et j'espère que vous aimez Sarah Polley, on se risquera à se frotter à la bête espagnole, pas infamante mais pas transcendante non plus.


LJ Ghost.






Découvrez d'autres articles sur d'autres films en consultant l'Index des Films Abordés.

Retrouvez Matiére Focale sur Facebook



Publié dans Corpus Analogia

Commenter cet article