ILS, de David Moreau et Xavier Palud (France-2006) : La Tentation de l'Industriel...

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Ce qui s'est vraiment passé..." par Dr Devo)
Chers Focaliens,

On a essayé par tous les bouts. Avec de l'argent ou plus modestement. On cherche encore la formule, mais qu'est-ce qu'elle est dure à trouver, la recette du film fantastique "à la française", ou plus modestement du film fantastique fait en France. Et souvent, malgré des choses plus réussies que d'autres, la mayonnaise a du mal à prendre. C'est rageant, surtout si on regarde du côté de l'Espagne qui elle, avec Brian Yuzna, a su sortir son épingle du jeu en produisant des films qui, d'un point de vue technique, sont en général impeccables, et qui sont beaucoup plus ambitieux que les projets du type BROCÉLIANDE ou PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS.

Allez, on remet le couvert et on réessaie avec ILS de David Moreau (espérons qu'il ne soit pas docteur) et Xavier Palud (remarque, il pourra aider son copain comme ça...).

Olivia Bonamy est, depuis peu, professeur de français au lycée français de Bucarest. Elle vit avec Michael Cohen, jeune écrivain. Ils habitent tout deux dans une grande (immense même) maison dans la campagne environnante, une espèce de vieille bâtisse de maître aux plafonds délicieusement hauts, perdue dans la forêt. Un soir, Olivia est réveillée par des bruits et de la musique dans le parc. Elle réveille son compagnon. Ils s’aperçoivent que la voiture a changé de place. Avant qu’ils aient le temps de faire quoi que ce soit, le véhicule est volé sous leurs yeux. Il faut se rendre à l’évidence : des intrus rodent autour de la maison. Ils essaient d’y pénétrer, font du bruit, coupent l’électricité, le téléphone… Un terrible huis clos commence pour le couple, face à ses assaillants mystérieux dont on ne sait rien et qui semblent n’avoir aucun but, sinon celui de les terrifier, ou pire de les éliminer…

Alors, il faut bien le dire, je suis très embêté avec ce film. Ça arrive de temps en temps, ce n’est pas un péché en soi, mais tout de même… Comme vous le savez, j’adore les choses expérimentales, les projets hors normes qui envoient balader les schémas classiques. Ici, la donne est simple et se présente franchement d’entrée de jeu. ILS sera tourné entièrement en vidéo, avec un rendu vidéo (sans essayer de se faire passer pour du 35mm), et avec une photographie qui n’hésite pas à donner dans le maronnasse et dans le "low-fi", comme dirait l’autre. ILS se veut brut de décoffrage. Second point important, l’agression sur laquelle se base le film est complètement basique. Pas de justification, en principe du moins, et pas de revendication. Les agresseurs sont quasiment anonymes, leurs motivations sont absentes. Bref, Palud et Moreau font le pari, en quelque sorte, de faire un film fantastique, un survival quoi (comme on dit à Mad Movies !), sans histoire, sans canevas précis autre que l’action elle-même et la narration (comprendre ici la mise en scène). Un peu l’équivalent du DUEL de Spielberg appliqué au slasher. Là, c’était l’histoire stricte et sans rien de plus d’un gars poursuivi par un camion. Ici, ce sera un couple assailli par "des gens". Pourquoi pas ? Sur le papier, voilà quelque chose de plutôt réjouissant.

J’imagine d’ici, même si je n’ai rien lu sur le film, que les gens ont dû vendre la chose comme une espèce de PROJET BLAIR WITCH. En fait, il n’en est rien. Si la pauvreté volontaire du contexte fait forcément légèrement penser au film américain, les deux processus sont très différents. Si Palud et Moreau veulent un film brut de décoffrage, il est évident que ceux-ci ont une volonté certaine de faire de la mise en scène, et non pas de la détruire comme le processus de captation de BLAIR WITCH l’exigeait. Le tournage de ILS est donc clairement orienté vers un découpage classique, avec ses champs/contrechamps, ses ambiances de photographie, un mixage sonore très travaillé et ne jouant pas seulement avec un certain réalisme (certains sons sont ostensiblement mixés de manière non-naturelle et quasiment fantastique). Par contre, effectivement, la mise en scène se veut "crue" en quelque sorte.

Pour ce faire, nos réalisateurs ne se gênent pas et, régulièrement, utilisent la légèreté du dispositif vidéo (plans embarqués en voiture notamment). Dans la maison, on s’aperçoit que bien souvent, les plans sont tournés caméra à l’épaule. La photo est quasiment monocorde, très étalonnée dans l’ensemble, avec une volonté d’assombrir la chose au fur et à mesure.
La première chose qui me saute à la figure, outre le fait que cette photo ne me passionne guère (question de goût), c’est, plus gênant, avant que l’action ne démarre, les mouvement de caméra que je trouve très maladroits, qui bougeottent beaucoup et contribuent à me faire sortir de l’ambiance "crue" du film justement. Ces plans évoquent plus des choses un peu panouillées, ou plutôt à moitié panouillées, et ça me sort un peu du film. Ceci dit, on n’est pas envahi, donc ça passe. Quand l’action déferlera, là, ça va gigoter un maximum, mais disons que le processus de filmage en vidéo rendra la chose plus naturelle qu’en 35mm.
On s’aperçoit rapidement également que les réalisateurs font beaucoup de plans, et que les points de montage sont nombreux. Le "bon point" est qu’il n’y a pas autant de gros plans qu’on pourrait le craindre (la grosse mode du moment, comme le prouvait récemment
DEVIL’S REJECTS). Par contre, l’utilisation des axes et la spatialisation en général sont carrément moins construits, plus décousus. Évidemment, quand l’action va commencer, le film va pousser dans une autre direction : l’agresseur étant potentiellement partout mais presque jamais visible, le point de vue va se restreindre et va tendre à aplatir tout effort de spatialisation et réduire l’échelle de plans… Non, pas tout à fait : cela va plutôt amener à se servir du plan comme d’un cache plongeant les alentours des personnages dans un hors-champ forcément hostile, d’autant plus qu’il n’est pas visualisé (ainsi, le plan ne fonctionnera qu’en une seule cellule, non reliée aux autres, comme si la mise en scène était bloquée).
Au fur et à mesure, les plans deviennent donc une espèce de montage hétéroclite d’éléments répétitifs, et si le film était moins construit narrativement (car le film a clairement plusieurs parties), on pourrait dire qu’en avançant, le film voit se détruire sa mise en scène (ce qui est une idée), l’image ne devenant quasiment que mouvement (cf. les plans d’échappée en forêt où la caméra filme de face en reculant Olivia Bonamy avec un cadre chahuté au maximum, à la limite de la lecture de l’image, ou le montage dans le grenier où les plans trop courts atomisent tout et ne jouent plus que sur le rythme, ce que fait par exemple Tsukamoto dans un tout autre style).
Bon tout cela n’est pas l’invention du siècle, allez-vous me dire, et les conséquences du processus et du sujet sur la mise en scène (notamment l’atomisation du plan) semblent bien logiques. Certes. Toujours est-il que, de fait, on est ici devant un objet moins orthodoxe que les films que l’on voit d’habitude.

Plusieurs choses me gênent. D’un point de vue structurel d’abord, le film est très découpé sur le plan narratif. Pré-générique, générique, introduction, présentation, soirée-type, agression, échappée N°1, tentative N°2, Exploration N°3,etc… et dans le désordre). Ce n’est pas tout à fait une plongée brutale dans un univers qui ne serait qu’agression. On nous présente une histoire, et l’agression va stopper le film, disons. Dans cet esprit de présentation de l’histoire, deux choses me gênent : d’abord la présentation de l’histoire comme étant une histoire vraie. Ce n’est pas très grave, mais de fait, c’est un balisage. L’introduction du personnage de Bonamy me parait vraiment trop longue et inutile. Un bon petit plan (une correction de copies ? Un plan en salle des profs ? Un dialogue ?) et c’était réglé. Mais non, Palud et Moreau introduisent leur film comme un vrai film fantastique : pré-générique sur lequel je vais revenir, scène d’école, interminable retour vers la maison, passage de Bonamy devant le lieu de la première agression, présentation de Cohen, etc. Voilà qui m’a paru bien long, et surtout bien conventionnel. Vous allez me dire : « oui, mais docteur, t’avais peut-être vu la bande-annonce et tu savais peut-être que ILS allait être brut de décoffrage, et donc, à rebours, tu trouves l’intro artificielle ».
Et bien pas vraiment, les amis ! Car le film s’ouvre sur un pré-générique qui met la puce à l’oreille en quelque sorte, et qui est peut-être représentatif du projet des deux réalisateurs français, et de ce que j’ai ressenti. Approchons-nous.

Le film commence sur une agression de deux autochtones. Classiquement, si on peut dire, comme beaucoup de films fantastiques. Bien. Dans cette séquence, on se retrouve en fait vite plongé dans l’ambiance globale du film. Loin d’être une action "américanisée" dans la mise en scène, cette introduction nous montre le dispositif que va développer le film : action crue, filmage vidéo, concentration sur les personnages et non monstration de l’agression (pas de caméra subjective du côté de l’agresseur), rythme langoureux, pauses interminables (comprendre cet adjectif de manière non-péjorative !), effets épurés, photographie brute et pas aimable, ambiance glauque et arrêtée, etc. Moreau et Palud dévoilent ni plus ni moins que leur modus operandi. Première remarque, de fait, l’introduction du personnage de Bonamy qui suivra, dans un style plus classique, dans une ambiance de film plus commune, peut donc me sembler longue et un peu maladroite, sans que ce soit une lecture à rebours.
Plus intéressant, c’est aussi dans cette première agression qu’on va trouver la façon de monter et de découper. Et là, j’ai tiqué. Le rythme n’est pas forcément précis, ou plutôt, on constate un léger flottement (le plan de face sur la fille qui sort de la voiture par exemple m’a paru un poil long). Je retrouve aussi dans cette séquence un cadrage qui ne me plait pas forcément énormément.

Et c’est là que le film me gêne, et que je ne monte pas complètement dans le train. Si j’adhère complètement aux plans un peu crados, qui frôlent ou atteignent le mouvement pour le mouvement (la fuite de Bonamy dans la foret, encore une fois), je trouve que du point de vue du cadre, et malgré le filmage à l’épaule, il ne se passe pas grand-chose de renversant. Dans le passage avec les bâches transparentes dans le grenier par exemple. Ou dans la séquence avant l’agression où la vie du couple Bonamy-Cohen nous est présentée : ce n’est pas seulement le mouvement cahin-caha qui me gêne, mais aussi le cadrage, qui ne me paraît pas exceptionnel, et qui aurait pu servir de formidable contrepoint à ces plans brutaux et crados que j’aime bien sinon. Je trouve que le travail du cadreur dans les passages les moins agités est un peu banal, sans grande force. Dommage. [Lars Von Trier, par exemple, aurait très bien fait ça : il sait faire du cadrage précis tout en utilisant un procédé de tournage très brut.] Comme le montage est très basique, on reste sur sa faim. Dommage, dommage, dommage.
Du coup, si le procédé est extrémiste, ce qui est de toute façon tout à l’honneur des deux réalisateurs, il semble manquer une pierre d’achoppement, une autre volonté esthétique. Si les plans les plus secoués, les plus brutaux et les plus malpolis fonctionnent (notamment avec une utilisation du grain très malpolie, et en poussant les expositions dans les limites basses de la captation, chose que j’achète tout de suite !), et séduisent parce que je suis un grand pervers et que j’adore quand on brise ainsi les procédés esthétiques au cinéma, les autres plans me paraissent non seulement plus maladroits, mais également montés gentiment. Je sais, les deux réalisateurs ont pris un parti difficile, et le film, de toute façon, est très fragile, et l’aurait été quoi qu’il arrive. Mais il reste quand même que pour un film qui alterne agitation destructrice (la forêt) et suspense inquiétant (les moments plus calmes), ces moments plus posés mais qui devraient être tout aussi anxiogènes sont minorés par une mise en scène plus banale. Du coup, ILS se retrouve en porte à faux. Bizarrement, on a donc une impression de manque de rythme, de monotonie non pas due à l’épuration volontaire du processus global, mais à une relative absence ou banalité du rythme interne à certaines scènes. Le son, très important dans le projet, vient renforcer ce sentiment. Il devient souvent un guide plus qu’il ne perd, et surtout se construit de manière très répétitive (pourquoi pas) dans son montage, et plus grave, très peu riche en textures. J’avais l’impression que ce son allait être plus ambigu et plus riche que cela. Sur ce dernier point (le peu de jeu sur les textures sonores), je reste assez déçu, et j’ai la nette impression d’un rendez-vous manqué avec Moreau et Palud.
Il faut dire que le film promet une esthétique industrielle (au sens de la musique industrielle des années 80), l’est en partie, mais par endroit et par petites touches seulement, là où le dispositif risqué de ce film permettait, enfin, de tenter cette expérience au cinéma. La présentation classique des personnages y est aussi sans doute pour quelque chose. Mais en tout cas, le film semble du coup largement hésiter.

Autre facteur, plus grave, de non-embarquement dans le film : les acteurs. Sans nuance, répétitif et finalement anonyme. Si ça passe à peu près, et encore, avec Olivia Bonamy, je trouve que Michael Cohen est complètement à côté et très loin du film (ça sent le cours Florent). Impression sans doute renforcée par la longue présentation du couple, dont je ne suis pas sûr qu’elle soit très utile au film. C’est vrai qu’il est difficile de s’impliquer dès lors. La scène de la clôture grillagée, par exemple, est vraiment pénible et froide de ce point de vue. Elle paraît même bien en-dessous du niveau global du film.

Bref, voilà un film dur à présenter dans un article ! C’est une construction de toute façon assez extrême, et donc fragile. Il y a une vraie prise de risque qu’on ne peut que louer. Si ça et là, des images à la texture très malpolie arrivent à l’écran pour notre plus grand plaisir (le dernier plan avec l’autobus par exemple, qu’on croirait tourné en S-VHS !), on reste un peu à distance devant la timidité des deux réalisateurs. Pas extrêmement précis dans le cadre, avec un montage un peu sage et peu expressif, et surtout un son bizarrement attendu, ils minorent leur expressivité, et adoucissent ce qui aurait pu être un grand film industriel (comme le fait superbement, dans un tout autre genre, Grandrieux, que j’adore, soit dit au passage). La rationalisation maladroite de la narration (cartons en entrée et sortie de films, introduction classique des personnages) et le jeu d’acteurs ouvertement plus critiquable par contre, font de ILS un film qui a le cul entre deux chaises, non pas par son projet (ça devrait être le cas) mais peut-être parce qu’il finit par faire preuve de trop de prudence. Si on ne peut que louer la volonté de faire quelque chose d’ aussi casse-gueule et fragile en ces temps très balisés dans le cinéma fantastique et de genre, difficile, en ce qui me concerne, d’embarquer totalement. On reste sur l’impression que, malgré la richesse du pauvre dispositif (moins tu m’en donnes, et plus j’ai d’espace, comme disait la poète), c’est encore ces choix de montage, de cadre et de sons qui empêchent ILS de décoller.

Entièrement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

MAYDRICK 13/08/2006 12:57

Oups ! J'ai oublié de répondre à votre question. Et malheureusement je n'ai pas vu le film, donc je ne peux pas encore juger. Je ne manquerai pas de revenir sur cette page si je vois le film un jour...

MAYDRICK 13/08/2006 12:55

Exactement. Pourquoi toujours incriminer le cours Florent ? D'une part il existe beaucoup d'autres cours privés tous aussi mauvais et une poignée (assez grosse quand même) de cours très recommandables. D'autre part ce n'est pas un cours qui fait le comédien. Marlon Brando aurait pu ne pas aller à l'Actor's Studio il n'en serait pas moins resté Marlon Brando.
A plus.

Dr Devo 13/08/2006 09:39

Cher Maydrick,C'est vrai un opeu cliché, mais j'y ai vraiment pensé, ça fait vraiment carricature son jeu. Ceci dit pourquoi toujours incriminer le cours florent? Qu'as tu penser de cet acteur, Maydrick?Amities, de même! Grand plaisir de vous revoir ici:Dr Devo.

MAYDRICK 13/08/2006 02:10

Mes amitiés, cher Dr.Un peu clichée la parenthèse sur le cours Florent. Non ?

Mr Mort 10/08/2006 19:23

Est-ce une excuse..? Hihi!