MON HOMME de Bertrand Blier (France, 1996) : Appelez-moi Encore France !

Publié le par Docteur Devo

(photo: "Placide et Muzo, Director's Short Cut" par Dr Devo)

Chers Amis,
 
Promis, là, on ne va pas parler des critiques. Ou alors un peu à la fin. On va se faire une critique entre nous, "à la fraîche".
 
Faire un site de cinéma, c'est facile. Il suffit d'un peu de temps. Ensuite, il suffit de parler de deux ou trois trucs : le montage (la mamelle d'un film, son élément le plus important, ce qui va le différencier de l'émission de tirage du Keno), le cadre (et par conséquent l'échelle de plans), la photo, et pour les plus sentimentaux d'entre nous, éventuellement, le scénario et les acteurs. Mais surtout, ne pas oublier les trois premiers éléments, et même plus, baser sa critique là-dessus. Trois petits paramètres, pour être sûr de parler de cinéma et pas de boucherie-charcuterie. Simple, non ? Premier constat.
 
Blier a une drôle d'histoire. C'est un type extrêmement populaire, et également complètement inconnu. Personne n'a oublié LES VALSEUSES et BUFFET FROID, ou encore TROP BELLE POUR TOI, mais le reste ? MON HOMME a déjà quasiment 10 ans, et je profite d'une édition DVD pour le voir pour la première fois. C'est marrant… LES ACTEURS, film monstrueux, m'avait laissé un souvenir couci-couça, avec quelques beaux moments, et puis LES CÔTELETTES passa trop rapidement, et de toute façon, il fut massacré par Besson (producteur du film) qui imposa à Blier un remontage plus "calme". Mais je me souviens avec émotion de UN DEUX TROIS SOLEIL, film culte pour moi à l'époque, et MERCI LA VIE, découvert un peu plus tard, sublime également. Et puis Blier, bon gré mal gré, sans commettre de faute irréparable, sort un peu discrètement de la scène, on n'y pense plus, on n'y fait plus référence. Voir MON HOMME, c'est revoir un vieil ami avec anxiété, en se demandant si les choses ont changé, d'autant plus que le film est classé parmi les mineurs du Monsieur. Bah... C'était ça ou UN DEUX TROIS (héhé), un Billy Wilder sur la guerre froide dont les photos hideuses sur le boîtier m'ont fait reculer. Et puis il y avait ce petit DVD tout mince, tout noir, qui avait l'air de s'excuser sur l'étagère. Le look de son maître en quelque sorte. On verra plus bas.
 
Marie, c'est une pute. Elle tapine dans une galerie. Et ce n’est pas n'importe quelle pute. Une indépendante, une heureuse, une qui est contente de faire ça, une qui gagne bien sa vie, une qui a un don et qui l'utilise avec une vocation certaine. Un soir, dans la cage d'escalier de son immeuble, elle repère un clochard qui dort dans les poubelles. Tu vas pas rester là, c'est complètement con, mon petit père, près des poubelles, y'a des rats, tu pourrais te faire mordre. Le clochard, la gueule défoncée, demande une pièce. Marie le fait monter chez elle, trop bonne, et lui offre un peu de blanquette, du vin, et finalement une place pour dormir près du radiateur. Et même un peu plus... L'amour jaillit, en coup de foudre quasiment. Marie propose à Jeannot le clochard d'aller plus loin. Elle, elle tapine, elle lui rapporte son argent, et ils vivent heureux ensemble. Jeannot dit : "Tu vas pas me donner tout ton argent ? Et si tu en as besoin ?" Ben, si elle en a besoin, elle lui en demandera. Et s’il ne veut pas lui en donner ? Bah, ça ne se passera pas comme ça... Elle lui propose d'être son "mac", mais un mac pas comme les autres, un gentil mac.  Réticent, il accepte, c'est l'amour. Marie travaille, rapporte de l'argent à la maison (elle gagne bien sa vie). La journée, Jeannot sort pour laisser l'appartement libre, il se ballade, il s'achète des fringues, il boit des petits cafés, mais il s'emmerde. Et il est beau gosse, Jeannot : grand, baraqué, prévenant dans un sens, contact et gouaille faciles... Il plaît aux femmes. C’est une sorte de don. Il leur fait tourner la tête, sans trop le vouloir. Et question amour, rien à faire, sans le vouloir, il assure. "Ça" lui répond au doigt et à l'œil, une espèce de don. Et il s'emmerde, le Jeannot, dans les grandes largeurs. Il finit par débaucher une manucure (il va à la manucure, c'est dire s'il s'emmerde), a une liaison avec elle, et c'est décidé, il veut devenir son mac...
 
On trouve sur ce site, enfin surtout quand c’est moi qui suis aux commandes de l’article, la même suite sans fin de litanies, de reproches cinématographiques. Toujours les mêmes  remarques, parce que les films se ressemblent toujours, et par conséquent, toujours les mêmes défauts, tristement auréolés ici et là de propos plus ou moins honteux qu’il s’agit de mettre en avant pour qu’on ne soit pas dupe, ou tout au moins pour qu’on réfléchisse à deux fois avant d’aller investir ses 7 euros, somme colossale à l’heure où la plupart des DVD dont on parle ici ne dépassent pas cette somme, ou alors de très peu. Ça vaut le coup de réfléchir à deux fois, et après, de toute façon, c’est chacun devant son choix. C’est ça, la liberté, il n’y a pas de porte. Litanie des défauts donc, dont on peut dire qu’ici, c’est absolument le contraire. Deuxième constat.
 
Le film est à l’image de son ouverture. Une musique sublime de Barry White (que je déteste, bien sûr, et encore plus maintenant qu’à l’époque, Barry White étant devenu l’hymne des li-li-bo-bos déguisés en secrétaires), musique sublime dis-je, car composée uniquement d’un texte parlé de quelques pauvres mots, sur une rythmique, même pas une batterie, encore plus radine. Une chanson qui se compose dans le silence, et où il y a plus, justement, de silences que de paroles. Par là-dessus, un petit jump-cut, mi-iconoclaste mi-putasso-lyrique (axe brisé sur les jambes de Grinberg, cliché presque eighties). Et voilà, le ton est donné. Le dialogue qui suivra, où Grinberg la prostituée alpague une mère de famille et lui propose de faire le trottoir avec elle (elle accepte bien sûr), ce dialogue, dis-je, ne servira qu’à centrer la tonalité chez Blier.
 
Puisque le cinéma du réel n’est qu’une vaste arnaque, morale d’abord (ou philosophique), et marketing ensuite, qui ne sert qu’à vendre plus d’Art et Essai, c'est-à-dire plus de films commerciaux passant en salle art et essai, puisque ce cinéma du réel ne sert qu’à faire du Tavernier ou du Téchiné, et bien sûr du Ken Loach (ou plutôt désormais, en 2005, du Almodovar, ça faisait longtemps !), Blier décide de faire judicieusement le contraire, comme il l’a toujours fait, et lecteur qui découvre le film par ces lignes, tu garderas à l’esprit qu’ici et malgré le sujet, point de « cinéma du réel » (expression oxymorique, si j’ose, et dans oxymoron, il y a « moron » en anglais),  point de cela, mais du Cinéma. On est en quelque sorte, et même si c’est diaboliquement exagéré, plus proche ici des Monty Python que  de TOUT SUR MA MERE (complètement absurde, cette échelle de comparaison, mais complètement juste en fait). Du brut, du décoffré, et du ciselé, aucun des trois termes ne s’annulant.
 
MON HOMME, c’est l’histoire d’un amour, et l’histoire de l’Amour quasiment, sans faire le catalogue de toutes ses formes (ce que ce serait empressé de faire n’importe cinéaste commerce-et-essai), mais l’amour en son plein.  Loin du personnage naïf qu’on a décrit, Marie, c’est une lucide, une généreuse, une droite qui sait ce qu’elle recherche, qui s’investit avec la foi du charbonnier, et souvent avec pragmatisme. Et il faut bien le dire, c’est le Coup de Foudre qui lui tombe dessus, beau et plein, le fondement de la relation d’une vie, mais contrarié, par… Vous verrez.  Un amour complet donc, mystique quasiment, et en cela proche de certains traits qu’on trouve chez Zulawski et ses personnages si purs, avec ici une nuance de taille : aussi lyrique mais moins (ouvertement) tragique. Une autre tonalité qui finit par dire la même chose, ou par dire des choses voisines. Mêmes préoccupations, quoi !
 
Comme tous les grands films ouverts et aboutis, MON HOMME ne parle pas pour ne rien dire, et son sens du dialogue, pas ambigu pourtant pour un sou, se fonde sur un langage subtil et poétique dont on a l’impression qu’il ne dit pas exactement les choses, mais tape juste à côté, comme un éclairage rendant le texte absurde ou plutôt non-sensique. Un langage propre aux dérives polysémiques riches de sens, qui rendent mille fois grâces aux sentiments mêlés qui ne manquent pas quand on parle de « ça », c’est-à-dire d’amour. On n’est pas dans la métaphore romantique et écrasante, on est dans le langage ouvert, libre et toujours en prospective, en quelque sorte. [Même éclat avec des mots différents et un rythme contraire dans J’ADORE HUCKABEES, le chef-d’œuvre de l’année, dont souvent les dialogues ne nous échappent que pour mieux nous frapper. Avec ce sentiment complètement sublime de mettre exactement « le doigt dessus », c'est-à-dire sur nos sentiments les plus forts et les plus fugaces, sur nos sentiments les plus à la dérive. Ici, nuance différente, mais même combat.]
 
On rit également énormément, Blier étant aussi cela, un homme qui rit. Le film est en décalage absurde, alors ça vient facilement. Un rire qui, et c’est plus rare, agit en fulgurance, comme l’émotion ici présente à chaque détour. De grandes saillies de rire et de grandes saillies d’émotion qui d’ailleurs, sens Barry White oblige, ne s’étalent pas, ne durent pas outre mesure. Blier n’est pas là pour faire du grand lyrisme qui dure jusqu’à épuisement. C’est dit, c’est fait, et si on passait maintenant à autre chose, comme disait la poète.
 
Et puis d’ailleurs, balançons cette analyse des sentiments, et cette description  de l’amour hors du train, si j’ose dire, le film est limpide du point de vue des choses exprimées, du point de vue sémantique, contrairement à ce qu’on avait dit à l’époque, et vous serez transpercés de toutes parts en voyant le film par la précision du Sentiment. Inutile que je me tue à vous faire comprendre le sens, ça viendra tout seul : Blier, égal à Grinberg, est d’une générosité complète et formelle de ce point de vue. Allez, revenons à la mise en scène.
 
Donc, posons nous la question : comment ce film beau et drôle à pleurer se goupille ? C’est simple, sans modestie aucune de ma part… Méthode Devo ! [Sommes-nous des Hommes ?] Comme dit plus haut, l’abstraite composition du gros Barry résume bien l’affaire. Et comme votre Bon Docteur (si vous saviez comme je vous suis dévoué) a déjà poussé le bouchon quasiment dans le cul de la bouteille (champagne, bien sûr !) en comparant MON HOMME aux Monty Pythons (Quelle malpolitesse ! C’est un régal ! Raccrochez, c’est une horreur !), osons une deuxième métaphore, et même, puisqu’on est en pleine auto-critique, osons une métaphore que PERSONNE ne fera jamais sur ce film, une métaphore que vous ne trouverez qu’ici. Rien que pour vous en quelque sorte. Ça vaut bien un nouveau paragraphe. Exécution.
 
MON HOMME de Blier, c’est un peu du Cronenberg français ! [« Ah non ! Cessez cela ! Je vous demande d’arrêter ! »] MON HOMME, sans aucun doute, c’est SPIDER, voire CRASH. Même combat de mise en scène. Loin de son image bordélique et festive, Blier ici, ce n’est que de l’épure. Tenter de faire du sublime avec très peu, après s’être sans doute baigné (hypothèse) dans un foisonnement délirant pendant les premières écritures. Beaucoup d’abord, en premier jet. Puis drastiquement, le minimum ensuite, juste avant de tourner. Comme dans SPIDER, et à l’inverse d’autres cinéastes généreux comme Von Trier (Shock The Monkey, comme disait le poète anglo-saxon ! On en reparlera) ou Zulawski, encore une fois, Blier joue avec le minimum, juste ce qui faut. Comme au XIIIe (le siècle, pas l’arrondissement), Le jeu des leviers est riche, mais on ne les bouge que si nécessaire, et l’unique obsession est l’épure. EPURE. Le mot est lâché, mes amis. Ce grand film loufoque n’est qu’épure, n’est que recherche du plan juste. L’essentiel est dit. Je peux presque m’en aller.
 
Un petit mot avant de partir. [Faire la critique de ce genre de film est complètement inutile ! A part peut-être pour accrocher un peu votre curiosité, ce que, sans doute, les témoignages de vos proches ayant vu le film ou les relents de 1996 balayeront en un clin d’œil !] Blier, le populo, Blier le respecté, et Blier le réputé, celui qu’on dit égaré (ce qui est souvent un bon signe, chez les grands réalisateurs), et au final Blier le conspué (en un seul mot), et bien, on a oublié…
 
Quoi ? Blier, le « putain » (hommage, et double en plus) de cadreur !!!! Allez me chercher un cadre aussi beau dans le cinoche actuel français… Et bon courage ! C’est sublimement cadré, la chose, et osons (tu la sens, la critique voilée ?) carrément, c’est à couper le souffle. Rien que pour ça, quasiment tous les autres (hormis, les Straub, par exemple…), peuvent aller se rhabiller. Deuxième évidence, mais peu prise en compte de nos jours : l’écriture du film se fait et dans le cadre, et dans l’échelle de plan, et dans le montage. Les trois en même temps.    Et là, l’épure prend tout son sens. Comment ne pas être éblouis devant tant de beauté ? C’est galactique, cosmogonique et sublissime. Evidemment, la photo suit, apportant une impression de luxe fabuleuse, comme par exemple dans la scène de la sortie de prison (décor effarant d’ailleurs). Cette scène et celle du coup de foudre dans l’appartement sont quasiment géniales. C’est quand même mieux que Renoir ou John Ford. Hallucinant, vous dis-je. Un sens de la durée phénoménal (bien mieux qu’un Mizoguchi), un sens de la coupe straubien, et une malpolitesse fulgurante et belle dans les transitions, hypra-calculées et à brûle-pourpoint (paradoxe), où l’on ne s’appesantit jamais : une fois qu’on a senti, on passe à autre chose, on fait coïncider les ruptures, notamment temporelles (le film est truffé d’une narration chaotique, comme des trous d’obus).
 
On parlait de la scène de prison. Vous avez vu ? Trois plans pour faire une séquence, et trois choses fabuleuses que vous ne retrouverez pas ailleurs : la légère plongée, bizarrement de ¾, sur Lanvin avec le mur de la prison dans le fond, le plan de face avec placement des acteurs au millimètre, et le plan fantastique (dans le sens du genre fantastique) sur Sabine Azéma, plan qui sert de repère chronologique et qui est en même temps, et de manière complètement contradictoire, un plan de répétition (il suffisait presque de redoubler le plan d’avant en post synchro). Rien que pour ça…
 
Le son est d’une grande richesse, à l’avenant. On murmure ici, ou on parle avec calme et recueillement. C’est très étonnant. Grand mixage des voix, avec des gourmandises délicieuses pour tous les vicieux de la mise en scène que nous sommes. Exemple : la fausse post-synchro dans la boîte de nuit où les actrices font semblant de crier pour s’entendre, gag de post-production car justement, on entend la musique. Ou la bande-son découpée au laser et génialement sous-mixée. La plupart des sons des films sont anonymes. Pas ici.
 
Un mot sur les acteurs, ici tout en précision et finesse. Anouk Grinberg est fabuleuse une fois de plus. C’est une grande dame. Valéria Bruni-Tedeschi, c’est son plus grand rôle d’assez loin. Deux révélations dans ce film : Gérard Lanvin, ici délicieux comme jamais (j’aime pas ce mec en général !), d’une précision bergmanienne (en avant les gros mots !), sans nul doute le Max Von Sydow français ! Et hop. Une que j’aime pas, qui a fait des mauvais films, et même des bons : Sabine Azéma, ici transfigurée, qui joue de son art comme un chirurgien de son scalpel. C’est le rôle de sa vie. Vous n’oublierez jamais son visage. Et au passage, mes excuses, Madame.
 
On ne discutera pas ici de la prétendue misogynie du film, parce qu’elle n’existe pas. Pour ceux qui ont un doute, demandez-vous pourquoi j’ai cité les Monty Pythons. Et devinez pourquoi Bruni-Tedeschi est le double buñuelien de Grinberg. Et demandez-vous pourquoi le film s’appelle MON HOMME ? (Ben oui, de quoi il parle, le film ?)
 
Allez, faut y aller maintenant, mon petit gars. Je sais que c’est pas facile d’avoir du style, comme disait la poète (spéciale dédicace à toi, JJJ from Belgium). Il faut faire le contraire de ce que l’on devrait, par exemple en écrivant un article sur ce film, de cette manière. Ou en allant y jeter un œil, ok ?
 
Dévouement Vôtre,
 
Dr Devo
 
PS : le film est quand même une description précise de la France de Raffarin.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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chris 19/11/2005 14:27

J'y cours !!!! ;-)

Dr Devo 19/11/2005 14:21

boilà qui fait bien plaisir, car il est vrai que le Blier en prend plein la figure et souvent avec des arguments plutôt malhonnêtes!

Tu pourras lire sur ce mêm site notre critique de COMBIEN TU M'AIMES?


Dr devo.

chris 19/11/2005 11:31

Magnifique regard sur ce film et sur ce cinéaste !!! J'en ai la chair de poule au moment où le même Blier se fait de nouveau plus ou moins flinguer pour le sublimissime "Combien tu m'aimes ?", qui d'après moi, est une sorte de rectificatif de "Mon homme". Qu'est-ce que ça fait du bien de ne pas se sentir seul !

leon 14/05/2005 09:34

Leon a laissé un commentaire ici.
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Le Marquis 13/05/2005 11:13

Non, je blague.