LE GRAND SAUT de Joel et Ethan Coen (USA-1994): LOVE GOES TO BUILDING ON FIRE

Publié le par Dr Devo








[Photo: "I can see tomorrow" par Norman Bates.]





Il faudra un jour consacrer au GRAND SAUT, film un peu oublié des frères Coen, un article énorme digne de ce nom, mais villégiature estivale oblige, je vais me permettre d'évoquer de manière courte et « express » le film que je n'avais pas revu, du reste, depuis sa sortie en salles, curieusement.

 

Tim Robbins, jeune diplômé de l'école de commerce de Muncie, petite ville inconnue de l'Indiana, débarque dans une grande ville américaine pour trouver du travail, plein d'espoir et de rêves. En moins de temps qu'il en faut pour le dire, il s'aperçoit pourtant que ses études ne vont pas lui servir à grand chose. Les temps sont durs, on embauche peu, et surtout on embauche, pour les postes de cadres commerciaux auxquels il pourrait prétendre, uniquement des gens avec une solide expérience. Il est alors engagé dans une grande multinationale, la Hudsucker, du nom de son fondateur.

Au même moment, ce dernier assiste à un conseil d'administration. Et le vieux Hudsucker a tout pour se réjouir: l'entreprise fait des bénéfices hallucinants et croule sous le succès de tous ses produits et de toutes ses branches. La santé financière et boursière du groupe est exemplaire, et il semble que l'entreprise soit condamnée à encore accroître ces bons chiffres dans l'année à venir! A l'issue de la présentation de ce bilan, pourtant, le vieux Hudsucker se suicide et se défenestre !

Paul Newman, son bras droit et homme d'affaire impitoyable, analyse froidement la situation, cinq minute après que le corps du défunt Pdg se soit écrasé sur le bitume de la ville: le vieux Hudsucker détenait la majorité du capital, et vu le succès de l'entreprise, il serait trop coûteux pour les membres du CA d'acheter toutes ses actions. Or, si personne dans l'entreprise ne les achète, elles seront mises en vente au public! On ne peut pas laisser ça passer! Newman et le CA décident alors d'adopter la technique suivante: prendre le premier imbécile venu, le laisser diriger la boîte pendant un mois et faire n'importe quoi, le temps que l'action baisse pour ensuite pouvoir les racheter à bas prix, puis reprendre les commandes! Le hasard fait que ce soit Tim Robbins, simple commis dans l'entreprise (le poste le plus bas) qui soit nommé PDG. Mais le gentil imbécile ne saisit pas du tout ce qui lui arrive, et ne voit pas qu'on lui fais jouer un rôle de fantoche!

Jennifer Jason Leigh, une jeune journaliste absolument brillante, trouve bizarre qu'on nomme un inconnu à la tête de la plus grande boîte des USA. Elle décide de mener l'enquête et de rencontrer Tim Robbins...

 

 

Apparemment, et ce n'est pas faux, LE GRAND SAUT est un film assez typique de la filmographie des frères Coen de l'époque: un ton de comédie étrange et décalé, faisant souvent appel à un ton sautillant rappelant un peu la comédie hollywoodienne classique, c'est à dire enlevée, bien écrite, avec des sujets très contemporains. Ici, et encore une fois comme à leur habitude, les Coen rajoutent un grosse dose de dérision, préférant placer leurs films sous le signe d'une imagerie recrée et factice, un peu dérisoire même, c'est à dire en se rappropriant ce ton classique et le tordre et le torturer à leur sauce jusqu'à ce que l'objet du film devienne quelque chose d'assez indéfinissable, quelque chose qui se rapprocherait plus du ton de la farce, une farce ironique, décalée et qui bien souvent fait souffler sur ces films des nuances hétérogènes, aussi séduisantes que déroutantes.

 

Le film commence pendant une bonne première bobine par définir ce ton étrange si caractéristique des films de la première périodes des deux réalisateurs: période hystérique sur le mode de la concomitances des événements, avec le suicide de départ mis en relation avec l'arrivée en ville de Robbins, la chorégraphie absurde et brazillienne du service de courrier de l'entreprise qui évoquera à certains peut-être un certaine fragrance burtonienne, mais en fait ce n'est pas vraiment la même chose, notamment du point de vue du rythme, très hystérique et du ton ni nostalgique ni merveilleux pour un sou, mais se plaçant plutôt, nuance qui est d'ailleurs valable pour tout le film, sur un ton de comédie outrée, exagérée, un peu foireuse mais fort huilée. A ces périodes vives et vitriolées alternent des moments d'arrêt, pas vraiment reposants puisqu'ils stoppent net le rythme du film et qu’ils délivrent des moments inquiétants voire noirissimes sans avoir l'air d'y toucher. Les acteurs, tous à tomber par terre, soutiennent ce double et paradoxal mouvement, chacun avec des nuances différentes, s'établissant souvent sur des bases très figées avec lesquelles, paradoxalement une fois encore, ils arrivent à développer des nuances précises, simultanées et multiples absolument délicieuses; Jennifer Jason leigh, ici dans un de ses tous meilleurs rôles de sa pourtant brillante carrière, fonce comme un bulldozer avec un moteur de formule 1. Rien que pour elle, le film vaut très largement le déplacement. Robbins, enfermé dans une forme relevant d'une sorte de splastick faisandé arrivé à insuffler une émotion certaine à son personnage et semble l'avoir parfaitement compris, j'y reviens. Newman, plus observateur, est aussi celui qui est le plus à contre-courant de son image: attentif, au jeu ample et puissant, il s'avère aussi un redoutable adversaire, très nerveux dans les combats rapprochés.

 

Le scénario mélangeant énormément de thèmes et de nuances est d'une rude précision, et sait aussi envoyer des exocets chargés d'ogives nucléaires tout à fait ravageuses. Quoique très écrit, il est un exemple de découpage, d'une part, et encore plus de travail tactique dans le sens où il est écrit, tourné et même tordu entièrement vers la mise en scène. Rarement un film n'aura travaillé sur une symbiose aussi puissante. Et c'est là aussi qu'on voit à quel point la mise en scène respire l'intelligence. Décrire le scénario du GRAND SAUT, c'est aussi donner les clés de la mise en scène générale. Même si sa mécanique semble huilée, parfois jusque l'overdose (ce qui justifie totalement le sujet par ailleurs), la réalisation est un cas d'école extraordinaire. D'abord c'est un festival, c'est la pizza du chef, façon merguez, anchois, tomates, crème, œufs, quatre fromages, noix de saint-jacques et le reste. Tout les postes, tous les ingrédient sont mobilisés et boostés pour plus d'expressivité: éclairage changeant dans le plan, grande utilisation de la profondeur de champ, perspectives qui se répondent ou au contraire se battent entre elles, découpage précis, utilisation atrocement sensuelle de toute la gamme de l'échelle de plans, composition épurée des lignes dans le cadre, couleurs signifiantes, débrayages sonores, montage extraordinaire de la musique, décors d'une grande beauté, etc... Difficile de charger plus la barque. Que ce soit pour la photo ou la direction artistique générale, on passe à travers des ambiances riches et surtout très variées, poussant le scénario et les acteurs, et parfois les contredisant dans un jeu de nuances et de sens assez bluffant. Ca n'arrête pas. Là, où le film est un cas d'école comme je le disais, c'est dans un point précis et d'une beauté merveilleuse que je vais vous expliquer de ce pas...

 

Malgré la charge esthétique lourde de la division Coen, paradoxalement LE GRAND SAUT, qui a du demander une préparation hallucinante, des moyens considérables, des mises en place à n'en plus finir, des effets spéciaux en veux-tu en-voilà, malgré l'incroyable complexité technique que cela suppose, LE GRAND SAUT, dis-je, s'oppose totalement aux gros films plus contemporains car... IL RESPIRE. Ce qui frappe dans ce film, c'est son impression extraordinaire, hors du commun même, de liberté totale. C'est vrai du point de vue narratif, mais ça l'est sans doute encore plus du point de vue de la mise en scène. C'est là le point fort de toute l'entreprise: jamais, pas une seule seconde, et alors même que ça doit être le cas, jamais, dis-je le film ne semble être storyboardé. L'ensemble respire de manière ample, le film semble monté à l'instinct et à la fulgurance. Enfin à l'instinct façon de parler. En fait, la cerise sur le tractopelle, c'est résolument le montage qui est merveilleux. C'est dans le timing des coupes (ou au contraire des plans qui refusent de s'arrêter), dans l'absolue beauté du collage que LE GRAND SAUT étonne le plus. Comme je l'ai dit le film est compliqué, très préparé, assez chargé, et très sautillant (car tout ceci se voit sans effort). Mais, il prend toute sa force dans la coupe, le rythme. Ça se joue à peu, ça saute aux yeux et ce n'est pas évident à expliquer sur le papier, mais le film gagne largement en amplitude grâce à son montage précis, souvent drôle, toujours attentif au jeu des acteurs ou à ce qui se passe dans le cadre. Je vous laisse découvrir ça...

 

Enfin, un petit mot sur l'histoire, très belle aussi, aux tons assez bigarrées. Soutenue par un personnage merveilleux, celui de Robbins, un type qui paraît un peu idiot parce qu'il s'exprime maladroitement et que son cerveau sautille toujours d'une chose à l'autre, l'histoire est aussi celle d'un type brillant, avec énormément d'instinct, et sans doute encore plus de cœur. Dindon de la farce sur tous les plans, il est merveilleux et définit bien le film: d'une intelligence autre, d'une inconvenance certaine, et d'une naïveté toujours nécessaire. LE GRAND SAUT s'inscrit donc là comme un film très populaire, mais aussi très nuancé sous son décorum de farce, et très très noir. Et c'est aussi, très certainement, une des plus belles histoires d'amour qu'il soit. Pas de doute possible, les Coen signe avec le GRAND SAUT un de leur plus beau film, sinon le meilleur.

 

Rappelons que ça se trouve neuf pour un billet de cinq euros...

 

 

Dr Devo.

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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sigismund 11/08/2009 21:38

je me rappelle tout à fait mon impression au sortir de la salle, car comme vous, je ne l'ai pas revu depuis, d'être resté sur ma faim...j'attendais naivement un deuxième 'Barton Fink' et je trouvais les frères pas du tout originaux, dans le sens ou Terry Gilliam devait p-ê avoir un peu mal aux pieds. Tout ce déballage me semblait n'aller nulle part si ce n'est faire des pirouettes pour que tout le monde à la fin retombe sur ces pieds. Mais c'est compter sans votre article  Docteur, si vous me passez l'expression, ou vous dites finalement ce qui est et sur lequel je n'arrivais pas à mettre des mots : les films de cette période , même si des comédies sont froncièrement GLAUQUES. Là ou je ne voyais que de la complaisance dans la caricature, il y a un sens grinçant de la parodie, le rythme et la chorégraphie me ferait me lever pendant la nuit maintenant c'est certain, ce qui me fait penser non sans émotion à Jeunet et Caro pour dire à quels point ils nous manquent. Grâce à votre lanterne , je revois maintenant le film un peu plus pour ce qu'il est, une sorte de conte de Noël foireux, qui chie sur les autres contes de Noël par ailleurs avec beaucoup de talent, et aussi beaucoup de conscience professionnelle. merci Docteur, ça va beaucoup mieux....