ALICE de Jan Svankmajer (CZ-UK 1988): Bêbêtes underground

Publié le par Norman Bates









[Photo: "In few words" par Norman Bates d'après le film Alice.]





Au bord de l’eau Alice s’ennuie. Quelqu’un lit un livre sans image. Alice cherche les images. Alice ne trouve pas d’images.  Alice veut faire des images. Alice veut faire un film.


Fermez les yeux.


C’est ce que dit Alice.


 

Le film d’Alice parle d’un lapin blanc mais le film d’Alice parle surtout d’Alice. Alice est une petite fille qui lance des cailloux dans une tasse de thé. Cette petite fille, Alice à un lapin blanc empaillé. Lorsqu’il décide de prendre sa liberté, Alice va le suivre. Ou peuvent bien courir les lapins empaillés ? Ils courent vers des tiroirs remplis d’équerres et de compas, ils courent vers des mondes souterrains qui répondent à une seule logique : la leur. Les lapins empaillés réussissent plutôt bien dans ce monde souterrain. Alice, elle, a plus de mal. Sa taille est le principal obstacle, elle va devoir apprendre à rapetisser et à grandir. Alice ne sait pas bien quand grandir, elle ne sait pas trop non plus quand rapetisser.

 


Le film d’Alice non plus ne sait pas bien quand élargir les cadres. Souvent l’Alice du film se cogne aux cadres d’Alice la réalisatrice. Il faut dire que les cadrages carrés d’Alice ressemblent à une cage. Une cage remplie de choses terriblement normales pour une petite fille. Le film d’Alice est rempli d’animaux, de cartes, de cailloux, de peluche, de jouets, de marionnettes…. Mais le film d’Alice est aussi rempli de lapin blanc empaillé, de cartes à jouer qui prennent vie, de gâteaux magiques et de clés qui n’ouvrent jamais de portes à la bonne taille.  Le film d’Alice est rempli de choses normales, mais Alice le personnage est confrontée à des choses étranges.  La plus étranges de ces choses comme la moins étrange de ces choses sont animées. La créature la plus bizarre cherche son fonctionnement. Le lapin empaillé ne sait pas nourrir un bébé. Alice sait. Qu’est ce qui est logique ? Qu’un lapin cherche à s’échapper ou qu’une petite fille sache nourrir un bébé ?

 


Alice la réalisatrice ne veut pas se poser la question : le bébé est un cochon, il doit s’échapper aussi. Ca c’est logique. Les animaux fuient les hommes. Ce qui est logique aussi, c’est que les hommes remontent sans arrêt des montres. Le matin au café, le lendemain matin au café. Et le dimanche ils jouent aux cartes. C’est logique mais ce n’est pas marrant, Alice l’a bien compris, son montage tourne comme les montres : il devient prévisible, il est régulier. L’ennui vient des montres. Un lapin qui utilise une montre est un homme, il n’est plus un lapin. En conséquence il faut sortir Alice de l’engrenage, il faut en finir avec ce partage scientifique du temps. Il faut en finir avec les montres les équerres et les compas ! Il faut en finir avec les cartes, il faut des personnages vivants. C’est le compas qui verse le premier sang.

 


Alice n’est pas bête. Elle fait un film pour enfant, un film pour enfants à condition qu’ils ferment les yeux. Peut être Alice à t’elle un peu peur de son film. Peut être que ce sont les squelettes ou les animaux empaillés qui font peurs. Mais peut être aussi que le fait que les choses mortes ne puissent pas l’être est terrifiant. Peut être que sans logique on en est réduit à attendre devant une porte trop petite. Nous ne sommes après tout que de pauvres hommes, nous ne sommes pas des lapins empaillés ou des poupées animées. Alice veut que ce soit un rêve, nous ne sommes pas vraiment esclaves de notre logique. Non, ca ne peut pas être aussi horrible. Il doit pouvoir y avoir des images dans les livres.

 


Alice du film à des châteaux, Alice du film ne veut pas de châteaux. Alice du film est une vraie sagouine, elle utilise sa force pour blesser. Oui mais elle n’a pas la logique. Elle a la taille, uniquement la taille. Et elle souffre de ne pas avoir la raison alors qu’elle a la puissance. Le lapin à la raison. Le lapin est la raison de tout cela. Le lapin a la montre. Les montres sont uniques, les montres ne s’accrochent pas sur des blousons en signe d’apparats : les objets ont une importance sinon ils sont ennuyeux. Et Alice la réalisatrice ne veut pas un film ennuyeux, elle veut un film pour enfant. Elle veut que les enfants gagnent. Même si ils tuent. Même si une reine cinglée à la décapitation facile. Ca suffit. Nous sommes les rois.



C’est ce qu’Alice dit.

 


C’est ce qu’Alice rêve.

 

 

Fermez les yeux.

 

 

 

 

Norman Bates.

 

 

 


 

Découvrez d'autres articles sur d'autres films en consultant l'Index des Films Abordés.

Retrouvez Matiére Focale sur Facebook .

Publié dans Corpus Filmi

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Jeanne 19/08/2009 14:36

C'est le plus joli article de matière Focale que j'ai lu aujourd'hui, et sur un film que j'aime beaucoup. Il y a un style Norman Bates.

LJ Ghost 19/08/2009 02:16

Effectivement, magnifique article, et Le Marquis n'est pas le seul à aimer le film, ALICE est un de mes films préférés ever. J'ai rarement eu autant peur et été fasciné en même temps au cinéma (le lapin empaillé est inoubliable et hantera mes cauchemars pendant au moins encore vingt ans).Et le sous-texte sexuel transperce le coeur (et l'âme).Un film primordial.

Dr Devo 18/08/2009 19:26

Mmmmmmmmmmmmmmmmmm, je me gouleye!Sublime article sur un film très important, un des tout préférrés du Marquis d'ailleurs.... Sans rire, très bel article!Dr Devo.