PLUS FORT QUE LE DIABLE de John Huston (USA-1953) et ALBINO ALLIGATOR (USA-1996): Le Cinema avec Capote.

Publié le par Dr Devo







[Photo: "Doctor Titi et Mister Minet" par John Mek-Ouyes.]





Alors que la température inciterait plus à boire un petit rosé de Provence bien frappé en mangeant des Mentos, il est toujours bon d’aller flâner dans les trocantes désertes à la recherche de la petite perlouze exquise ou d’un autre film en dividi, à trois francs six sous, que ceux qui passent toute l’année devant nos yeux et qu’on n'a jamais achetés, histoire de vérifier in situ ce que ça vaut. Après une nuit dans l’enfer dense des jongles les plus birmanes, où quasi nu et ruisselant sur une peau de bête, mon corps entier se transforma en aéroport à bestioles, c’est assez fringant et pas mal feintant pour cacher les démangeaisons du napalm insectoïde que je me dirigeais donc vers le revendeur d’occasion. Et je vous propose, in fine, 2h45 de film, un bon compromis pour passer chez soi, à ne rien faire, le paroxysme caniculaire, pour la somme modique de 3.50 euros, score imbattable.

 

 

PLUS FORT QUE LE DIABLE de John Huston (USA-1953)

Nous sommes dans les années cinquante, en Italie sur un bateau malheureusement à quai suite à une avarie technique. Le fâcheux incident oblige Jennifer Jones, une jolie blonde, aimable et bourgeoise, et son aristocrate anglais de mari à stationner malgré eux et malgré l’ennui dans ce petit village italien perdu au milieu de nulle part.

Parmi les autres passagers, il y a des gens nettement moins fréquentables. Notamment Humphrey Bogart, homme d’affaires malin et bourru, Américain qui voyage avec son Italienne de femme, Gina Lollobridgida, et aussi avec un groupe d’associés bien plus patibulaires dans lesquels on trouve notamment Peter Lorre, c’est dire ! En fait, cette avarie de bateau n’arrange pas Bogart et ses acolytes. Ils ont rendez-vous dans dix jours en Afrique, où ils s’apprêtent à acheter pour une bouchée de pain des terrains immenses dont eux seuls savent qu’ils contiennent des gisements énormes d’uranium. Bref, ils vont s’en mettre plein les poches pour pas un rond !

L’Italie c’est beau, mais c’est long, surtout quand on a rien à y faire et qu’on est coincé à Ploucville. Du coup, Jennifer Jones, toujours naïve et peu farouche, tente d’aborder Bogart, et très vite l’affaire tourne au flirt pas très discret…

Mais Bogart apprend qu’à Londres un parlementaire enquêtant sur les ventes étranges de ces terrains africains est assassiné. C’est évident : l’assassin est sûrement parmi le groupe de loulous  investisseurs ! A partir de ce moment, tous les associés tentent de se surveiller les uns les autres, situation qui vire tout de suite à l’absurde et se complique même quand Jennifer Jones, échevelée et gentiment idiote, toute sous le charme de Bogie, commence à entrer, sans le vouloir, dans la partie. Ente flirt à quatre sous et manigances semi-mafieuses, les choses se compliquent très vite…

 

 

Ecrit en 1953 par Huston et Truman Capote,  BEAT THE DEVIL (PLUS FORT QUE LE DIABLE en v.f), se démarque un peu dans le ton insufflé à son histoire, puisqu’il s’agit de mêler la comédie semi-romantique, et apparemment de quiproquos, à des processus de machinations tordues mais souvent stériles qui tendent, eux, plutôt vers le policier. Un thriller en tongs dans un village où il n’y a rien à faire qui s’oppose à une romance frelatée ou de guingois en quelque sorte. Le parti-pris est assez inhabituel, et une fois que la machine absurde est lancée, on se prend assez vite au jeu, et ce d’autant plus qu’on est dans une nuance plus légère et moins versée dans l’humour noir  (quoique…) que chez un Mackendrick, pour prendre un exemple contemporain. Avec l’air de ne pas y toucher et les mains dans les poches, Huston et Capote se posent là en vieux grigous et tissent une intrigue tout en cascades imprévues, assez rigolotes, qui feront la part belle à des dialogues plutôt vifs et adultes qui contredisent pas mal les canons hollywoodiens de l’époque. Le jeu de dupes avance donc sans déplaisir, emmené par un casting plutôt alerte et bien troussé. Bogart en impose, avec un jeu très moderne, plutôt sobre et qui se révèle plutôt solide dans les parties plus ouvertement "comédie". Lorre assure à la place qu’on lui impose logiquement, et Jennifer Jones (l’héroïne de LA RENARDE de Michael Powell), chienne dans le jeu de quille et donc personnage-clé, remplit aisément son contrat.  Bref, ça bosse.

 

Au fur et à mesure, les personnalités se dévoilent, et le scénario sait assez efficacement faire muer constamment la situation, et donc les rapports de force dans ce groupe bizarre d’individus ambigus. Comme tous les enjeux sont constamment en mouvement, le film embarque son monde gentiment. Le découpage en trois partis fonctionne pour une fois très bien, et est même bien agencée, avec une malice certaine. Chaque palier dans l’histoire va resserrer les mailles souvent cachées de l’histoire et fait varier irrémédiablement les nombreux faux semblants présents dans le contexte de départ, et ça va même plus loin, car chacun de ces chapitres repousse progressivement tous les personnages dans les cordes, en un joyeux foutoir, plutôt organisé qui révèle progressivement un jeu de dupes de plus en plus intenable. Et quand les orages explosent, là encore, les situations et les personnages sont écrits avec un net savoir-faire, assez agréable.

 

Côté mise en scène, c’est plutôt sobre. A part deux mouvements de grue assez compliqués, mais tellement ostentatoires qu’on se demande ce qu’ils viennent faire là, chose bizarre, le découpage et le cadre, s’ils sont plutôt suivistes et guidés par le scénario assez souvent, n’oublient pas les acteurs et les décors, et sont sans faute de goût. Et sans éblouissement galactique non plus. C’est soigné, quoi. Plutôt direct, et fichu correctement. Les scènes sont assez courtes, les plans s’éternisent le moins possible, ce qui est plutôt sympathique. De son côté, la photo, difficile à juger dans bien des endroits de la copie, fort abîmée, semble plus soignée ici et là (notamment les scènes dans la chambre entre Lollobridgida et Bogart en début de film), mais sans étincelles.

Tout cela se suit, donc, sur un rythme de sergent malin mais pépère. Malgré le rythme de montage, plutôt vif pour l’époque, le film a quand même du mal à dépasser le stade de divertissement bien fichu et à s’envoler de manière un peu plus lyrique. Et il faut voir là, l’empreinte d’un montage un peu sage quoique agile, qui ne se comporte pas comme une lavette face au scénario mais qui n’a pas une personnalité forte. Il reste alors un petit film cocasse bien défendu par les acteurs, bien écrit, une espèce de petite série B, très sympatoche pour l’été, mais dont on sort étonné qu’il ne décollât pas plus.

Le film étant vendu dans les solderies et les magasins de fin de stock à 1 euro neuf et sous blister, comme ils disent, bah ça s’achète sans hésiter.

 

 

 

 

ALBINO ALLIGATOR de Kevin Spacey (USA-1996)

Pour deux euros, voire deux euros cinquante de plus, on peut acquérir ALBINO ALLIGATOR, le premier film mis en scène par l’acteur Kevin Spacey et qui jouit à l’époque d’une petite réputation chez les critiques et les autres.

 

Les USA. Surpris en plein cambriolage par l’alarme du bâtiment qu’ils tentaient de pénétrer, Gary Sinise (oulah, ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu sa tronche, à lui !) Matt Dillon et William Fichtner (acteur recommandable, vu dans PRISON BREAK saison 2, et aussi dans la belle série avortée INVASION) prennent la poudre d’escampette à bord d’une voiture volée. En déboulant ainsi en pleine berzingue et en pleine nuit dans les rues désertes, ils écrasent par erreur un inspecteur en civil de manière assez absurde et sans vraiment sans rendre compte. L’inspecteur était en couverture, prêt avec ses collègues à mettre la main sur un dangereux trafiquant qu’ils traquaient depuis des mois. Quand lesdits collègues du pauvre policier découvre son cadavre écrasé, ils se méprennent, et en poursuivant Sinise, Dillon et Fichtner, ils croient tenir le fameux trafiquant qui lui prend tranquillement la poudre d’escampette. Un quiproquo qui pourrait coûter cher  au trio de gangsters à la petite semaine, puisqu’ils sont obligés, après la course poursuite, de se réfugier dans un bar et de prendre, par la force des choses, les quelques personnes qui se trouvaient là en otages. La police encercle l’estaminet, et une longue nuit sans issue commence….

 

 

Et c’est parti pour une heure trente et des bananes de tensions, de désespoir et de parlotte entre nos pauvres loulous et les client du bar, qui est très bien fréquenté. Le patron, c’est M. Emmet Walsh  (l’affreux de SANG POUR SANG, vétéran apprécié), la serveuse c’est Faye Dunaway, et les clients sont le roi de la pomme de terre Viggo Mortensen et Skeet Ulrich, tout jeune. Et un dénommé John Spencer qui ne me disait rien, à première vue.

Un grooooos casting donc, avec plein de gens sympas dedans. Avec un faux montage assez astucieux en entame de match reprenant la célèbre ellipse dite des moutons calmes (jeu de mot), ALBINO ALLIGATOR (dont je soupçonnais, en achetant le film, que le titre était métaphorique et ferait l’objet d’un bon dialogue et d’une bonne conclusion, ce qui arriva ! La classe !) part sous de bons auspices, l’astuce en question étant toujours rigolote et payante pour le spectateur que je suis, et ce d’autant plus que le dialogue joue un rôle de confusion plutôt bienvenue, qui fait qu’on y pige goutte pendant quatre bonnes minutes, alors même qu’un semi-remorque d’informations nous sont délivrées. Comme la photo est soignée (ce qui sera le cas pendant tout le film du reste), et je dirais même plus signée Mark Plummer (bonjour Monsieur !), et qu’en plus les cadres de ces premières minutes sont plutôt beaux, bah, on prend facilement. Le film étant un huis clos, évidemment, tout se démêle rapidement et personne n’est perdu bien longtemps. Il n’empêche, avec un style appuyé, pas sobre mais pas laid, cette jolie introduction (qui se conclue par un bel accident de voiture) est efficace.

 

Dans le bistrot, c’est plus classique. Une première remarque s’impose, et Spacey ne s’en cache pas, ça bosse plutôt en territoire connu. Effectivement, le réalisateur annonce clairement que ses personnages sont marqués et se basent sur des archétypes : le leader un peu dépassé, le loulou à moitié psychopathe, le frère gangster plus mûr, le vieux patron de bar, le petit mignon, et la barmaid mûre. Les dés sont vite jetés. Le choix du casting appuie cette option. Les discussions et les choix cornéliens qui vont suivre seront plus de l’ordre de la morale que du processus de prise d’otages et de négociation, ici plutôt épuré au minimum. L’enjeu fait peu de doute. Bon, tout cela est correctement développé, et on sent que Spacey chouchoute son scénario, soigne ses acteurs.

 

Côté mise en scène, si le reste est globalement moins gourmand, la photo reste assez luxueuse et fait des efforts. Le cadre, s’il est moins inattendu que dans l’introduction, est par la suite soigné également : il y a de l’air, on évite les gros plans, ça spatialise sans gourmandise mais correctement, et il y a même quelques jeux de miroir, de profondeur de champ et de surcadrage ici et là, ce qui est toujours acceptable. Bon, moi, je n’aurais pas mis de la musique, ou alors pas celle-là, mais rassurons-nous, il y en a peu, même si du coup, elle se "voit" plus, et tend à surligner un peu lourdement parfois les passages les plus dramatiques. Enfin, au moins, ça bosse gentiment, Spacey prenant soin notamment de bien placer ses acteurs dans le cadre. Le montage, pas révolutionnaire pour un sou, est relativement alerte quand il s’agit de faire évoluer les frontières mentales entre les personnages. Au moins, la base est assurée. On est plutôt au-dessus de la moyenne des films indépendants actuels, il faut bien le reconnaître.

 

Ca, c’est fait. Malgré tout, on est dans la galaxie classiquosse. Comme je le disais, les personnages sont très marqués, et on sent nettement que Spacey a fait sa distribution en stratège, en confiant chaque rôle à des acteurs ou à des physiques attendus. M. Emmet Walsh, en vieux patron de bar bourru, ce n’est pas l’idée la plus originale du siècle, vu la tronche du bonhomme, mais en même temps (et la remarque vaut pour Dunaway, Dillon et Fichtner) c’est un acteur très très solide, et du coup, il y a matière, sur le papier, à nuances et au travail en profondeur. Une grosse base, un peu grasse même, mais des personnalités pour les travailler, c’est bien vu et voilà qui promet des affinages gouleyants. Enfin c’est ce qu’on se dit. Malheureusement, la mayonnaise de Tonton Spacey a du mal à prendre, et cela est dû à une alchimie simple, basée sur deux facteurs qui se nourrissent et se pourrissent l’un l’autre : le scénario et les acteurs. Sur ces deux niveaux, disons d’abord qu’on a vu, mille fois par le passé, bien pire que ce qui se passe dans cet ALBINO ALLIGATOR. Certes. Malgré tout, le décollage et même le dépassement du mur du son, n’ont pas lieu. Primo, le scénario est bien classique. S’il évite une énième variation naïve sur la fitzgeralité scottifiante fondatrice du héros américain et son fameux assistant le Second Acte, qu’on nous balance cent fois par an au cinéma depuis cinquante ans, Spacey se place quand même dans cette lignée qu’il explore de manière moins gnangnan peut-être, mais avec les mêmes effets : un récit édifiant et lourdement symbolique. Les personnages ne sortent jamais complètement, même sur le papier, de leur archétype de départ pour s’individualiser un peu plus. En mot, c’est balisé, du début à la fin. Vous allez me dire, "Mais c’est le jeu, ma petite Lucette". Oui, oui, je suis d’accord. D’ailleurs, Spacey demande à ses acteurs ce qu’il demande à son scénario : une grosse base bien voyante et des nuances au-dessus. Et ils y arrivent, un tout petit peu ici et là… Et encore, ce n’est pas de l’éblouissant. Les acteurs jouent très "au dehors", de manière trés marquée. C’est le choix de Kevin, il annonce, bon. Par contre, on a du mal à distinguer l’autre face de la pièce d’or promise. Et c’est là que le scénario et les acteurs se cannibalisent  en se faisant des bisous. Comme le scénario a du mal à décoller, et a même quelques faiblesses, il bride les acteurs qui ont du mal à larguer l’archétype. Et comme les acteurs y vont à fond le tractopelle (parfois ça passe d’ailleurs ! Gag !), bah ils ont tendance à alourdir le scénario. Et réciproquement, lycée de Versailles. Du coup, tout saute aux yeux, on sent bien qu’on ne va pas faire exploser les coutures. Le personnage de Sinise perd rapidement son intérêt, Dunaway et Dillon, pourtant capables bien entendu, s’enfoncent lentement et s’éloignent au fur et à mesure pour finir par une nuance de jeu pas nullasse, bien sûr, mais grossière. Ils essaient de nous peindre du Van Gogh avec un stabilo, ce n’est pas facile ! Rires. Le scénario, quelquefois aidé par la mise en scène, est maladroit dans les virages : le demi-twist de mi-parcours est presque annoncé par erreur (c’est marrant d’ailleurs, mais je peux pas en dire plus sans dévoiler quoique que ce soit), le destin de Sinise est vraiment pas clair et stérilise nettement Matt Dillon deux secondes avant l’hyper-climax, ce qui est quand même fâcheux, et le cornélisme imposé à Dunaway au final est pas franchement évident, même s’il se justifie sur le papier (et encore, dans ce cas, pourquoi un épilogue si appuyé : ça aurait mérité quelque chose de plus silencieux ou de plus ambigu). Là-dessus, les aléas extérieurs (police et surtout les médias) sont franchement dispensables.

 

ALBINO ALLIGATOR ne décolle donc pas, et laisse un goût d’inachevé. Dommage car la mise en scène avait son petit soin gentil. Mais en voulant trop chouchouter un schéma classique, en se refusant une bonne rupture ou quelque chose de plus froid, Spacey et son scénario laissent un goût plus amer, notamment concernant Dillon et Dunaway dont les jeux respectifs ne fonctionnent plus du tout dans la dernière bobine. On attend que ça se déroule. Ca se déroule. Et on allume une cigarette. Une tisane, on va se coucher. Et on regrette franchement que Spacey en voulant prouver son sérieux (pas volé du reste) n’ait pas un peu plus lâché les chiens.

 

Dr Devo.






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Publié dans Corpus Analogia

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Bertrand 20/08/2009 16:59

Avec tout ce que je lui ai passé de bien tentant, le mec trouve encore le moyen de se foutre devant un Kevin Spacey pas sexy du tout, tout ça pour constater, Ô surprise, que c'est gentiment naze..... Tsss.