LE TESTAMENT DU DOCTEUR CORDELIER, de Jean Renoir (France-1959) : La Haine est Enfant de Bohème...

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Les Chutes, disent-ils" par Dr Devo et Proctoman)




Chers Focaliens,

La parole, ça va un moment. Ce que demande le public, ce sont des actes. Et le public a toujours raison (?). N'écoutant que mon courage, et me lançant dans l'expérience malgré la peur, je choisis sciemment et en pleine possession de mes moyens physiques et mentaux le DVD de Jean Renoir, à la médiathèque de ma ville ! (Applaudissements).

Jean Renoir. Ah, Jean Renoir... JEAN RENOIR ! JEAN RENOIR, quoi ! Adulé dans tous les sens par quasiment toute la planète cinéphile, considéré comme LE cinéaste français par beaucoup... Des tonnes de papier imprimés, des colloques, des rétrospectives éternelles et perpétuelles, des fans prosternés. Faut pas toucher ! Chasse gardée.

Ouais, ben Renoir, me disais-je en me grattant la tête en attendant le métro, c'est quand même, quand on ne fait pas partie de la secte, un peu l'arnaque sur les bords. Mais bon, tu ne diras point de mal de ton dieu, donc motus...
Sérieusement, Renoir est largement sur-coté, et l'auteur profite largement de cette tendance des yeux cinéphiles français à voir dans les œuvres des informations symboliques sur le sens du film, comme d'autres lisent les présages dans le marc de café. Bref, on dit beaucoup de choses de Renoir, alors qu'en général, c'est bête comme chou, ses films. Mais bon, ne le dites pas aux membres du culte, le choc serait trop violent. Les amateurs de Variétoche ont Johnny, et les amateurs de Cinéma ont Renoir : c'est pas grand chose, mais c'est leur truc, ils achètent tous les albums. On saura gré aux descendants du cinéaste de ne pas vendre de T-shirts !

En fait... Quand vous arrivez en Enfer, la légende dit que Belzébuth passe certains films de Renoir en boucle aux nouveaux arrivants !
Cessons de plaisanter : Renoir, c'est insupportable. Renoir, c'est pas grand-chose ! Il n'y a pas grand-chose dans les films de Renoir qui, sur le plan cinématographique, bien souvent, sont tout à fait miséreux...

Ça va mieux en le disant ! [Je ne voulais pas commencer comme ça...]

Évidemment, j'entends déjà hurler les loups dans la plaine. Et pourtant, je mets au défi quiconque de regarder en entier sans pousser de cris de douleur LA GRANDE ILLUSION (beurk beurk beurk, Satan sort de ce film !), ou encore pire, la laideur faite film, le plus moche de tous les films tournés en couleur, insupportable de A à Z, et qui, en plus, parle de ce que l'Humanité a créé de plus stupide et dangereux après la bombe H, j'ai nommé le théâtre : LE CARROSSE D'OR. J'en frémis encore rien qu'en tapant le titre. Que c'est laid ! Que c'est pauvre....
Paradoxalement, un des mes réalisateurs préférés est un des plus grands adorateurs de Renoir, et a même travaillé avec lui : il s'agit de Jean-Marie Straub. Il y a beaucoup de mystère dans la nature, dont celui du culte des français pour Renoir, et aussi la métempsycose, et l'enterrement des œufs chez les tortues, mais le plus grand de tous, c'est celui des époux Straub, auteurs des films les plus beaux et les plus intégristes de la planète, qui trouvent que le meilleur de tous les temps, c'est Renoir. Un peu comme si Beethoven avouait que sa musique préférée, c'était quand même celle de Michel Fugain. Il y a là un mystère, quelque chose d'irrésolu, une impossibilité qui, malgré tout, existe tangiblement. C'est pour les époux Straub que je me suis sacrifié sur l'autel de l'ennui et la non-expressivité, et que j'ai choisi de voir, encore, un Renoir. On saluera mon courage. On en prendra de la graine. On mettra ma photo dans toutes les salles de classe de France et de Navarre.

Maître Joly, interprété par (attention, ça va faire mal) Teddy Billis (je vous avais prévenus ; s'est-il rendu compte en choisissant son pseudo ?) est notaire dans une petite ville de banlieue à quelques kilomètres de Paris, où il vit seul avec son domestique. Quelle n'est pas sa surprise quand il lit le testament de son ancien ami de régiment et voisin, le docteur Cordelier (Jean-Louis Barrault). En effet, ce dernier lègue à un inconnu toutes ses possessions. Voilà qui est étrange, mais Cordelier ayant l'air d'avoir toute sa tête, l'affaire est classée, et le testament dûment déposé.
Quelques temps plus tard, en fermant ses volets en pleine nuit, Joly remarque qu'une petite gamine de 7 ou 8 ans marche seule dans la rue. Voilà qui est fort imprudent... Mais le plus étrange n'est pas là, puisque la fillette se fait agresser par une espèce d'affreux marginal horrible et boiteux ! Joly descend immédiatement dans la rue pour secourir la petite fille et l'étrange agresseur se met en fuite... Alertés par les cris, quelques personnes viennent voir ce qui se passe... Joly essaie de suivre l'agresseur qui le frappe violemment en retour... Il arrive à s'enfuir, mais Joly voit qu'il s'est réfugié dans la propriété de son ami le Docteur Cordelier. Il décide de prévenir ce dernier sur le champ...
Quelques heures plus tard, Cordelier annonce à Joly qu'il sait très bien qui est l'agresseur : c'est Opale, son légataire testamentaire... Joly est scandalisé, mais Cordelier lui demande de ne pas ébruiter l'affaire en échange de la promesse qu’Opale ne fera plus rien de mal. Opale, le marginal taré, n'est autre qu'un patient de Cordelier, et celui-ci en a besoin pour ses recherches...
Joly accepte de se taire, mais, inquiet pour son ami Cordelier qu'il craint d'être victime de quelque pression, mène son enquête... Malheureusement, quelques jours après, Opale frappe encore et finit par tuer quelqu'un...

Bon. Par où on va commencer ?
Dès le départ, et sans ambiguïté, je sens tous les poils de mon corps se hérisser de concert à la vue de Jean Renoir lui-même dans son propre rôle, arrivant à l'ORTF, entrant dans les studios et se préparant à introduire en direct son téléfilm LE TESTAMENT DU DOCTEUR CORDELIER. Essai micro, un deux, un deux... Longue visite dans les coulisses, aplatissement jusqu'à terre de tout le personnel de la télévision, confis dans l'admiration la plus totale ! Ça démarre fort ! Une horreur. Dieu merci (enfin, façon de parler...), le film commence vite.
Une fois la crise de nannimoretisme dépassée, on retrouve le Renoir que je connais et que je déteste. Acteurs théâtraux, découpage sans saveur, décors minus. Évidemment, le plus insupportable, ce sont les acteurs. Si Jean-Louis Barrault, pétri de solennité, passe encore, Teddy Billis est épouvantable, toute en déclamation IIIème république, fort sans doute d'une expérience théâtrale marquée, me dis-je, ce qui n'est pas spécialement prouvé. Les figurants de la scène d'agression de la petite fille sont à gifler, et les dialogues bougrement explicatifs (c'est déjà pénible) deviennent 90% du temps des redondances absolues de ce qu'on a compris en un quart de secondes, disant tout haut ce qu'il "faut" penser de l'histoire. Le texte est bien de son époque : descriptif jusqu'à la lie, et s'acharnant à gommer la moindre aspérité afin que chaque spectateur, même le plus attardé mentalement, puisse parfaitement comprendre ce qui se passe. Aucun des acteurs principaux ne joue sur le même ton, ça déclame jusqu'à plus soif, ça pue, ça pue, ça pue le théâtre. Le tractopelle des intentions balaye tout sur son passage, ne laissant derrière lui qu'un terrain aplati comme un crêpe et répandant une dégoûtante odeur de naphtaline. L'horreur complète, quoi. Seul minuscule réconfort, le personnage du débile-marginal Opale, caractérisé par une démarche très burlesque, presque de music-hall (qui ne dépareillerait pas dans une version de L'OPÉRA DE QUATRE SOUS). Un personnage complètement à l'Ouest, très maquillé, mais dont l'apparence fabriquée et loufoque marche plutôt bien... pour qui a suffisamment de courage de se taper le reste, absolument innommable !

On suit la chose tranquillement, avec le sentiment un peu pénible de faire son devoir. On pense au lecteur adoré, on se dit que tout cela, c'est pour lui, et que l'amour, celui qu'on lui voue, est payé ici au prix fort.
Ceci dit, le personnage d'Opale sert de carotte, et on s'accroche. Tant mieux, car la chose, même si elle ne se débarrassera pas toujours complètement des défauts atomiques sus-cités, aura tendance à aller dans le sens de l'amélioration (ce qui n'est pas non plus un exploit, la marge de progression étant assez énorme).
Si l'ensemble a fort peu de rythme et de personnalité, une première séquence m'accroche : celle de la deuxième vague d'agression d’Opale, qui s'en prend à des passants (scène du déchargement de la charrette) puis à un couple d'amoureux en train de se bécoter à l'ombre des réverbères à gaz. Pour ce passage, changement qualitatif certain : le cadre est drôlement joli, mettant en valeur de chouettes décors naturels (pour la charrette, du moins), découpage alerte contredisant ce qu'on vient de voir quasiment sur tous les points, et superbe photo. Tout d'un coup, le film de Renoir a du rythme, et plus important encore, de la personnalité ! Bien bien. Grosse surprise.
Évidemment, le film ne sera pas un chemin de pétales de rose. La pression retombe beaucoup dans les scènes suivantes, on retrouve l'emphase et le découpage narratif sur-explicatif, défaut rédhibitoire. On a bien envie de tuer Billis à plusieurs reprises. La séquence où la police essaie d'arrêter Opale dans le bureau du psychanalyste est extrêmement longue, sans fin même, et évacue toute ellipse, s'en méfie comme la peste, reflétant ce qu'est le cinéma de Renoir : un cinéma de papa et anti-moderne, un cinéma de gare épouvantable. Certes, de temps en temps, on a un cadre un peu plus soigné. Mais pas de quoi se réveiller la nuit non plus. On notera quelques faits sur la réalisation. En général, les extérieurs sont moins indigents. C’est là que la photo est largement la plus belle, et c'est là qu'on trouve les cadres les plus jolis ou les moins anonymes. Deuxièmement, en général encore une fois, les plans rapprochés sont les plus laborieux et les moins réussis. C'est là aussi que la photo est la plus pénible (des ombres portées en veux tu en voilà).

Ceci dit, maintenant que le petit père Renoir nous a montré qu'il était capable (ce que la vision de plusieurs de ces films ne prouvait absolument pas) dans la séquence d'agression dont je parlais, on reste à l'affût. Et on a raison. C’est sûr, la séquence dans le cabinet de psychanalyse est absolument un cap à franchir. Mais ensuite, le film mue lentement en quelque chose d'autre, de bien plus intéressant... Et on se rend compte, même si on a compris déjà très bien de quoi il en retournait (le film étant un démarquage de Stevenson), que le film se pousse avec langueur vers le laboratoire du docteur Cordelier, où il s'arrête pour laisser place à une narration simplement enchâssée et à un nouveau récit (qu'on écoute sur un magnétophone à bande, c'est délicieux). Quand cette dernière partie commence, on comprend que le film était déjà auparavant en train de fissurer. Ces flash-back sur bande magnétique qui nous font voir l'histoire de l'autre côté (petit effet RASHOMON) entérinent l'explosion du sujet. Enfin, le film va devenir fantastique et subjectif ! Si cette dernière partie fait aussi la part belle au théâtral, on sent que tout est plus tenu, y compris dans les intermèdes au présent (entre deux flash-back). On sait dès lors que c'est là que le père Renoir voulait en venir. Non pas qu'il voulait un final éblouissant pour son histoire (les scènes souvent très belles de cette partie sont assez banales et quotidiennes), mais Renoir souhaitait en fait faire craquer le vernis et aboutir sur un film fantastique, un film de genre, un peu à l'américaine. [Le thème musical aurait dû me mettre la puce à l'oreille, avec ses ondes Martenot !]
C'est assez délicieux. Renoir commence enfin à placer ses acteurs dans le cadre plutôt que de les suivre, pour faire de très belles perspectives ou cadrer untel par rapport aux motifs de la tapisserie en arrière plan par exemple, etc. Le montage est bien meilleur, plus incisif et tout simplement plus cinématographique. L'histoire se révèle moins nunuche et beaucoup plus violente et pertinent, quelquefois à peu de frais, comme dans l'incroyable scène de la bonne. [Une mère de famille vient dans le cabinet de Cordelier car son fils est un détraqué sexuel : il couche avec la bonne ! Ce que Cordelier fait lui-même avec sa propre bonne ! Une apposition de situations qui n'y va pas de main morte et fonctionne curieusement très bien.] Les plus belles choses de cette dernière partie qui, enfin, transforme le film en un vrai film fantastique (ce qui lui donne mystère et épaisseur, il était temps) sont, à mon sens : un très joli plan sur Cordelier au sortir du cabinet de psychanalyse, plan cadré à outrance, d'une symétrie funeste. Un plan où Opale rentre dans la propriété Cordelier en plan large : il devient flou quand il franchit la porte et le plan se coupe brutalement (très beau). Et enfin, la très belle séquence, la meilleure sans doute, de l'endormissement de Françoise, la patiente hystérique, ou nymphomane, ou les deux ! Là, c'est sublime : jeu sur le son très beau (ce n'est pas le fort du film pourtant), très beau cadrage avec une évocation masquée mais violente de masturbation qui est hallucinante, gros plans superbement amenés, et ce plan incroyable où Cordelier est penché sur la fille, et où son visage n'apparaît que dans le coin en haut et à gauche ! Ça, c'est très beau. Bravo. L'actrice qui joue la patiente fait le reste avec un jeu gonflé et vraiment moderne (et c'est bien la seule !). C'est vraiment un très beau passage qui, finalement, utilise le minimum de ressources, mais fait vraiment du cinéma.

Bref, LE TESTAMENT DU DOCTEUR CORDELIER est vraiment un cas ! D'un côté, et malgré le bel éloge que je viens de faire, c'est quand même une belle démonstration de tous les défauts fondateurs de Renoir, toute l'indigence de l'expression minimum et anonyme. Et en même temps, Renoir utilise la chose (le scénario est de ce point de vue relativement malin), et fissure petit à petit son film bien convenu pour lâcher, un peu, les chiens. Le film sombre dans le genre, devient plus abstrait, plus rigoureux, et se débarrasse un peu du théâtre. Si on supporte les acteurs (c'est pas gagné) et les lourdeurs de style ou de narration (la séquence d'arrestation ratée), la surprise est assez belle, et le film sera généreux (un peu). Il y a du Jekyll chez Renoir : et la transformation de son film en quelque chose d'enfin cinématographique est un processus laborieux !

[Je remarque deux choses cependant : d'une part, les acteurs sont presque tous épouvantables, et d'autre part, Renoir leur fait faire des choses très bizarres – avez-vous remarqué la gestion des détails ? Tous les personnages (sauf un ou presque) font tomber des objets, trébuchent, etc. Renoir les montre en flagrant délit de maladresse ou en train de mal comprendre (comme la bonne de Cordelier à qui le majordome tend le manteau d'un invité, qui le prend et reste là les bras ballants pendant une seconde : elle a fait le geste sans réfléchir, et pendant un instant très court, la connexion ne se fait pas, et elle ne sait pas quoi en faire ! Elle finit par aller le ranger, après cet instant de vide ou d'hésitation).
Deuxième point : Kubrick et/ou Burgess ont sans aucun doute vu le film avant de faire ORANGE MÉCANIQUE]

Courageusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Commenter cet article

Mr Mort 18/08/2006 09:45

Vous allez vous regalez!Pour le reste, à différentes échelles, Nicholas Roeg (jamais aucune retrospective, beaucoup de ses films qui en sont diffusés qu'en festival), Edgar Ulmer, J-C Sanchez, Christoph Schliegensief, Syberberg (un des plus grands réalisateurs vivants), par exemple.

leon 18/08/2006 09:26

la question de l'unanimité mérite d'être soulevée - succès ne rime pas forcément avec qualité - mais inversement, aucun artiste de talent ne reste totalement méconnu - j'ai vu dogville - a part quelques mouvements de caméra épileptiques - comme d'habitude - et son gimmick qui consiste à placer partout des ellipses grossières, c'est un excellent film - je vais de ce pas voir manderlay

invisible 15/08/2006 11:42

Je vous en prie, cher Guillaume ! Je suis en train de lire certaines de vos interventions et d'ôter mentalement le "à vot'dame" conclusif. Disons-le sans noyer le poisson, ne prenons pas le chemin caillouteux près de la rivière en contrebas pour nous rendre à la salle à manger : c'est fendard ! On passe du sens à l'absurde en une poignée de main, que je vous adresse cordialement par ailleurs.
 

Guillaume Massart 15/08/2006 11:25

Merci pour ces smileys qui me comblent :)

Dr Devo 15/08/2006 09:33

Invisible!Que suis-je ému par la beauté de ton cerveau! Un permis de filmer! C'est sublime!