LE CRIME FARPAIT de Alex De La Iglesia (Espagne, 2005) : Il faut protéger les Forts des Faibles

Publié le par Docteur Devo

(photo:"Mettons les schtroumphfs à l'heure" par Dr Devo)

Chers confrères,
 
Allez, on va aller refaire un petit tour en scène, et une fois n'est pas coutume, allons voir un film espagnol. Ah !L'Espagne. Les corridas, le chorizo, Carmen et... Almodovar ! Comme vous le savez, Almodovar est le seul réalisateur vivant d'Espagne, un vrai metteur en scène qui fait des films avec de vrais morceaux de mise en scène dedans, des films iconoclastes qui n'ont pas froid aux yeux, aux thèmes qui nous prennent systématiquement à rebrousse poil. Et bien joués avec ça! Sans aucun doute possible, l'Espagne c'est Almodovar !
 
Evidemment, j'ai fait une erreur dans le paragraphe précédent. L'Espagne est aussi le pays de Julio Iglesias ! Et en ce qui concerne le cinéma, je parlais de Julio Medem, pas de Almodovar ! Lapsus !
 
Allez, on revient à Alex de la Iglesia. Je me souviens d'un farfelu ACCION MUTANTE, qui m'avait paru un peu potache mais bien sympathique. Le Marquis, fidèle collaborateur de ces pages, me fit découvrir l'année dernière le beau PERDITA DURANGO, adaptation du livre de Barry Gifford sur le personnage qu'il avait créé dans un de ses livres précédents, SAILOR ET LULA. Le film de Iglesia n'avait quasiment rien à voir avec David Lynch, mais il n'empêche que notre ami réalisateur était plutôt en forme avec ce beau film, basé sur une espèce de romantisme noir et complètement inversé. On se souviendra notamment de la belle performance de Rosie Perez. Bon, il faut être honnête, notre ami commun Bernard RAPP n'aime pas du tout le film, mais par contre, Le Marquis et Mr Rapp sont bien d'accord sur MES CHERS VOISINS, que je n'ai toujours pas vu (quelle honte !), et dont tous deux vantent les mérites avec force superlatifs. Entre PERDITA DURANGO et MES CHERS VOISINS, le père De la Iglesia est donc plutôt en forme, semble-t-il, même si aucun d'entre nous n'a vu son précédent film, 800 BALLES.
 
Et donc, voici UN CRIME FARPAIT, et je vous entends déjà d'ici, chers confrères, je vous entends déjà pousser des cris d'horreurs : "Quelle honte ! Ces distributeurs, que des incapables ! Quelle horrible affiche et surtout quel titre débile !" Je vous vois venir, mais en fait il n'en est rien. C'est la traduction parfaite du titre original. Donc, on laissera les distributeurs tranquilles pour cette fois, et on se défoulera sur eux avec CRAZY KUNG-FU qui arrive bientôt.
 
[Tiens, j'ai lu un truc ce matin sur David Lynch. Il a laissé momentanément tomber la méditation transcendantale (le nouveau métier de Lynch consistant non plus à faire des films, mais à taper du pied gauche sur le sol, avec ses copains de secte, et voir si cela a une influence sur la marche du monde ! Véridique !), et il aurait déjà commencé, et même sacrément entamé, son nouveau film : INLAND EMPIRE, avec Laura Dern, Justin Theroux, et... Jeremy Irons, qui va enfin pouvoir jouer dans un vrai film ! Deuxième scoop, c'est tourné en Europe (en partie) et en vidéo, parce que, le gars, Lynch trouve que la photo en 35mm actuellement est trop lisse ! Je vous laisse méditer transcendentalement là-dessus !]
 
Ça se passe de nos jours, dans une grande galerie commerciale espagnole, genre Galeries Lafayette. Rafael, vendeur talentueux dont on dit qu'il peut lire dans les pensées des clients, est responsable du rayon féminin. Rafael, ce n'est pas un tendre : combatif, prêt à tout pour être un winner. Pour lui, dans la vie, il ne faut pas attendre la chance, mais la provoquer à chaque instant, il faut se battre, il faut être le plus efficace, il faut être un battant, quoi ! Une sorte de Bernard Tapie immoral, si j'ose dire ! Il sait aussi s'entourer. Parmi ses vendeurs, que des femmes sublimes et plantureuses qu'il baisouille dans tous les coins et qui lui vouent une admiration sans bornes (il est beau gosse), et des petits gars ringards mais soumis, prêts  à supporter le moindre de ses caprices. Et effectivement, il n'a pas volé son poste de responsable du rayon femme : c'est vraiment lui le meilleur !  Son seul concurrent est Antonio, son homologue, responsable du rayon homme. Et dans quelques jours, un des deux sera nommé Manager Général et régnera sur tout le magasin. Seul le chiffre d'affaire de leurs rayons respectifs départagera les deux. Une lutte féroce est engagée. Mais à partir de ce moment, tout va basculer pour Rafael, qui tue sans le vouloir son rival Antonio. Et en plus, il y a un témoin : c'est Lourdes, une des vendeuses les plus médiocres, et une femme très laide, aussi laide que toutes ses autres collègues sont sublimes. Mais tant pis, la moche vendeuse et notre cadre dynamique vont devoir faire équipe ensemble pour cacher le "meurtre" d’Antonio ! Et Lourdes est amoureuse de Rafael, homme inaccessible au vu de son physique, et elle en veut plus. Sans le savoir, Rafael a mis le doigt dans un engrenage infernal et toute sa vie va basculer...
 
Bon, le résumé vaut ce qu’il vaut, mais il s'agit de ne pas en dire trop. Si hier nous étions dans l'épure et la délicatesse avec MON HOMME de Blier, aujourd'hui c'est un peu le contraire. Alex de La Iglesia n'y va pas par quatre chemins. Il ne  nous prend pas en traîtres. Son arme absolue, sans conteste, c'est le tractopelle, le gros, l'immense tractopelle. La Iglesia, c'est un bataillon de commandos suicides en train de cueillir des pâquerettes dans LA MELODIE DU BONHEUR, c'est un troupeau se sumos qui dansent Le lac des Cygnes, c'est du lourd, c'est du sérieux.
 
Après tout, il suffit d'être prévenu, et après une petite intro parodiant sans en avoir l'air une scène de MATRIX (ce qui n'est pas forcément idiot), on est vite mis au parfum, sur le mode Ferris Bueller. Le ton est donné. Et si j'ose dire, ça ne rigole pas. L’acteur principal en fait des caisses, ou plutôt des containers, et ses petits camarades font plus que l’imiter puisqu’ils jouent dans une nuance encore plus grossière et caricaturale ! Le jeu est absolument hénaurme, à un point difficilement imaginable. C’est le mode de la farce, mais de la farce titanesque, qui ferait presque passer LES VISITEURS pour un film aux tonalités bergmaniennes. Et la mise en scène suit le mouvement, et pas qu’un peu. C’est un festival du mauvais goût absolu. Ralentis sur les collègues plantureuses de Rafael, scènes de sexe et de fornication complètement irréalistes à tous les étages du magasin, caméra fixée sur l’acteur comme sur Bruce Campbell dans EVIL DEAD, rythme rapide et quasiment hystérique, courses poursuites slapstick dans les rayons, collègues masculins encore plus caricaturalement habillés que dans CAMERA CAFE, inserts gore d’un goût douteux, etc.
Ça n’arrête jamais, ça s’amplifie même, jusqu’à prendre des proportions hors du commun. Et au fur et à mesure, le scénario, de plus en plus exagéré, prend le relais. Que du mauvais goût, les amis ! Bon appétit, bien sûr !
 
Et pourtant… ça marche ! Impossible de ne pas s’identifier au personnage de Rafael (Guillermo Toledo), et de ne pas compatir devant la triste destinée qui se profile devant lui. Impossible de ne pas détester  et de ne pas jubiler devant chaque nouvelle frasque de Lourdes (Monica Cervera). Et même moi qui préfère toujours l’humour non-sensique et qui déteste 95% du temps les farces de ce type, je marche et je regarde avec délectation. Alors, que se passe-t-il ?
 
La mise en scène, encore une fois, a une franchise certaine, et abat ses cartes dès le départ. De La Iglesia a quand même fait mieux que ça, et PERDITA DURANGO ou, semble-t-il, MES CHERS VOISINS ont, esthétiquement, une toute autre classe. Ici, il n’y a quasiment que des plans rapprochés ou des gros plans, c’est cadré à la truelle, et la photo n’est pas des plus subtiles, loin de là. Ce qui surprend, c’est la franchise du metteur en scène qui ne va pas faire passer des vessies pour des lanternes. On était prévenus dès le départ, et la seule ambition du métrage, c’est de faire du potache, du caricatural et encore du potache. Point barre. On peut même déduire que Iglesia vise plus à faire du Tex Avery qu’autre chose, un peu sur le mode de MORT SUR LE GRILL de Sam Raimi. La chose délirante et sans complexe est sans doute le véritable motif de ce jubilatoire meurtre cinématographique. Peut-être peut-on voir dans ce film une sorte de « comédie noire » spaghetti, c'est-à-dire un essai qui pousse le film dans les limites du genre, puis les dépasse allègrement, jusqu’à le tuer.
 
C’est son choix. J’ai beau être sévère sur ce site, et juger tous les films à la même moulinette rigoriste, je serais un fieffé menteur si je disais que je n’ai pas ri et que je n’ai pas ri d'un plaisir certain et quasiment constant sur toute la durée du film. En sortant de la salle, je pensais bizarrement à FREAKY FRIDAY, très beau film, avec beaucoup de cœur, très sentimental et touchant, bien écrit, mais à la mise en scène indigente. Et bien ici, c’est la même chose. Transposez ces intentions de l’univers des films de college à celui des comédies noires, et vous aurez UN CRIME FARPAIT dont le titre débilosse est, a posteriori, un aveu de franchise.
Si le film marche, c’est parce qu’au-delà de tout ce que je viens de dire, le sujet est bien troussé, d’une part, et diablement intéressant de l’autre. Iglesia continue un portrait de l’Europe contemporaine sans pitié, une description d’un peuple avide, où tous les individus ont renoncé à la moindre once d’humanité et se baignent dans l’orgie de la consommation avec délectation et violence. D’ailleurs, on notera qu’une série de plans n’est absolument pas caricaturale dans ce film. Et ces plans, ils nous concernent ! Je veux parler de ceux qui mettent en scène les clients à la grille du magasin, piaffant avant l’ouverture. Ça, les amis, pour une fois, c’est du cinéma du réel. C’est exactement la réalité précise et sans fard. Et les clients qui se battent pour avoir un article en solde, c’est aussi absolument véridique. [Les journalistes de presse écrite l’ont très bien noté il y a quelques mois, lorsque Karl Lagarfeld a lancé sa collection pour LVMH !] C’est quand même bien vu et troublant que les seuls plans réalistes du film soient des plans où De La Iglesia dresse un portrait de nous, son public. Cette réflexion me fait même froid dans le dos. Le reste, évidemment, c’est de la farce, mais c’est une farce qui est justifiée et n’analyse qu’une seule chose : notre comportement de tueurs-consommateurs.
Et le film, encore plus fort, dresse aussi le portrait dérangeant et sans fard du sexe comme arme sociale. Et ça aussi, les amis, ça fait très peur. Car le film appuie exactement là où ça fait mal. Notre seul but est de consommer, et d’arriver à tout prix à faire partie de la classe moyenne, si possible dans la partie haute de la classe moyenne. Il n’y a que qu’un seul moteur à cette ascension, la loi du plus fort. Il faudra se marcher dessus et écraser les autres. Cela ne devrait pas poser de problèmes, dans la mesure où l’on est déjà prêt à le faire pour acheter une chemise en solde. Primo.
Secondo, ce qui nous discrimine, euh pardon… ce qui nous différencie les uns par rapport aux autres, en plus de notre compte en banque, c’est la Beauté ! Ben oui ! Alex de La Iglesia le montre très bien, et grâces lui soient rendues pour ça, le second facteur déterminant dans notre société moderne occidentale, c’est la beauté. Selon que tu sois plutôt mignon(ne) ou plutôt moche, ta place dans l’échelle sociale sera différente.  Et du coup, De La Iglesia fait très fort en montrant que les deux facteurs (revenus et beauté) s’interpénètrent et sont liés d’une façon inextricable, comme les deux faces d’une même pièce de monnaie.
 
Alors, oui, je suis d’accord, c’est potache, c’est de la grosse maille. Mais bon dieu de bon dieu, ça marche terriblement, parce que ce film nous fait absolument peur et que, plus que d’’une comédie noire, c’est bien d’un film d’horreur dont il s’agit (le personnage de Don Antonio est un personnage fantastique et pas de comédie, au final), et drôlement réaliste en plus ! En cela, et aussi dans le discours social, on est assez près de l’univers d’un John Waters, même si il y a de grosses nuances à faire entre les deux réalisateurs. Et peut-être, Alex de La Iglesia a fait délibérément en sorte (et nous a prouvé même) que le Cinéma du Réel existait !
 
Allez donc voir ce film avec ma bénédiction. Un film populaire aussi intelligent, ce n’est pas tous les jours qu’on en voit, surtout par ici. Et allez-y décontractés, sans vous prendre la tête avec ce que je viens de dire. Il y a suffisamment de choses hilarantes pour vous faire tortiller le popotin d’extase sur votre siège. [J’ai particulièrement adoré l’espèce de mise en scène à la De Palma sur les séquences finales, mais un De Palma fauché, ringard et mal fichu ! Et la judicieuse utilisation des Editions Atlas !]
 
Et quand vous reviendrez chez vous, vous penserez à une chose : finalement, le héros, plutôt looser en apparence, n’est-il pas celui qui a gagné ? Et là, vous aurez un grand frisson qui vous fera froid dans le dos.
 
Jubilatoirement Vôtre,
 
Dr Devo
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

Logan 16/05/2005 19:18

"le héros, plutôt looser en apparence, n’est-il pas celui qui a gagné ? Et là, vous aurez un grand frisson qui vous fera froid dans le dos" : gagné... je n'avais pas vu les choses sous cet angle, mais ça fait froid dans le dos... et en même temps ça réconforte, non? A méditer...

le nonox 14/05/2005 14:58

j'ai connu une Annie qui jouait dans le Ritz Mix... Pensait-il à elle, le Marre-khi ?

Copeau 14/05/2005 14:08

Merci pour cet excellent article, qui me donne fichtrement envie de voir ce film !

Dr Devo 14/05/2005 12:48

c'est gentil nonox!
(as tu vu le genial jeu de mots du marquis sur ton pseudo?)

Dr devo

le nonox 14/05/2005 12:39

Patatras... je ne pourrais plus voir tous les films dont j'ai lu les articles ici-même !... Le prochain, promis, les yeux fermés je le lis