Chroniques de l’Abécédaire, épisode 9, première partie : Furie du docteur lancé à la poursuite de l’innocence d’une belle châtelaine dans un tournoi de bordels.

Publié le par Le Marquis

(Photos : "La saloperie des fabriques" par le Marquis, d'après INNOCENCE)

L’été se poursuit tranquillement, et avec lui les projections domestiques, dont la plupart seront traitées dans un prochain Abécédaire, donc : shhh ! En complément de programme, le rendez-vous hebdomadaire avec les aventuriers de Koh-Lanta, incontournable rituel et occasion de réceptions mondaines à la réputation grandissante, spectacle de gladiateurs modernes admirablement couvert par les articles indispensables du Shériff. Parmi les invités, Tchoulkatourine en vacances dans mes contrées se présente régulièrement à ma porte pour venir combler quelques lacunes, l’occasion pour moi de faire des pauses dans le défrichage alphabético-cinématographique et de revoir des films comme SOCIETY, CE JOUR-LÀ, FOG, DARKLY NOON ou encore les classiques de Lucio Fulci. Un épisode embarrassant toutefois : passionné par Eric Rohmer, Tchoulkatourine m’a prêté le film CONTE D’ÉTÉ, et il m’a ensuite fallu en passer par ce moment toujours pénible où il s’agit de dire en termes aussi délicats que possible tout le manque d’intérêt et le déplaisir que j’ai pris à voir un film qui enchante mon interlocuteur. C’est toujours difficile de voir l’ombre d’une petite déception fugace voiler le regard de celui qui cherchait à faire partager son enthousiasme, mais rien n’y fait : le film m’a paru insipide et visuellement sans aucun intérêt dans son pseudo-naturalisme parfois très mal cadré (séquence de la partie de volley-ball) où les figurants dévisagent la caméra avec l’air de se demander ce qu’elle fout là, ce qui est manifestement intentionnel – non pas le comportement des passants mais la volonté de Rohmer de conserver ces artefacts dans son montage – mais ne m’en paraît pas moins terne et superficiel. J’étais pourtant disposer à faire de vaillants efforts pour entrer dans cet univers où les adolescents s’expriment comme des personnes âgées, mais la longueur excessive, adjointe à une esthétique à mes yeux très pauvre, s’est mal mariée à des enjeux de film de plage (Gaspard va-t-il aller à Ouessant avec Margot, Solenne ou Léna ? Suspense !) dont la vacuité assumée m’a assommé. Choses qui arrivent, et même à moi parfois – mon amour immodéré pour la série « Corky, un adolescent pas comme les autres » en laisse d’ailleurs plus d’un perplexe. J’ai pourtant du mal à croire que la situation puisse se présenter avec le film qui clôt cette première partie de l’épisode 9, certainement le meilleur film visionné cette année. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs, et commençons par le commencement avec un film en A comme…
 
À LA POURSUITE DU DIAMANT VERT, de Robert Zemeckis (USA / Mexique, 1984)
L’épisode 9 s’ouvre donc sur un petit élan de nostalgie – petit car le film de Zemeckis n’est tout de même pas formidable, mais il est toujours bon de revenir sur de petits classiques des années 80 pour voir comment ils ont vieilli, et nous aussi (putain, c’est beau). Conçu dans la foulée du succès de la série des INDIANA JONES qui a remis au goût du jour les aventures exotiques, ROMANCING THE STONE (titre anglais plus joli et au sens double, qui aurait aussi été plus court si je ne m’étais pas engouffré dans cette parenthèse) nous présente donc les déboires de Kathleen Turner (épatante), romancière à succès spécialisée dans les romans à l’eau de rose de type Harlequin – le film s’ouvre d’ailleurs sur la conclusion du livre dont elle est en train d’achever la rédaction, belle parodie d’un Harlequin collection Western, conclusion dont elle est la première émue puisqu’elle est elle-même en larmes en tapant le mot Fin (comme dirait Snoopy, c’est si gratifiant quand on sait que c’est bon). Le film enchaîne sur une autre parodie, celle d’une pub pour Sheba, la reine de la romance étant une vieille fille avec un chat pour seule compagnie. Lorsqu’elle apprend que sa sœur a été enlevée en Amérique du Sud, elle décide de voler à son secours, et va rencontrer en chemin un rustre aventurier, Michael Douglas, également producteur du film, et qui forme avec elle un premier duo avant le délicieux LA GUERRE DES ROSE (sans s à rose, c’est la famille Rose, par leur parterre de fleurs, ce que certains programmes TV semblent avoir du mal à ingérer) – il faudrait plutôt parler de trio, puisque Danny DeVito complète le casting en petit malfrat lancé lui aussi dans la quête du diamant vert en question.
S’il ne vaut pas, loin s’en faut, le film de Danny Devito, ROMANCING THE STONE est par contre bien meilleur qu’un récent et filandreux SAHARA : la mise en scène de Zemeckis n’excède jamais le niveau d’une efficacité de bonne facture, sans plus, mais le film est très bien photographié par Dean Cundey, et l’énergie des acteurs contribue pour beaucoup à donner son charme à un film sympathique, déjà un peu rétro et assez attachant, ce que ne sera pas sa suite décevante réalisée par Lewis Teague, LE DIAMANT DU NIL.
 
B comme… LA BELLE AU BOIS DORMANT, de David Irving (USA / Israël, 1986)
Après la découverte du délicieusement ringard LE PETIT CHAPERON ROUGE, produit dans le cadre des « Cannon Movie Tales », série d’adaptations fauchées tournée en Israël, difficile de ne pas résister à l’envie de s’en servir une seconde tranche, même si, bien qu’il soit toujours mal foutu et assez amusant au 36e degré, cet opus est un peu plus laborieux.
On retrouve donc le récit de la princesse endormie, interprétée par Tahnee Welch, très maladroitement prolongé de sous-intrigues de façon à tenir sur la durée d’un long-métrage. Par exemple en développant le personnage d’un lutin interprété par le nain Kenny Baker, qui joue les utilités grotesques, notamment dans cette séquence où il réunit les ingrédients permettant à la Reine de devenir féconde en enfilant les bottes de Sept Lieues, l’effet spécial nous renvoyant aux heures glorieuses de « Papivole », pour ceux qui s’en souviennent.
Il est très souvent difficile de rendre justice aux contes en les portant à l’écran, ce qui est d’autant plus flagrant avec un tel film de patronage, d’une laideur compulsive. Les matte-paintings semblent avoir été découpés dans des boîtes de chocolats suisses, les séquences musicales, bien plus statiques que dans LE PETIT CHAPERON ROUGE, supportent d’autant plus mal la nullité des compositions (les trompettes Bontempi annonçant la venue du Roi font irrésistiblement penser à un sketch des Robins des Bois) ; ceci dit, les séquences chantées interprétées par Tahnee Welch valent leur pesant de cacahuètes, l’actrice chantant atrocement faux. Au rayon bande-son, les chansons traduites dans la version française sont aussi lamentables que celles du CHAPERON, mais je recommande plus particulièrement de jeter une oreille sur la version allemande, totalement surréaliste : une voix off sortie de nulle part prenant parfois le relais de séquences non doublées, ce qui ne serait pas si ahurissant si le narrateur germanique n’était pas perpétuellement hilare. Mais si l’envie vous prend de sourire de maladresses chroniques, je vous recommande plutôt le CHAPERON ROUGE ; de mon côté, je jetterai un œil prochainement sur un autre film de la collection, à l’occasion (seulement si moins de deux euros l’occasion, ceci dit).
 
C comme… LE CHÂTEAU DANS LE CIEL, de Hayao Miyazaki (Japon, 1986)
Ce n’est pas un fait-exprès puisque le film a été visionné début juin, les choses sont juste bien faites, comme dirait Pangloss (attention les yeux, référence littéraire Madame) : alors que certains lecteurs, que je salue, réclamaient à corps et à cris de l’animation, voilà que se présente l’occasion d’aborder un film du talentueux Miyazaki, dont il avait été question il y a quelques mois lors de la sortie de son CHÂTEAU AMBULANT. Quelques dents auront grincé à l’annonce du rachat des droits de distribution des films par Walt Disney, accusant notamment la firme de n’avoir racheté les droits de PRINCESSE MONONOKE que pour en empêcher la sortie (qui s’est effectivement faite attendre), mais il faut bien avouer que depuis, les films du cinéaste sont correctement distribués en salles et en vidéo, sans être remontés ou dénaturés de quelque façon que ce soit, et sans altérer l’intégrité du bonhomme. Les quelques scories de ce contrat ont finalement peu d’importance, surtout lorsqu’on découvre les films en VO sans avoir besoin de se farcir les versions anglaises alignant les vedettes au micro – elles semblent soignées, mais les traductions sont parfois trop remaniées, notamment lorsque des dialogues sont sur-ajoutés dès qu’un personnage tourne le dos, histoire de rentabiliser la présence des stars au doublage (il en reste des traces dans les sous-titres français, traduisant des répliques inexistantes dans la version japonaise). Il est d’ailleurs assez comique (et un rien irritant) de regarder les bonus des DVD (comme souvent d’un intérêt frôlant le néant absolu), le plus souvent focalisés sur la participation prestigieuse des Mark Hamill, Anna Paquin, James Van Der Beek et autres Gillian Anderson, sacralisés au point que le responsable du doublage américain est crédité comme co-scénariste sur le site Imdb, ce qui est gentiment ridicule. Passons.
Librement inspiré de Swift, à qui l’on doit le concept de Laputa, ici revisité avec originalité, LE CHÂTEAU DANS LE CIEL, réalisé en 1986, n’a visuellement pas pris une ride : malgré sa densité et sa longueur (près de deux heures), le film ne parvient jamais à épuiser son inspiration, autant dans un récit enlevé qui, après une introduction à la fois spectaculaire et mystérieuse, fait preuve de vivacité et d’humour avant d’aborder des tonalités plus sombres et plus méditatives dans sa superbe dernière partie, que dans sa richesse picturale, fortement influencée par des références occidentales – Swift bien sûr, mais on y trouve aussi du Jules Verne poétisé (dont certaines trouvailles seront prolongées par l’étonnant STEAM BOY de Katsuhiro Otomo) et des allusions directes au très beau LE ROI ET L’OISEAU de Paul Grimault, notamment dans la conception de personnages portant chapeau melon et de robots auxquels Miyazaki apporte un design assez fascinant, asymétrique et presque organique par certains aspects, apportant à l’héroïne une aide imposante et vaguement inquiétante.
Lorsque les personnages parviennent enfin à poser le pied sur l’île de Laputa, dérivant dans le ciel, le film devient alors passionnant dans son exploration inépuisable de décors d’une richesse, d’une complexité et d’une poésie assez indescriptibles, symbiose utopique de la Nature et de la Technologie, sorte d’Eden paisible au potentiel destructeur qui finira par s’arracher à l’emprise de l’Homme dans une conclusion splendide d’amertume et de mélancolie. C’est assez extraordinaire de voir le Merveilleux abordé avec une telle maturité, et avec une sensibilité qui ne se mêle jamais de sensiblerie, particulièrement dans nos contrées où ce type d’univers prend plus généralement la forme d’une soupe de mièvrerie infantile qui se doit de faire chanter les couleurs, les animaux et le service à thé avant de finir dans la liesse générale – bonjour « la première émotion cinématographique » !
 
D comme… Dr JEKYLL ET Mr HYDE, de Maurice Phillips (Angleterre, 2002)
Très remarqué avec son AMERICAN WAY insolent et très original à la fin des années 80, le cinéaste Maurice Phillips a depuis sombré dans l’anonymat le plus total. Il signe ici une énième adaptation du roman de Stevenson, l’un des plus fréquemment adaptés au cinéma, sous les formes les plus variées – on a parlé sur le site de EDGE OF SANITY de Gérard Kikoïne, mais on pourrait également évoquer le superbe Dr JEKYLL AND SISTER HYDE de Roy Ward Baker ou le mitigé MARY REILLY de Stephen Frears, pour ne mentionner que certaines des adaptations ayant tenté, avec plus ou moins de succès, de se démarquer de la ligne droite du roman original.
Maurice Phillips, pour sa part, propose une adaptation relativement fidèle, toute en reconstitution d’époque à grands renforts de décors et de costumes, approche dont on peut légitimement se demander quel en est l’intérêt aujourd’hui. Dans la mesure où la mise en scène de Phillips n’est pas très brillante, on peut d’emblée répondre que l’intérêt est quasi nul, surtout si c’est pour voir le rôle principal confié à un John Hannah peu convaincant abordant le double rôle sans maquillages, par la seule force de son sur-jeu en roue libre. Ralentis pesants, cadrages discutables, photographie assez laide et black-out peu subtils lors des changements de personnalité, le film semble par moments s’efforcer de proposer des trouvailles visuelles, mais les moyens et les talents sont visiblement limités, et le film, qui n’a pour originalité qu’une vague ébauche d’auto-sexualité tout juste suggérée, en s’engouffrant bille en tête sur un versant hyper classique, échoue totalement à trouver sa propre personnalité, et est à ranger sur la pile des adaptations de fonctionnaires, suprêmement inutiles.
 
E comme… ET LA TENDRESSE ? BORDEL !…, de Patrick Schulmann (France, 1979)
Tiens, voilà bien un genre que je n’aborde que très rarement, et en général avec la plus grande méfiance : la comédie à la française. La grande laideur du terme « franchouillard » semble devoir très souvent s’appliquer à merveille aux « grands classiques » du rire dans notre beau pays, dont certains me font me sentir bien seul lorsque j’ai l’impression d’être le seul sur la planète à trouver ça bête, laid et résolument pas drôle – grands moments de solitude devant LES BRONZÉS FONT DU SKI, LES VISITEURS, LE DÎNER DE CONS et autres ABSOLUMENT FABULEUX, qui me font soigneusement éviter des films comme BRICE DE NICE. Je suppose que je suis plutôt sensible à un humour plus sophistiqué qu’à de la gaudriole jouée avec les pieds (puisque même LE DÎNER DE CONS, moins pachydermique que les autres titres mentionnés, et dont on m’avait vanté la subtilité et le ton amer, m’a paru téléphoné, constamment prévisible et visuellement indigent de A à Z), et je prends bien davantage de plaisir devant un Blier ou un Ruiz (CE JOUR-LÀ me fait beaucoup rire, et sa réalisation est extraordinaire). C’est comme ça, question d’affinités je suppose, n’en dégoûte pas les autres comme dirait ma grand-mère – et j’essaie, j’essaie, même si me retrouver consterné au milieu d’une salle hilare devant le sinistre ABSOLUMENT FABULEUX relève pour moi d’une véritable séance de torture.
Si j’aborde ici le film de Patrick Schulmann, c’est parce que je ne suis pas aussi borné que je peux en donner l’air, et surtout parce qu’ayant vu le film dans les années 80, j’ai eu envie d’y revenir, à cause du souvenir flou et bizarre qu’il m’avait laissé. Évacuons tout de suite les eaux sales pour pouvoir ensuite en dire quelques mots tranquillement : la mise en scène est dans l’ensemble plutôt médiocre, l’écriture est très décousue et, sur un plan technique, sans mentionner la photographie extrêmement fade, la prise de son m’a souvent semblé presque relever de l’amateurisme. Bon, ça, c’est fait.
Pour le reste, ma foi, le film n’est pas si mal. J’apprécie tout particulièrement l’humour très décalé, et parfois assez surréaliste, d’un film où la monnaie d’échange est constituée de trombones et de billets de métro, où l’on croise avec détachement des nonnes enceintes. Si le récit me paraît décousu, c’est parce que Schulmann ose un récit totalement éclaté, portrait de trois couples (romantiques, tendres et phallocrates) complété par des saynètes détachées de tout contexte, et même par quelques fausses publicités parodiques, et par de timides tentatives de montage qui donnent parfois de bons résultats (notamment la séquence d’ouverture, percutante). Il s’y perd régulièrement, mais le film s’enrichit énormément de son goût prononcé pour le non-sens, l’absurdité, mais aussi par ce que son sous-texte peut avoir d’assez pessimiste (personnage de la femme internée après avoir sectionné le sexe de son compagnon). L’interprétation, à quelques maladresses près, est correcte – Bernard Giraudeau est assez bon, et Jean-Luc Bideau, dont le personnage s’exprime presque exclusivement en rimes, est excellent. Quelques plans saugrenus (un sexe animé image par image) et plusieurs situations assez cocasses (le chat Clitoris) sont même franchement drôles. Rien de renversant, et le film est tout de même un peu long, mais dans l’ensemble, c’est assez honorable et attachant, et ça a du caractère, ce qui, dans le contexte, est déjà énorme à mes yeux.
 
F comme… LA FURIE DES VAMPIRES, de Leon Klimowsky (Espagne / Allemagne, 1971)
LA FURIE DES VAMPIRES est le quatrième film de la série des films consacrés aux mésaventures du loup-garou espagnol Waldemar Daninsky interprété par Paul Naschy, et c’est, en ce qui me concerne, le second film de l’acteur que j’ai l’occasion de voir après un mal nommé L’EMPREINTE DE DRACULA (puisqu’il n’y avait ni Dracula, ni même de vampires), un film pas très fameux du reste, mais il en faut plus pour me décourager ! Je précise en passant que la copie est assez belle, mais que le film est en VF, l’exception d’une frustrante séquence réintégrée en VOST.
Waldemar Daninsky est mort en ce début de FURIE DES VAMPIRES, mais n’allez pas croire que cet état va le préserver des nouvelles misères qui le guettent : les médecins qui l’autopsient ont la bonne idée de retirer les balles d’argent de son corps, ce qui suffit pour le ramener à la vie. Le loup-garou, qui bave à profusion, c’est un bonheur, s’enfuit et va tranquillement trucider une jeune fille dans la forêt avoisinante. Après cette ouverture inscrivant le film dans une vulgarité tapageuse très typée 70’s – et plutôt réjouissante, j’avoue, le film se poursuit sur un mode plus vif et plus démonstratif que le précédent. Nous suivons les pas d’une jeune femme passionnée d’occultisme lancée, dans le cadre de ses études, dans la recherche, non pas d’un diamant vert ou de la sœur de Kathleen Turner, mais de la tombe de la terrible Comtesse Wandesa Darvula De Nadesky (avec un nom pareil, elle ne peut qu’être terrible). Un flash-back, initié par le premier fondu au kaléidoscope de ma vie de spectateur (c’est très joli, et d’un goût sûr), nous apprend tout ce qu’il faut savoir de cette Comtesse vampire dont la tombe, comme c’est pratique, est dissimulée non loin de la petite villa où notre bon vieux Waldemar, pas si méchant que ça au fond, tente de s’isoler du monde. Lorsqu’il rencontre notre douce étudiante, il tombe très amoureux d’elle. Or, seul l’amour d’une femme peut le délivrer de sa malédiction – ça et un poignard en argent planté dans le cœur, bien entendu.
Recyclant les thématiques et, très maladroitement, l’esthétique des films de la Hammer, LA FURIE DES VAMPIRES ne peut pourtant en aucun cas se rapprocher de la maîtrise d’un Mario Bava. Malgré quelques efforts dans la direction artistique, le film accuse ses nombreuses maladresses et son style très daté, qui évoque d’ailleurs parfois (dans des scènes tournées dans un ralenti hilarant) celui d’Amando de Ossorio et de sa série des Templiers morts-vivants. Ceci dit, les nombreux défauts du film le rendent davantage bancal et donc attachant que L’EMPREINTE DE DRACULA. Actrices nulles mais exhibant leur poitrine à la demande, scénario truffé d’idioties, dialogues calamiteux (ma réplique préférée : « Il n’y a pas de poste dans notre petit village, mais nous avons une jolie boucherie et un cimetière très tranquille, j’y vais chaque dimanche ! » - quoique, « Elvire, fais attention, ton âme de terre neuve pourrait te mettre dans une situation bien trop grave… » ne soit pas mal non plus). Petit faible par ailleurs pour un plan où l’héroïne est successivement effrayée par une araignée, une poupée pendue et par la main de Paul Naschy posée sur son épaule (« Ha !… Ho !… Ha !… »). Somme toute, cet opus très bis se regarde agréablement, pour sa maladroite volonté de bien faire et de faire comme, pour ses faux pas amusants et son petit charme désuet.
 
G comme… LE GRAND TOURNOI, de Jean-Claude Van Damme (USA, 1996)
Alors là, attention, on ne rigole pas. Un Van Damme, c’est toujours quelque chose, et je n’enfoncerai pas le clou dans le registre philosophe orateur de l’acteur bilingual (d’après ses propres termes), d’autres le feront mieux que moi, et plus souvent. Je peux juste recommander à l’amateur de surréalisme de se procurer REPLICANT (film à mes yeux très surestimé) et de se passer le film avec son commentaire audio, prodigieux, d’un certain point de vue. Mais là, on parle de THE QUEST, et donc des débuts de Jean-Claude dans une carrière de metteur en scène à laquelle il semble ne pas avoir donné suite.
Calmons tout de suite les enthousiasmes, si vous voulez vous payer une petite tranche de rire, allez plutôt la chercher dans LA FURIE DES VAMPIRES, le film étant nettement moins drôle que son auteur-interprète en conférence, et c’est loin d’être une perle, bien qu’il soit produit par Moshe Diamant. Mais tout de même. Le premier plan est fascinant : un acteur entre dans le plan, de dos, et en une fraction de seconde, avant qu’il n’ait fait le moindre mouvement, on sait qu’il s’agit de Jean-Claude grimé en vieillard, comme si l’acteur était foncièrement incapable d’être autre chose que lui-même à l’écran. Provoqué par quelques voyous dans le bar où il allait prendre un verre, le petit vieux leur met une trempe radicale et expéditive. Admiratif, le barman lui demande où il a bien pu apprendre à se battre de cette façon. (voix chevrotante) « Eh bien, voyez-vous, tout ça a commencé au Tibet en 1925… » Visite de décors et de paysages pittoresques amorçant déjà un penchant coupable pour le plan basculé dans une introduction touristique qui devrait enchanter le Dr Devo, dont je vous rappelle tout de même qu’il est bouddhiste suite à un pari malheureux. Des moines tibétains sont envoyés de par le monde pour transmettre aux plus valeureux lutteurs une invitation à un championnat mondial, c’est cela, oui. Jean-Claude est-il invité ? Non, c’est plus compliqué : clown sur échasses survivant à la dure dans le New York de l’époque, notre héros est un homme avec un cœur gros comme ça qui fait tout pour faciliter la vie des enfants vivant à la rue. Mais suite à un larcin malencontreux, le voilà contraint de fuir à bord d’un navire marchand, bientôt attaqué par une bande de pirates menés par le fringuant Roger Moore. Si, j’ai dit qu’il était fringuant, c’est comme ça. Et comme Jean-Claude a un cerveau petit comme ça, il ne se méfie absolument pas lorsque les pirates le vendent comme esclave à de fourbes thaïlandais qui vont lui apprendre leur technique de combat, le Muay Thaï, qui va sûrement finir par lui monter au nez au cours du championnat mondial auquel il va, évidemment, participer.
On le sait, dans le système hollywoodien, la présence d’un metteur en scène peut être tout ce qu’il y a de plus facultatif, le film pouvant potentiellement se faire tout seul en étant simplement encadré par une équipe technique professionnelle (« On filme ce dialogue en plan moyen ou en plan large ? – Pffff… Demande-lui, toi. »). Les quelques images de tournage disponibles sur le DVD nous montrent un Jean-Claude surtout préoccupé par les chorégraphies sur le ring, courant sur le plateau comme un Macauley Culkin sous ecstasy dès que les coups de pied sont au point. Ceci dit, loin de moi l’idée de vouloir lui en contester la paternité, le film souffrant précisément de choix parfois désastreux exécutés au mieux, étrange cocktail d’amateurisme et de professionnalisme notamment flagrant dans le filmage de certains combats, dont l’efficacité martiale est annihilée par un abus de ralentis sur des plans larges, totalement inefficaces. Pour le reste, le film suit un schéma narratif extraordinairement simpliste qui ne sort à aucun moment des poncifs laborieux du film de compétition, au terme de laquelle le film semble d’ailleurs ne plus savoir que faire pour conclure, nous balançant à tout hasard un plan saisissant nous révélant que le vieillard dans le bar n’est autre que Jean-Claude (encore plus fort que le SIXIÈME SENS !), une voix off expéditive nous apprenant que tout s’est bien terminé pour Jean-Claude et que les enfants des rues ne s’en sont pas portés plus mal, pour conclure cérémonieusement sur un plan montrant se refermer un imposant ouvrage relié de cuir intitulé « The Quest », ouvrage que, du reste, nous n’auront jamais vu s’ouvrir au préalable. Très sincèrement, tout ça est assez pénible au bout du compte.
 
H comme… HALLOWEEN 5, de Dominique Othenin-Girard (USA, 1989)
Suite et fin, possiblement provisoire, des aventures de Michael Myers après un dérisoire HALLOWEEN IV, puisque je n’ai encore jamais vu l’épisode 6 (réputé être le pire, ce qui est peut-être bon signe), et qu’il y a sans doute mieux à faire dans l’instant. Quant à HALLOWEEN, 20 ANS APRÈS, vendu par certaine revue spécialisée comme étant le grand retour du tueur en termes de qualité cinématographique, et marqué par celui de Jamie Lee Curtis dans le rôle principal (ce qui m’a contrait à voir le film en salles, expérience douloureuse, Jamie Lee), il tente tout simplement d’ignorer l’existence des HALLOWEEN quatre à six (et celle de la fille de Jamie Lee Curtis donc, jetée avec l’eau du bain comme la dernière des souillons) pour revenir à l’essentiel. Bernique, le film n’est qu’un slasher de plus, piètrement réalisé par un des réalisateurs des premiers VENDREDI 13 après que John Carpenter ait réitéré son « non merci, sans façon ». Malgré sa conclusion radicale, au cours de laquelle Jamie Lee Curtis, seule raison valable d’endurer ce film de couloirs, tranche la tête de son « frère » (que ça m’énerve), les producteurs enchaîneront prestement sur un huitième film : la tête de Michael aurait-elle repoussé ? Non, non, il semblerait, puisque je n’ai pas vu ce dernier épisode, que Michael Myers ait profité de l’accident de l’ambulance pour échanger ses vêtements avec ceux d’un infirmier avant de lui coller son masque sur la figure – oui, c’est assez stupide, je suis bien d’accord, même si le procédé évoque un peu la licence poétique des vieilles série de Frankenstein, Dracula et autres grands monstres classiques des années 30/40, franchises prolongées jusqu’à l’absurde et, bien entendu, la parodie. Quant à Jamie Lee Curtis, elle semble absente de ce dernier Halloween avant le prochain, à moins qu’entre temps, Myers n’ait pu lui faire la peau, ce qui introduirait un nouveau suspense : irait-il alors s’attaquer à son arrière-grand-tante ? À son cousin germain ? À son beau-frère ? À sa nièce par alliance ? Bref.
Revenons à notre H5 (N1 ?), réalisé par le malchanceux Dominique Othenin-Girard, vaguement remarqué grâce à une petite série B assez anodine (DELIVER US FROM EVIL) et disparu depuis dans les limbes télévisuelles suite à la spectaculaire contre-performance du catastrophique (mais hilarant) LA MALEDICTION IV, et débarqué sur ce projet avec plein d’envies iconoclastes prestement tuées dans l’œuf par ses producteurs – il souhaitait notamment que Michael Myers troque dans la première partie du métrage son traditionnel masque blanc (originellement conçu à partir d’un masque de William Shatner !) contre un masque à l’effigie de Ronald Reagan !!!
Le jeune chien fou, qui n’est depuis pas parvenu à se faire un nom, remballe ses idées les plus originales et rentre soigneusement dans le rang ; s’il parvient à nous livrer un métrage bien moins formaté que le désastreux épisode 4, sa mise en scène souffre hélas d’une médiocrité chronique, le film étant notamment souvent très mal cadré. Après un joli générique d’ouverture, le film s’amorce par un classique montage de la dernière partie d’HALLOWEEN IV (la pire) avant de reprendre le cours du récit dans la foulée.
Le cinéaste semble lui aussi avoir pensé très fort à FRANKENSTEIN : tombé au fond d’une galerie semi-inondée (sans que personne ne se soit préoccupé de vérifier s’il était bien mort), Myers s’en échappe par une brèche ouverte et va trouver refuge chez un vieil ermite pour souffler un peu avant de repartir à la chasse à la petite nièce, Jamie. Celle-ci semblait avoir basculé dans la folie à la fin de l’opus 4, mais ouf, ce n’était pas si méchant que ça, il faut juste qu’elle se repose parce que le choc de ses mésaventures l’a rendue muette ; et il faut souhaiter qu’elle se soit bien reposée, la petite chérie, parce qu’elle va encore passer le plus clair de son temps à cavaler. Quant à Donald Pleasence, qui vieillissait déjà à vue d’œil, il radote et cabotine dans le plus complet ridicule, ça fait vraiment peine à voir. Il a l’idée brillante de tenter une thérapie de choc en confrontant Michael Myers, dans la vieille maison de famille, à tout le mal qu’il a fait, ce qui revient à attraper son chien pour lui coller le nez dans son pipi. Pauvre Michael Myers, personnage de plus en plus dénaturé, qui raye la voiture d’un adolescent maniaque avant de se faire passer pour lui (ils portent le même costume, lequel est le bon, suspense) dans un rencard avec sa petite amie, qu’il conduit même en voiture à une fête, poussant le vice jusqu’à s’arrêter devant un drugstore pour qu’elle puisse s’acheter des cigarettes, quel chevalier servant… Le comble, c’est tout de même quand la petite Jamie lui arrache son masque et le tance, pleine de reproches (Tonton, pourquoi tu es si méchant) : contre toute attente et toute bonne logique, Michael Myers écrase une petite larme, avant de se reprendre, on n’est pas des fillettes, que diable, on est des hommes, des incarnations du mal absolu, oui ou merde ? Malgré quelques timides tentatives d’originalité et parfois même d’humour (ah ! ce plan sur les adorables petits chatons de carte postale en train de lécher une flaque de sang !), HALLOWEEN 5 se déroule sur les rails bien rectilignes et tranquilles du slasher de pure convention, et son réalisateur a quand même la politesse de faciliter le passage de relais déjà sur les starting-blocks en se contentant d’enfermer Myers derrière des barreaux, presque immédiatement libéré par un mystérieux inconnu aux bottes de cow-boy. On n’est plus à ça près, de toute façon.
 
I comme… INNOCENCE, de Lucile Hadzihalilovic (Belgique / France / Angleterre, 2004)
Une fois n’est pas coutume, un petit extrait de la revue de presse s’impose.
« Lucile Hadzihalilovic a signé le PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK français où là aussi de mystérieuses disparues possèdent la beauté miraculeuse des anges de Botticelli. Un film d'un autre temps, quelque part entre le cauchemar familier et le songe lointain. » (aVoir-aLire.com) Voilà l’une des quelques critiques positives, car il y en a tout de même eu un certain nombre heureusement, que l’on complètera avec l’article du Dr Devo, ici. Mais venons-en au fait.
« Voilà un OVNI bien intrigant dont on se demande s'il n'est pas l'œuvre d'un vieux libidineux tant les petites culottes, les corps impubères et les tresses bien sages occupent l'écran. » (Le Figaroscope) « On serait agréablement impressionné par l'originalité du projet, l'ambition esthétique et la rigueur altière du récit si l'insistance à filmer les gamines comme des fantasmes pour pervers pépères ne devenait assez vite gênante. » (TéléCinéObs) « On se demande bien ce que sont venues faire Marion Cotillard et Hélène de Fougerolles dans cet objet cinématographique très malsain. » (Paris Match) « Un scénario qui aujourd'hui, dans le traitement qu'en fait Lucile Hadzihalilovic, est plutôt porteur de troubles, de dérapages et d'ambiguïtés. Plus encore que les prétentions esthétisantes et les choix maniérés de la mise en scène qui rendent ce récit interminable, c'est le fond du sujet de ce premier film, couronné au Festival de Saint Sébastien, qui est sujet à caution. » (Ouest France) « Au-delà d'une ambiance qui se voudrait shyamalanesque, suinte à chaque plan une conception malade de l'enfance, perçue sous l'angle exclusif de la défloration. Qu'un sous-titre possible à INNOCENCE soit quelque chose comme LA FABRIQUE DES SALOPES, voilà ce que la cinéaste voudrait imputer à la perversité du regard masculin. » (Les Cahiers du Cinéma) « Malgré son originalité bienvenue et un traitement proche des films d’horreur japonais, le regard porté sur le corps des fillettes flirte avec l’ignoble » (Les Années Laser) « D'innocence il est tout sauf question dans cette exposition sacrificielle de jeunes filles pré-pubères, qui franchit la ligne rouge de l'immonde. Indéfendable. » (Ciné Live)
Voilà un petit condensé de l’accueil réservé à INNOCENCE lors de sa trop discrète sortie en salles. Hem, fillettes, prenez garde : si vous vous mettez en culotte pour aller nager, si vous vous posez des questions sur les garçons ou si vous vous y intéressez à l’âge de 13/14 ans, vous êtes des salopes !!! Alors qu’habituellement, je trouve assez futile de compulser les revues de presse, le cas du film de Lucile Hadzihalilovic est trop intolérable pour me laisser de marbre : je suis aussi stupéfait qu’enragé par des réactions aussi stupides et réactionnaires, qui démontrent bien le peu (ou l’absence) de culture cinématographique de certains critiques professionnels, tout en nous rappelant pesamment que la perversion réside souvent dans le regard du spectateur, et que ce spectateur est devenu, ces quinze dernières années, d’une hypocrisie et/ou d’une pudibonderie totalement désarmantes. Et encore, comme le soulignent Bernard RAPP ou le Dr Devo, qu’en aurait-il été si le film n’avait pas été réalisé par une femme !…
Rapprocher le film du cinéma hitchcockien en diable de M.Night Shyamalan ou des codes du fantastique japonais (ben oui, quoi, la petite Iris a les yeux bridés, la preuve), c’est avoir la mémoire bien courte et les idées à l’avenant, en allant puiser des références hors-sujet et sans le moindre rapport esthétique ou narratif, mais qui ont pour elles d’être dans l’air du temps – de la même façon que le critique confronté à un univers narratif déstabilisant y accolera presque systématiquement une comparaison en creux avec le cinéma de David Lynch, case fourre-tout pratique pour tout objet bizarre et, même vaguement, hors normes, et ce, même si la majeure partie de ces comparaisons ne tiendraient pas debout avec un déambulateur. INNOCENCE, dont il faut rappeler qu’il adapte une nouvelle de Wedekind écrite en 1888, dans la mouvance des nombreux textes initiés par la mode des nouvelles théories éducatives, va pour sa part puiser son inspiration dans le SUSPIRIA de Dario Argento (lui-même inspiré de son propre aveu par Wedekind) et son école de danse pour jeunes filles perdue aux abords d’une forêt, mais aussi dans le superbe PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK de Peter Weir, autre vision fantasmatique d’une école pour jeunes filles, et dans le film (beau à pleurer) du trop rare Victor Erice, L’ESPRIT DE LA RUCHE, pour sa représentation ambivalente du monde par le truchement du regard d’une petite fille incarnée par Ana Torrent – sans parler de certaines images très belles (le voyage en cercueil, la porte cachée dans une horloge) qui n’auraient pas déplu à Jean Rollin. On peut également retrouver dans le film le souvenir du trop méconnu ALICE OU LA DERNIÈRE FUGUE de Claude Chabrol, auquel la cinéaste rend d’ailleurs un très bel hommage via le personnage de la petite Alice (voir la scène où elle escalade le mur d’enceinte). Ah, oui, bien sûr, ce sont des films des années 70 dont les DVD ne remplissent pas les étalages du supermarché du coin, encore faut-il en avoir entendu parler…
Quand à vouloir voir dans INNOCENCE une espèce d’objet malsain et pédophile (puisque pas un de ces critiques ne veut cracher le mot, je me dévoue), cela en dit certainement plus long sur les rédacteurs de ces petites missives imbéciles que sur le film lui-même. Je pense qu’à ce titre, les plages devraient logiquement être fermées au public, puisqu’elles exposent elles aussi des enfants en maillot de bain, ce qui n’est pas moins indécent que ce qu’on trouve dans le film de Lucile Hadzihalilovic. Mais là encore, c’est probablement la culture qui fait défaut et la mémoire qui est bien sélective. Lorsque j’évoquais l’intéressant PRÉPAREZ VOS MOUCHOIRS de Bertrand Blier, je soulignais à quel point le film, pourtant bien plus touchant et léger qu’il n’est provocateur, ne pourrait absolument plus se faire aujourd’hui. Mais en réalité, et sans même parler de L’EMPIRE DES SENS d’Oshima, la représentation de l’enfant au cinéma a connu un changement radical, au point que même un film aussi inoffensif que TOM ET LOLA, pour ceux d’entre vous qui s’en souviennent, ferait certainement grincer des dents aujourd’hui, et ce d’autant plus si la référence en termes de représentation de l’enfance (et la richesse culturelle des critiques cités plus haut semble hélas le confirmer) siège plus probablement dans le passéisme plan-plan des CHORISTES. On prend des gants, des bottes et des lunettes de protection pour aborder ce terrain, pétrifié par le retentissement de faits divers sordides, au point de vouloir nous faire croire que l’enfant est innocent au sens Disney du terme, qu’il ne se pose pas l’ombre d’une question sur la Sexualité ou sur la Mort, qu’il est pur, moral et par nature généreux et gentil – quand à le représenter en maillot de bain dans ce contexte, mais si c’est pour prendre un bain dans une rivière, non, c’est « indéfendable », et se positionner contre un mouvement critique frôlant de très près l’hystérie collective, c’est forcément prendre des risques… Le pervers de passage, pour sa part, attiré par ces hurlements de jouvencelles effarouchées, risque d’être cruellement déçu et trouvera plus de pitance à regarder « C’est quoi l’amour » sur TF1.
Et si on parlait un peu du film lui-même ? Parce que c’est quand même l’un des plus beaux films francophones de ces dernières années, mine de rien. Je vous renvoie encore à l’article du Dr Devo pour le détail, en rappelant juste qu’en ce qui concerne le montage, le cadrage ou le son, le film nage dans les eaux pures de la perfection : c’est d’une beauté plastique proprement extraordinaire. Le scénario s’avère tout à fait à la hauteur de cette esthétique saisissante, en déroulant un récit au déroulé parfaitement limpide imprégné d’une opacité sous-jacente qui a certainement contribué au malaise de certains, mais qui ne fait qu’exprimer les interrogations et les peurs enfantines : qu’y a-t-il en dehors de cette mystérieuse institution aux règles rigides et aux multiples interdits ? Que se passe-t-il quand on grandit ? Quand on meurt ?
Dans cette institution, chaque groupe est composé de fillettes de classes d’âge différentes, chacune symbolisée par la couleur du ruban leur nouant les cheveux ; ce procédé permet à la réalisatrice de multiplier les points de vue en fonction de ce que chaque élève apprend et découvre en grandissant. C’est un risque narratif qui pouvait déboucher sur un développement filandreux, mais qui est merveilleusement bien équilibré et structuré : on découvre tout d’abord le personnage de la cadette, Iris, nouvelle arrivante par les yeux de laquelle nous allons découvrir les codes et les mystères de l’établissement, et celui de la cadette d’un autre groupe qui ne parviendra pas à trouver ses marques dans cet univers clos et un rien oppressant. Le film lui permet, et nous avec, de s’installer dans ce monde singulier avant de prendre ses distances pour approfondir les personnages des aînées, notamment les plus âgées d’entre elles, s’éveillant à la sexualité (des fillettes de 16 ans, c’est scandaleux il faut croire), adolescentes dont la formation est terminée et qui vont bientôt pouvoir quitter l’institution pour rejoindre le monde.
Une fabrique de salopes ? Je laisse au rédacteur des Cahiers du Cinéma l’entière responsabilité de ses propos, qui attribuent aussi, implicitement, une « perversité » au regard masculin (dans l’absolu ? mais encore ?), soulignant simplement que la séquence de la sortie de l’institution est d’une pureté, d’une grâce et d’une délicatesse apaisantes, lumineuses, apportant au film un souffle, une respiration merveilleuse. Car, malgré les appréhensions et les craintes irrationnelles des plus petites lorsqu’elles voient s’absenter les plus grandes, INNOCENCE ne développe pas une énigme, mais un mystère : il n’y a pas de révélation, pas de noirs desseins cachés dans cette école imaginaire, simplement une opacité, l’oppression, l’impatience inquiète ou fébrile de fillettes face au temps qui passe, à leur propre devenir et aux mille et unes questions sans réponses que ces incertitudes nourrissent. Dans cet univers, la sensualité est presque omniprésente, mais elle n’est pas synonyme de promiscuité ou d’ambivalence : la nature, l’eau, le vent, la nuit, les arbres, un crapaud prisonnier du gel, les éléments véhiculent un érotisme impalpable qui ne dévie jamais vers la scabreux ou la simple facilité.
Et qu’il est bon de voir un film aborder l’enfance avec une telle poésie, qui ne cherche jamais à en voiler les contours parfois cruels, les attitudes insolites et profondément subjectives, l’instabilité fondamentale, l’angoisse et l’émerveillement qui en découlent : un film qui, en somme, restitue à l’enfance l’innocence, au sens premier, que bon nombre de cinéastes s’efforcent d’étouffer. INNOCENCE est un film unique en son genre, une œuvre où une actrice comme Edith Scob aurait parfaitement trouvé sa place, qui parvient à utiliser une musique aussi galvaudée que celle de Prokofiev en lui restituant sa magie et son ampleur (on pense d’ailleurs parfois à JE SUIS LE SEIGNEUR DU CHÂTEAU, seul bon film de Régis Wargnier soit dit en passant). C’est aussi, et de loin, le meilleur film qu’il m’ait été donné de voir depuis des mois (et vous êtes les premiers à savoir que j’en vois un paquet !), et je suis extrêmement impatient de voir Lucile Hadzihalilovic se remettre à l’ouvrage. Et si quelqu’un y voit quelque chose « d’ignoble et d’indéfendable », qu’il se manifeste et pointe une séquence, un dialogue, un plan en particulier : je serais très curieux de voir exactement, précisément, sur quoi dans le film (et pas dans sa perception par des esprits férocement orientés), est venue s’appuyer cette salve d’attaques assez incompréhensibles, d’une étroitesse d’esprit et d’une malhonnêteté assez désolantes.
 
Fichtre ! Cette dernière note était un peu longue, mais que voulez-vous : le film s’y prête admirablement bien et méritait franchement que je prenne sa défense, même si j’arrive hélas un peu après la guerre. Et c’est sans aucun doute le meilleur film chroniqué depuis la naissance de cet Abécédaire. Autant dire que la suite risque de paraître bien fade : mieux vaut maintenant césurer l’article : la suite au prochain virage, mais sans doute vous faudra-t-il attendre quelques jours : les mondanités vont me tenir éloigné pour les quelques jours prochains, alors patience...
 
Le Marquis
 
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Casaploum 07/09/2006 16:04

Une petite voix discordante au moulin d'Innocence. Autant je considère les extraits des critiques absolument édifiantes de connerie, autant je ne partage pas non plus votre dithyrambe. Le film de Lucille, original, bien filmé, mis en scène, est assez ennuyeux, maniéré et redondant (le montage son, pfffff). Il y avait une belle matière, et le projet est admirablement décrit par Le Marquis, mais je n'ai pas adhéré, je suis resté assez distant. Je ne dis pas que le film est mauvais, loin de là, mais il n'a déclenché aucun enthousiame, ni aucune sensation poétique pendant et après visionnage. Original, esthétisant parfois, mais un peu longuet aussi.En débordant du cadre de Innocence, je suis surpris de lire l'estime dans lequel Gaspar Noé, auteur de films indigestes et boursouflés, semble être tenu ici. Je lirais avec plaisir et curiosité une de vos critiques sur Irréversible ou Seul Contre Tous si vous en écrivez un jour... Et je précise : ce n'est pas parce que je n'aime pas du tout Gaspar-Noé-le-réalisateur-de-films-de-fiction, que je n'ai pas tellement aimé le film de Lucille.Ni émulateur pour pervers pépères, ni chef d'oeuvre d'exception, Innocence est un film curieux, original, et recommandable... mais sans excès.

Ludo 13/08/2006 17:33

Cela dit, cher Guillaume, il faut s'inscrire sur le forum pour pouvoir télécharger.
Cela dit, il est bien ce site sur Gaspar Noé... et je ne dis pas ca parce que le webmaster est un ami... :)

Guillaume Massart 13/08/2006 16:35

Au passage (désolé, docteur, encore un lien), on peut voir Good Boys use condoms de Mme H sur ce forum: http://www.forumnoe.net/viewtopic.php?t=77&postdays=0&postorder=asc&start=0

Ludo 13/08/2006 13:29

Je me souviens d'une jolie interview ou Lucille expliquait pourquoi son premier film (le moyen métrage La bouche de jean Pierre) et Innocence n'était pas sur le même DVD. Elle disait tout simplement que les deux ne s'adressait pas au même public, le premier étant un film pour adultes, et Innocence un conte pour des enfants de 10 ans.
 
Si vous avez eu raison, cher Marquis, d'insister sur l'acceuil insultant recu par le film dans la presse, une autre critique m'avait marqué, celle de Chronic'art qui classait d'entrée Innocence comme film-choc-dérangeant-choquant-pervers-a-la-Gaspar-Noé (bonjour le raccourci) et le reduisait à un objet concu pour choquer le bourgeois (maniére de dire, nous à Chronicart, on est pas dupes !).
 
Dire que j'ai failli croiser Lucille, un jour. Je l'aurais bien remercié pour son film. Elle le mérite.
 
LUDO

Norman bates 13/08/2006 12:16

"le cas du film de Lucile Hadzihalilovic est trop intolérable pour me laisser de marbre"Et bien nous sommes 2. Je ne connaissais pas ces "critiques" absolument choquantes et infondées.