RIGHT TO DIE de Rob Schmidt (Masters of Horror, Saison 2, Episode 9, USA-2007) : Retors Mortel

Publié le par Dr Devo








[Photo: "La Chaîne de l'Effroi" par John Mek-Ouyes.]





Continuons notre ballade dans la série MASTERS OF HORROR, deuxième saison...



J’aime bien ce Schmidt, parce que j’ai vu sur les conseils de mes amis Bernard RAPP et du Marquis
son premier long-métrage WRONG TURN, qu’on connaît en France sous l’appellation kitsch de DETOUR MORTEL, et c’était un film ambitieux, bien troussé et qui avait su prendre des risques. Quelques espions ici et là m’ont soufflé à l’oreille que ses autres films n’étaient pas aussi réussis, mais en attendant de juger moi-même sur pièce, je suis très content de retrouver le bonhomme.

 

 

Martin Donovan, et ouais y’a Martin Donovan, grand grand acteur, le fétiche de Hal Hartley même - que je voyais récemment dan le beau WIND CHILL - revient d’un dîner avec sa femme, une brune assez plantureuse. Le couple n’a pas l’air d’être au top de sa forme, et lors de ce voyage en voiture, la tension est vive. Madame a l’air très énervée, et la conversation semble pouvoir tomber dans quelque chose d’agressif à tout moment. Et elle n’a pas l’air d’être ultra amoureuse mais plutôt déçue. C’est en voulant éviter une grosse branche tombée sur la route que Martin Donovan provoque l’accident. La voiture fait plusieurs tonneaux et valdingue en contrebas. Le choc est d’une violence inouïe. Dès qu’il reprend conscience et s’extirpe du cadavre de la voiture, Donovan aperçoit sa femme qui a été éjectée mais reste consciente. Il appelle les secours, et c’est à ce moment là que la voiture prend feu, et Madame aussi d’ailleurs, toute imbibée d’essence qu’elle est.

Quand il reprend connaissance, Donovan apprend que sa femme n’est pas morte, et il découvre l’étendue des dégâts : elle est méconnaissable. Toute sa peau est brûlée et elle n’est que chairs à vif ! Comme elle est inconsciente, proche de la mort, et qu’au mieux elle ne sera qu’un légume, Donovan est face à un dilemme. Faut-il la débrancher ? Fou de chagrin, il décide d’effectivement la débrancher, afin de respecter les vœux de son épouse avec qui il avait déjà parlé de ce genre d’éventualité. Il contacte alors son ami et avocat Corbin Bernsen (LE DENTISTE). Pendant que la demande de fin de vie passe devant le juge, les soucis de Martin commencent car le voilà au milieu d’une bataille médiatique sur l’euthanasie. Pire encore, l’esprit de sa femme, ou son fantôme, ou je-ne-sais-quoi, commence à le harceler de manière très étrange…

 

 

 

Et bien, et bien ! Quel drôle de film. Si la trame se veut ouvertement fantastique, Schmidt essaie ici de mélanger les tonalités et les thématiques de manière plus inattendue. L’aspect fantomatique de la vendetta pour le moins originale de l’épouse n’a pas vraiment de statut défini au départ. Fantôme classique ? Personnification du chagrin ? Ou quelque chose de plus horrifique et de plus vicelard ? Le plus étrange est que c’est Donovan lui-même qui nous donne la bonne piste, et oriente ensuite le récit vers un système compliqué et ambigu de machinerie fantastique.

 

La mise en scène est globalement élégante : les décors sont jolis et bien choisis, et les scènes de chagrin, dans la maison du couple, sont vraiment soignées. Même si ça et là, Schmidt semble moins à l’aise et un peu à l’étroit dans la cadre modeste de la série (la scène des aimants, par exemple), il n’en déploie pas moins une tactique assez payante. Le sujet, sans sombrer complètement dans le grotesque, s’imprègne d’une horreur de plus en plus graphique, c’est-à-dire plus évidente, toujours dans le champ, là où on attendait au contraire un univers plus psychologique et subjectif. En avançant ainsi sur les terres d'une série B plus identifiable, le sujet s’enrichit et mute vers une thématique déjà plus surprenante, puisque prenant place dans la description d’une société assez antipathique, aux avis tranchés et d’où ressort une confusion presque totale. Donovan affronte alors deux dangers : les apparitions meurtrières de sa femme-légume, et la surmédiatisation entourant cette histoire d’euthanasie. Son chagrin palpable est alors bien chahuté par les affaires de droit mais aussi par une série d’intérêts contradictoires (financiers bien sûr) dont on voit mal comment Donovan pourrait les résoudre. Tout le monde est intéressé, et tout le monde, même certains personnages hors champs (la scène du répondeur) ont quelque chose à reprocher à notre malheureux héros.

 

Dans ce contexte bicéphale, personne n’est vraiment aimable et ne semble vertueux. Là où Schmidt marque des points et tire une originalité certaine de son moyen métrage, c’est en axant les enjeux éthiques ou particuliers à la fois sur la trame sociale et sur l’hénaurme trame fantastique. Quand Donovan change d’avis et décide d’épargner sa femme, il est donc contraint à la fois par une intuition (révélée par le fantastique et l’horreur du récit) et aussi par intérêt, tandis que toute la communauté alentours se désagrège et cherche la vengeance ou la bagarre ou l’argent. Donovan, en plus, n’est ni un type sympa ni antipathique. Le tour de force est de montrer que ces choses-là ne sont pas du tout évidentes, et ça Schmidt le fait d’une manière étrange. On a en effet l’impression que les réflexions des uns ou des autres sont des réceptacles sensibles et subjectifs. Autrement dit, mûs par l’intérêt ou par la passion ou par des sentiments forcément tous changeants, la palette d’avis montrée dans le film devient absurde et ne démontre qu’une chose : quand il s’agit de toucher à la fin de vie, il n’y a pas de règle ou de statut logique qui tienne, et la pluralité des sentiments est plus créateur de chaos ou de nœuds insolvables qu’autre chose. Ni pour, ni contre quoi que ce soit, Schmidt, bien plus sagement et surtout, plus justement, fait une tournée de relevés de compteurs dont il ne ressort rien, sinon la douleur. D’un point de vue de film à thèse, si vous me permettez l’expression, drôlatique, dans le contexte d’une telle série télé, Schmidt analyse non seulement le sujet mais affronte assez courageusement l’impossible quadrature du cercle incluse dans la question de départ. C’est tout à son honneur, d’autant plus que sur cette question, que, vous, moi, un tel ou une telle soit pour ou contre, il est déjà plus rare d’affronter cette position forte qui consiste à ne pas pouvoir trancher de manière générale, générique ou législative. Comme le film montre clairement que les sentiments les plus viscéraux sont toujours en jeu dans ce genre d’affaire, le film n’en est que plus honnête. Je dis bravo, je fais clap clap clap !

 

Alors tout ça, c’est de l’analyse  dans le cadre d’une critique, que j’espère également honnête, de cinéma. Mais dans les faits, c'est-à-dire quand nous nous mettons dans le siège du spectateur, qu’il soit critique ou pas, le film utilise un système simple, assez poétique qui consiste, pendant que tout ce que je viens de décrire est en train de se déployer, à utiliser un système de répétition, ou plutôt de mutation de  scènes ou de situations. Ca, c’est une des très belles idées du film. En effet, que ce soit ouvertement ou de manière plus dissimulée, le film entier est un système de reprise, de répétition, et de réexploitation de sens et de symboles. Voilà qui permet une chose de manière sensuelle : replacer les mêmes événements dans des contextes différents. Et là c’est assez bluffant, puisqu’on peut relire en toute bonne foi, le même évènement ou deux évènements analogues de manière contradictoire. Du coup, on se coltine de manière sensuelle (ce qui est toujours délicieux et intelligent pour un spectateur) l’effroi et le chaos devant des questions qui doivent être tranchées mais ne peuvent l’être. On se rend compte, en suivant les pas du héros, pas un type exceptionnel d'ailleurs, mais simplement un type qui nous ressemble, que nous pouvons trancher, certes, mais qu’on a toujours conscience qu’on le fait de manière subjective et affective, ce qui est toujours plus que gênant quand on parle d’éthique ! Là, Schmidt prend la série non seulement dans ses grands fondements mais aussi à revers, à la fois pour la retourner et la nourrir. C’est, en effet, la métaphore fantastique de la femme fantôme qui prend alors tout son sens et incarne de manière poétique l’ambiguïté et la détresse de la situation. Le statut fantastique de la femme est d’ailleurs cruel : elle est punitive, vengeresse. Mais dans les allers-retours entre ses actions, celle de la femme, et les répercussions sur la vie infernale de Donovan, il y a là quelque chose d’assez poignant. In fine, alors que le film  est déjà beau comme ça, et même riche, Schmidt feint d’entamer la figure finale attendue de la queue de poisson ou du demi-twist, en le désamorçant complètement. D’abord parce que cette queue de poisson arrive dans les toutes dernières secondes, mais aussi par son aspect calme, réconfortant et glaçant. L’espèce de twist petit malin attendu a lieu, en quelque sorte, mais son statut, lui, est complètement iconoclaste car il ne renverse pas totalement la situation mais au contraire l’entérine. [Ce n’est donc pas une fantaisie de scénariste faisant le malin.] Et elle dépose délicatement, comme un point d’orgue, et non pas en fanfare hurlante, comme c’est le cas dans ce genre de procédé, une conclusion délicate. Sans faire hurler les sirènes du semi-remorque, mais au contraire dans un murmure presque anodin, Schmidt, qui a déjà relu la situation d’une manière qui rappelle le Friedkin de L’ENFER DU DEVOIR (scène de l’accident), ce qui était déjà beau, renvoie avec moulte délicatesse tout le monde dans la même barque. Déjà bien éprouvé par la résolution impossible d’une question pourtant fondamentale, c’est par  le film et la fiction que Schmidt tend la main vers le spectateur de manière poétique mais rugueuse. Si la femme de Donovan le hantait, c’est lui, Donovan qui agit comme une figure-fantôme quand le film se termine et que nous réintégrons la vraie vie. Le fait d’avoir conclu sur cette idée, et encore plus en douceur (chose absolument impossible dans les films à thèse qui fonctionne en mode tractopelle), au risque de ne pas se faire remarquer par le spectateur est très très belle. Et quand la porte se ferme, une autre, hors-film et en nous, s’ouvre.  Et on voit alors le cosmos lentement se déchirer.

 

 

Un dernier point avant de partir : Martin Donovan, excellent acteur, fait quelque chose ici dont il n’a pas l’habitude : un jeu très ouvert, plus lisible, plus marqué qu’à son habitude, mais qu’il nourrit par un soin et un rythme qui est le sien dans le reste de sa filmographie. Ça aussi, c’est très beau à regarder. En conclusion, Schmidt semble confirmer l’intelligence et la sensibilité de son cinéma. Il semble donc ne pas être un réalisateur de film fantastique de plus, mais affirme une vraie démarche et surtout démontre par ce film qu’il y a chez lui une vraie démarche personnelle, et relativement iconoclaste. A suivre.
Dans le cadre de sa série, en tout cas, RIGHT TO DIE est en tout cas un film qui remplit carrément le cahier des charges et ne trahit jamais la volonté de son réalisateur de faire un film personnel. Clap clap. Je sors mon Ulysse de mon slip Eminence, et je dis chapeau.

Dr Devo.






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Publié dans Lucarnus Magica

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sigismund 24/08/2009 20:47

voici qui à l'air fichtrement intéressant. Moi qui suis qui plus est un fan de Martin Donovan, qui est un acteur que j'espère le grand public va découvrir.