L'ENFANT MIROIR (THE REFLECTING SKIN) de Philip Ridley (UK-Canada, 1990): Si vous ne deviez ne voir qu'un film...

Publié le par Norman Bates







[Photo: "Guernico" par John Mek-Ouyes.]






Années 50, USA. Seth Dove et ses copains passent leurs après midi à faire exploser des crapauds et à courir dans les blés : il faut dire qu'a la campagne il n'y a pas grand chose à faire d'autre, et ce n'est pas les quatre ou cinq habitants du village qui vont vous dire le contraire. De grandes maisons en bois isolées plutôt qu'un village, en fait. Seth vit avec ses parents, ils forment une brave famille dont l'ainé est parti à la guerre. Dans ce climat lumineux, ou il fait toujours beau et chaud, les journées passent doucement, entre sadisme infantile et rouste des parents quand ca va trop loin. Seth est un gamin assez pénible, qui prend rapidement en grippe Lindsay Ducan, une veuve éplorée qui vit dans le souvenir de son mari. Il faut dire qu'elle n'est pas super fun et qu'elle a tendance à s'apitoyer sur son sort et à ne pas aimer les moqueries quand elle en est l'objet. Quand Seth découvre l'existence des vampires, ca fait tilt: pour lui, elle fait partie du peuple de la nuit. A partir de là il décide prendre le parti des anges, et va tout faire pour empêcher son frère revenu du front de sortir avec cette engeance diabolique. Manque de bol son frère, c'est Viggo Mortensen, d'une, et de deux il est vachement amoureux. La situation se complique quand ses copains disparaissent mystérieusement et que son père se retrouve accusé !



Les histoires des adultes ne sont jamais marrantes, l'enfance au moins permet de calquer l'imaginaire par dessus, ce qui rend les choses plus supportables. C'est le parti pris de Ridley que de montrer des événements graves via le regard de Seth. En cela il se place dans la droite lignée de films comme ALICE dont j'ai déjà parlé, ou plus récemment du magnifique TIDELAND (qui ressemble étrangement au film de Ridley d'ailleurs) ou encore d'autres films sans doute (mais ce n'est pas sur). Et niveau événements graves il y a ce qu'il faut ! Entre le spectre de la guerre qui flotte sur la campane, les disparitions d'enfants, les soupçons sur le père qui finira par se suicider, la veuve a moitié cinglée, le frère traumatisée par la guerre, on s'imagine que les partis de cluedo le soir en famille devaient pas être de franches rigolades. Pourtant ce qui inquiète le plus Seth, ce sont les anges et les vampires. Car pour lui il n'y a aucun doute: ses copains disparus se sont transformés en anges, et la vampire du village essaye de lui prendre son frère pour l'emmener du coté de la nuit, et ça, c'est un combat dont il est le seul combattant. Ses parents, il en a un peu marre : ce ne sont pas la reine Gunhilda et le roi Erik le Rouge, à son plus grand malheur. Son père est complètement hors jeu et de vieilles histoires vont remonter à la surface des champs de blés qui vont l'enfoncer un peu plus jusqu'au suicide, dont ni le fils ni la femme ne feront rien pour l'en empêcher. Au contraire Seth souffle quasiment sur les braises ! De la même façon, Seth sait très vite qui est responsable des enlèvements d'enfant mais il ne le dira jamais à personne. Comme si d'une certaine façon l'enfance n'avait pas à gérer ce genre de problèmes, et c'est la un des thèmes du film, la construction de l'adulte, le récit initiatique quoi. C'est un sujet maintes fois traité mais qui ici est absolument sublime et d'une puissance rare, de par le scénario d'une part, très très beau qui conte une sorte de lent abandon de la carapace de l'enfance, tout en crescendo et qui se termine sur un final atroce et bouleversant et d'autre part par la réalisation, presque Hitchcockienne.

En effet, c'est ce à quoi cela m'a le plus fait penser. Peut être que c'est la rigueur quasi géométrique du cadrage, ou le suspense permanent, voire peut être le montage ludique qui joue en permanence sur les axes ? La musique aussi n'y est surement pas pour rien, avec ses envolées et des respirations en forme de grand huit. Bon je m'explique. Le cadrage est géométrique car chaque personnage est défini par une place dans le plan : de manière quasi systématique les personnages sont situées aux mêmes endroits. Seth le héros est toujours au centre, du début à la fin, et par extension ses copains aussi. Dans les derniers plans il est même dans une position quasi solaire, il va jusqu'à occulter l'Astre. Les autres personnages ne vont quasiment jamais au centre. ils sont relégués sur les cotés, voire même pour certains dans des petits espaces (comme ce rétroviseur pour le jeune conducteur). Les seuls à pouvoir traverser dans tous les sens le cadre se sont le frère et la veuve, comme si ils allaient de part et d'autre de l'enfant et/ou du soleil. Ce qui m'amène à parler du soleil, qui est assez fondamental dans le procédé. La lumière est partout, et au maximum. Le ciel est toujours bleu, et le blé toujours miroitant, et il y a du ciel et du blé partout, a ne plus savoir si le blé est ciel et inversement. En fait, en rupture total avec le cinéma classique (ce qu'on pourrait reprocher au film a première vue, vu sa grande rigidité et sa musique plutôt classique), l'environnement n'est pas du tout un levier de dramatisation : il n'y a pas d'orage qui se déclenche pour inquiéter le spectateur. Les seuls coups de tonnerre sont dans la musique, qui éclate littéralement à des endroits précis. C'est sublime !  Toute cette construction est un vaste terrain de jeu, l'inquiétude nait de la grande uniformité du cadre, du placement géographique des sentiments. Le suspense nait de la, il tête aux mamelles même du montage, à l'extrême horizontalité des perspectives. Le décor est presque un montage à lui tout seul, des champs traversé par des routes. Sur la route, le danger (la voiture noire), et dans les champs, la sécurité (les enfants se cachent systématiquement dans les champs). Là, Ridley fait de la mise en abime au niveau du montage : sur les saillies le danger, dans les longues séquences une sécurité, qui peut à tout moment s'arrêter. Le spectateur court dans les champs à l'aveuglette ! C'est horrible. Il y a une scène éminemment Hitchcockienne, qui rappelle la fameuse scène de l'avion de LA MORT AUX TROUSSES, c'est lorsque la voiture noire avance du fond du plan pour arriver progressivement au niveau de l'enfant, et l'emporte. C'est très beau. Mais c'est loin d'être tout, il y a aussi la peau, et les os.

Ben oui, ces champs de blés à perte de vue, cette ondulation douce sous le vent, ces squelettes de maison, c'est la matrice de Seth.  Il est beaucoup question de sensualité dans l'approche de l'enfance. Du toucher, du ressenti. Ici la peau qu'on touche, les parfums qui rappellent l'amour, l'essence qui brûle ou l'eau qui punit sont une dénaturation au sens premier, c'est à dire un détournement de la nature, une abstraction complète de l'état de nature. Le blé et les champs ne sont pas naturels, c'est la trace de l'homme. L'eau que la mère de Seth donne en punition à l'enfant est à la base la source de la vie. La peau, elle, est naturelle, et son contact est rare et recherché. Que ce soit le toucher entre l'enfant et le conducteur de la voiture, ou entre la veuve et Mortensen, il y a un respect, une importance folle donné au touché, sans doute a cause de la grande pudeur des habitants de la campagne, et de leur solitude affective. La fameuse "peau miroir" du titre c'est celle de l'enfant sans nom trouvé au Japon, mais aussi celle de tous les hommes et c'est aussi le blé qui fait miroiter le soleil. Un peu comme si la peau de chaque homme était le reflet de soi même, la projection de notre vison de l'autre. Dans ce cas, hypothèse sublime : Lindsay Ducan est bien un vampire, et casser le miroir provoque bien le malheur ! Pour Seth ce qui était important c'était de connaitre le nom de l'enfant, de nommer les anges et les vampires. Quand il découvre trop tard ce qu'il a engendré, c'est l'horreur absolue ! Il se retrouve seul, coupable, et les choix qu'il n'a jamais voulu faire se retournent contre lui. En gros, il devient brusquement adulte, avec le poids et la responsabilité que ca apporte. Le plan final est d'une composition sublime : non seulement la source de lumière du film, le soleil, est occulté par l'enfant, mais pour la première fois il se dresse dans le ciel (contre plongée), le clash de la condition humaine et sa verticalité versus le monde et son horizontalité dans ta face.

Porté par un excellent casting (le jeune Seth Dove est vraiment excellent) et une photo magnifique (il parait que Ridley à peint lui-même sur les champs de blé pour les rendre plus chatoyants encore), je ne peux que trop vous conseiller de regarder ce grand film oublié. Malheureusement  il est excessivement difficile à trouver à l’heure actuelle, vous pouvez trouver des VHS française sous les noms de L’ENFANT MIROIR (son nom lors da la sortie cinéma en France)ou encore L’ENFANT CAUCHEMAR. Il n’y a malheureusement aucun DVD français.


Norman Bates.






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Publié dans Corpus Analogia

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Dr Devo 25/08/2009 21:22

mais je t'en prie Sigismund! C'est un plaisir!Dr Devo.

sigismund 25/08/2009 20:26

a oui hein, pour la blague désolé, c'est plus fort que moi...à chaques fois que Norman Bates voit une référence à Hitchcock quelquepart, ça me fait cet effet-là...

sigismund 24/08/2009 21:56

...plus sérieusement j'ai découvert Ridley il y a peu, avec 'The passion of Darkly Noon', film un peu plus disponible que 'The reflective skin', que je vous conseille tout autant. Et son prochain , ' Heartless' devrait sortir à la fin de l'année...Magnifique article, encore une fois.

Dr Devo 24/08/2009 21:51

T'avait une blague? J' l'avo pas vu??? Snif...En tout, cas, si  on ne devait suivre qu'un conseil sur Matiere Focale, je dirais: regardez ce film!Ce fut pour moi un moment fondamental, emouvant et ahurissant de ma vie de cinéphile...Dr Devo.

sigismund 24/08/2009 21:49

ggg...