MEPRISES MULTIPLES de Kevin Smith (USA-1997): This is a love song !

Publié le par LJ Ghost








[Photo: "Maybe you're thinking about me" par LJ Ghost.]







Kevin Smith est un mec sympa. Pas mauvais réalisateur en plus, dans mon souvenir DOGMA et les deux CLERKS étaient plutôt réussis, et je n'ai pas vu les autres. Je dois avouer que si je vous parle d'un film de Smith, ce n'est pas par hasard. Il y a peu, je suis tombé sur les captations des soirées de questions/réponses qu'il donne régulièrement et depuis des années dans les universités américaines et canadiennes (et même au Carnegie Hall de New York si je ne me trompe pas), qui sont des espèces de grand-messes geeks (mais pas seulement) hilarantes et parfois assez touchantes, le garçon s'avérant un showman doué aux réparties vraiment assassines. Il est rempli de petites histoires, de petites anecdotes assez dingues (comme cette longue digression sur le scénario qu'il a écrit pour SUPERMAN mais n'a jamais été tourné, son altercation avec Tim Burton ou encore le récit de ses hémorroïdes avec Sidney Poitier !), et si le plus souvent ça ne semble pas voler très haut, il parvient plusieurs fois à toucher du doigt des choses plus profondes, plus intéressantes, et une vraie vision du cinéma et de la mise en scène. Le tout avec le sourire, un vocabulaire fleuri et un humour ravageur, ce n'est vraiment que du bonheur. Si vous cherchez le bousin, ça s'appelle AN EVENING WITH KEVIN SMITH (pour la première captation en tout cas, il en existe trois en DVD zone 1), et ça vaut le coup d'oeil. Donc ! Suite à cela, et parce qu'il en parle beaucoup dans ses shows, je décidais de voir MEPRISE MULTIPLE (CHASING AMY en V.O., qui s'avère être un titre que je trouve sublime, qui se fond parfaitement dans le scénario et qui est même délicieusement absurde, puisque personne dans le film ne s'appelle Amy ! J'ai donc beaucoup d'affection pour ce titre, que les distributeurs français ont massacré en quelque chose qui n'a strictement aucun sens quand on regarde le film, mais passons).

 

 

Ben Affleck et Jason Lee sont deux dessinateurs de comic books. Ils ont signé dans une grande maison d'édition et commencent à avoir du succès avec leurs histoires inspirées des personnages de Jay et Silent Bob (créés par Kevin Smith et qui apparaissent dans chacun de ses films). Alors qu'ils assistent à une convention de bande dessinée, ils rencontrent Joey Lauren Adams (que vous avez pu voir dans le très beau HARVARD STORY). Boum, Affleck tombe immédiatement sous le charme d'Adams, qui est il faut dire tout à fait charmante, et la drague doucement. On sent la jeune femme intéressée aussi, mais lors d'une soirée dans un bar quelques jours plus tard, Affleck apprend (de manière très visuelle) qu'Adams est lesbienne ! Ca lui fait un choc au garçon, mais il continue de la voir, la fréquente même de plus en plus, jusqu'à ce que son amour pour elle, qu'il sait impossible, ne le pousse à lui avouer ses sentiments. Elle explose, lui crie dessus, mais finit par l'embrasser et ils couchent ensemble. Mais cette relation n'est pas bien vu par les amis du couple, en particulier par Jason Lee qui va essayer de trouver des choses sur le passé d'Adams qui feraient qu'Affleck rompe avec elle.

 

 

A l'instar de CLERKS 2 dont le Docteur Devo a parlé dans un autre article, la mise en scène de Smith est plutôt classique, et rien n'y est vraiment transcendant. La photo est soignée mais de facture plutôt classique, les cadres sont souvent anonymes, ce n'est que du plan rapproché et les dialogues sont un tunnel sans fin de champ / contre-champ, à part à un moment dans le film, le moment crucial, mais j'y reviendrai probablement un peu plus bas. Le film n'est pas visuellement dégueulasse, je vais répéter le mot une troisième fois en quelques lignes mais c'est le seul qui me vient, il est classique et rien ne dépasse. La beauté de la chose se trouve dans le scénario, où Smith jongle avec un nombre de nuances assez effarant, et les idées pleuvent dans tous les sens. A la sortie du film, beaucoup ont trouvé le film peut-être pas homophobe à proprement parler, mais insultant envers les lesbiennes et ont pensé que ce que Smith voulait dire, c'était qu'une lesbienne avait juste "besoin d'un bon coup de bite", ce qui, effectivement, est tout à fait crédible si on n'a lu que le synopsis et qu'on n'a pas vu le film. C'est évidemment une erreur monumentale, et le réalisateur déploie son scénario de manière complètement antagoniste à cette idée. Il désamorce cette attaque de plusieurs façons, très claires. Premièrement, la chose est dite clairement par le personnage joué par Jason Lee, qui est un peu le gros naze du film, il ne fait que raconter n'importe quoi, est insultant tout le long et vraiment antipathique. Le fait de faire dire cette phrase par ce personnage qui, selon les dires mêmes de Smith, a "toujours tort", désamorce complètement le fait que l'idée ait pu être épousée par le metteur en scène. Deuxièmement, la relation entre Adams et Affleck n'a absolument rien à voir avec le sexe (dans le sens de genre), et c'est encore une fois verbalisé, cette fois par Adams elle-même, dans la séquence sous la pluie. En gros, elle dit que ce qu'Affleck lui demande est impossible, non pas parce qu'elle ne l'aime pas et n'a pas envie de lui, mais parce que ce schéma ne rentre pas dans son modèle social ! Elle apprécie le garçon, on le voit très clairement, elle l'aime peut-être mais se refuse à lui parce qu'il est un homme et qu'elle a choisi les femmes il y a quelques années ! Ce que Smith essaie de dire ici, c'est que finalement le sexe ne compte pas, ne prévaut que l'amour. Que ce soit pour un homme ou une femme, ce qu'il nous dit de manière bien plus délicate et subtile que je vais le faire moi-même, c'est que seul l'amour importe. Si on trouve son âme soeur, qu'il soit homme ou qu'elle soit femme, ça n'a pas d'importance et il faut aller la chercher quand même. Ce faisant, il place directement hétéro et homosexualité sur le même plan, le traite de la même manière et en quelque sorte "valide" ("accepte" plutôt) les deux choix, mais dit qu'au-dessus de ça, il y a l'amour. A côté de ça, en revanche, ça se gâte un peu et le choix du couple "monstrueux" est désapprouvé par la société, comme s'en inquiétait Adams dans la fameuse séquence sous la pluie. Ses amies lesbiennes se retournent contre elles quand elle leur annonce qu'elle a une relation avec un homme, et Jason Lee, qui a clairement des sentiments tendancieux pour Affleck (poussant le genre de la "bromedy", la comédie de "bros", de potes, pensez aux films de Judd Apatow, très loin, le faisant exploser), essaie à tout prix de faire chavirer le couple. Le paragraphe est long, je vais donc sauter une ligne.

 

 

En utilisant le personnage de Jason Lee de la manière dont il le fait, Smith touche du doigt quelque chose de très beau, de très vrai et il me semble, de très peu traité au cinéma. Je ne vais pas tout vous dévoiler, mais en gros Lee dévoile à Affleck des comportements étranges dans la sexualité passée d'Adams, et Affleck s'en retrouve plus affligé qu'il ne devrait l'être, ou qu'il ne voudrait l'être. Il n'accepte pas ce qu'elle a fait de longues années auparavant. Smith parle alors de ce phénomène très humain, qui consiste à croire que la personne que l'on aime n'a connu que nous, alors qu'évidemment ce n'est jamais le cas. Il en fait le point névralgique de son film, l'élément perturbateur si vous voulez (alors que celui-ci aurait pu être l'attirance d'Adams pour une femme, mais non !). Alors je ne peux pas tout vous raconter, vraiment, j'en ai déjà pas mal dit, mais ce qui bloque Affleck vis-à-vis du passé d'Adams est plutôt surprenant et d'un autre côté complètement réaliste d'un point de vue masculin. Mais Smith fait encore autre chose par-dessus ça, et fait entrer directement le spectateur à l'intérieur de son film, le personnifie littéralement en faisant débarquer les personnages de Jay et Silent Bob. Ils représentent les deux facettes du choix qu'Affleck doit faire, et l'une d'elles est forcément celle du spectateur, ainsi c'est le spectateur qui aide Affleck a faire son choix, idée encore renforcée par le fait que Silent Bob parle et donne son avis (son histoire est très jolie d'ailleurs) ! La fin du film est vraiment belle, d'une vulgarité, d'une violence et d'une tristesse inouïes, et tout ça toujours de manière subtile et délicate, et Affleck devient vraiment, intrinsèquement si je puis dire mais sans vraiment le savoir, de manière naïve, quasiment enfantine, une ordure, qui fait exploser toute sa vie en mille morceaux.

 

 

MEPRISE MULTIPLE est un film dur, difficile, intelligent et drôle (je n'en ai pas parlé avant mais certains passages sont vraiment amusants, Smith étant un excellent dialoguiste qui utilise ses dialogues un peu à la manière de Tarantino, comme un outil pour perdre le spectateur, mais fait en plus passer une dimension quasiment fantastique à son film, personne ne parle comme ça, personne ne parle autant, ce qui rajoute un peu d'absurde vivifiant dans cet environnement très réaliste), qui n'a pas peur de prendre ses spectateurs pour des adultes et leur parle d'égal à égal. Monsieur Smith, votre film est très beau. Merci.


LJ Ghost.





Découvrez d'autres articles sur d'autres films en consultant l'Index des Films Abordés.

Retrouvez Matiére Focale sur Facebook.

Publié dans Corpus Analogia

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Julie 17/01/2010 16:49


Bonjour :) je suis tombée sur cet article tout a fait par hasard, enfin pas tant que ça je cherchais des articles sur l'homosexualité, j'ai eu le lien ici http://www.facebook.com/note.php?note_id=129015647060 , et je trouve votre article trés bien écrit, cela m'a donné envie de regarder
le film; et puis cette fille c'est un peu moi.


sigismund 26/08/2009 10:17

le roi des 'nouveaux geeks'...les anciens préfèrent Alan Moore.

LJ Ghost 25/08/2009 22:12

Il a écrit pour Dardevil, pour le Green Hornet, et ses propres comics sur Jay et Silent Bob.C'est le "roi des geeks", donc heureusement qu'il aime les comics !

sigismund 25/08/2009 21:05

...les planches d ebd que l'on voit à l'image sont signées Mike Alred, une pointure. Smith est assez fan de comics lui-même, je crois qu'il a écrit un run pour Marvel sur 'Daredevil'...j'avais vu le film en son temps et c'est vrai que l'histoire est bien écrite et aussi bien retranscrite à l'écran, et c'est au spectateur de se faire sa propre idée. Très sympathique comme film en effet,  presque à vous empêcher de faire des bêtises.