L'EFFET DES RAYONS GAMMA SUR LE COMPORTEMENT DES MARGUERITES de Paul Newman (USA-1972): Sameasiteverwas, sameas iteverwas, same as it ever was !

Publié le par LJ Ghost








[Photo: "Le Cake de l'Espece" par Mek-Ouyes, d'après une image tirée du film CLERKS 2.]






Joanne Woodward ne va pas très bien. Elle est une mère très autoritaire, un peu folle et abusive, qui n'hésite pas à humilier ses deux filles, Roberta Wallach et Nell Potts. Il faut dire qu'elle est seule à élever ses enfants, son mari étant parti quelques années plus tôt, et retrouvé mort il y a peu de temps. Woodward se démène donc comme elle peut pour faire vivre sa famille dans sa maison sale et mal rangée, faisant du télémarketing ou accueillant des personnes très âgées afin de faire rentrer un peu d'argent dans la famille. Mais son caractère ne s'améliore pas, même si Roberta Wallach est un peu épargnée par les sautes d'humeur de sa mère, qui la couve un peu (à son niveau en tout cas) car elle est pom-pom girl et a des crises d'épilepsie. Là où Woodward se déchaîne. C'est en particulier envers la petite Nell Potts, fillette introvertie dont l'intérêt pour la science lui permet de souffler un peu de cette situation difficile : pour le festival de science de son école, son professeur lui propose d'étudier l'effet des rayons gamma sur le comportement des marguerites (ahah !), dont elle s'occupe consciencieusement. 

 

 

L'EFFET... est un film de famille. Pas seulement dans son scénario, mais également dans la distribution : Joanne Woodward est la femme de Paul Newman, Nell Potts (de son vrai nom Eleanor Newman) est sa fille, et Roberta Wallach est la fille d'Eli Wallach. La petite partie people passée, nous allons pouvoir parler du film, enfin. Il était temps.

 

 

Dès le début du métrage, Newman met en marche sa mise en scène, et s'en sert pour parfaitement et très rapidement (cinq minutes à tout casser) caractériser ses personnages (c'est clairement ce qui l'intéresse le plus ici) et nous donner les clés pour les comprendre. En témoigne cette vraiment belle séquence introductive de la mère, dans un magasin de perruques. La caméra avance tranquillement entre les têtes des mannequins coiffées de toupets pour s'arrêter sur celle de Woodward, emperruquée, aussi stoïque et sans vie que les poupées de plastique qui l'entourent. C'est très étrange, car elle bouge très peu dans cette séquence, très peu longtemps en tout cas, elle s'agite quelques instants pour immédiatement redevenir aussi fixe qu'un mannequin. Mais ce n'est pas fini, car si elle essaie une perruque (et même plusieurs, et n'importe lesquelles, même une violette !), elle a toujours des cheveux ! Mais restons dans le magasin de perruques, parce qu'il se passe autre chose de très intéressant, et qui sera répété au moins trois fois dans le film (trois fois très signifiantes en tout cas). C'est la première coupe de la séquence. Au début, il y a ce mouvement de découverte vers Woodward, qui reste ensuite droite comme un i, sans bouger (ou très peu). Newman coupe alors vers un espèce de demi-ensemble qui s'avère être encore plus anxiogène que le plan rapproché de Woodward, mais également d'une absurdité et d'une tristesse totale. C'est une plongée assez forte, où on voit la mère entourée, écrasée par les perruques et les déguisements alentour. Il le fait une deuxième fois, quasiment la même chose, plus tard dans le film. Woodward a une idée : elle va ouvrir un salon de thé, et ce sera la fin de tous leurs ennuis. Elle en parle à ses filles, sur le porche de leur maison. Les plans sont serrés, il y a du champ / contre-champ, et Woodward s'emballe à la pensée qu'elle pourrait ouvrir ce salon. Là, Newman coupe encore vers un demi-ensemble en plongée du fronton de la maison, qui est absolument miteux, délabré, insalubre, en morceaux, alors que dans le même temps, en contrepoint, Woodward évoque ses projets de luxe et d'avenir et combien son salon sera éblouissant de classe. Coupe absurde encore, triste encore, qui remet la mère de famille dans sa réalité où tout n'est pas vraiment rose. Et je vous assure qu'à voir, c'est beaucoup plus émouvant que ce que je peux écrire. La troisième fois se trouve dans le magasin d'antiquités, et là même cause même effet, Woodward pourra faire ce qu'elle voudra, elle est condamnée à ne rester qu'une femme médiocre, abusive et insatisfaite. C'est assez troublant à la vision, mais malheureusement ce sont les seules véritables utilisations sensuelles de la mise en scène du film, qui se contente après d'enchaîner les plans rapprochés et les champ / contre-champ. La photo est soignée, le montage didactique. Quelques cadres sont vraiment réussis (sur la grand-mère, notamment, quand elle "déambule"), mais ils sont tout de même assez rares. Au niveau du son, il se passe quelque chose d'assez beau. En vérité je n'en suis pas sûr, la copie que j'ai vu était assez calamiteuse (son qui crépite, recadrage horrible en 1.33 lors d'un passage du film à la télévision alors qu'il est originellement en 1.85), mais certains indices me font penser que j'ai raison. Le mixage son est assez particulier, et me semble tendre vers une dichotomie assez claire entre d'un côté Nell Potts, et de l'autre Woodward et Wallach. Je vous explique. Pendant tout le film, Potts marmonne, alors que Woodward parle très fort, crie, éructe. Malgré le fait qu'elle parle dans sa barbe, Potts est tout à fait compréhensible, mais il me semble que le mixage de sa voix est encore plus faible que ce qu'elle aurait donné au naturel. J'ai l'impression que Newman a volontairement baissé la voix de la petite fille. Au contraire, Woodward, qui est un caractère très fort, me semble mixée trop haut, sa voix heurtant mes oreilles à plusieurs reprises. Même chose pour Wallach, dont le personnage suit clairement les pas de sa mère (et c'est ce qui la bouffe). En fait, l'ascendant pris par la mère sur sa cadette à l'intérieur même du scénario est aussi traduit dans le mixage du son. Ca ne pourrait être qu'une erreur de mixage, mais et la musique et les objets, les environnements, l'ambiance sont mixés tout à fait correctement, sans rien qui dépasse d'aucun côté. Je ne suis donc pas sûr que ce choix soit innocent, et si ce n'est pas foutrement original, c'est plutôt bien vu.

 

 

Véritable portrait de femmes, le film se veut tout scénario, et le fond l'emporte finalement sur la forme. C'est l'adaptation de la pièce de théâtre du même nom (dont l'auteur a remporté le prix Pullitzer), et ça se voit quand même pas mal, la psychologie des personnages étant mis à l'honneur. Ces trois femmes sont donc très fouillées, bien aidée par des actrices qui dégagent chacune un grand nombre de nuances. Joanne Woodward a gagné le prix d'interprétation à Cannes avec ce film, je ne sais pas si c'était mérité à l'époque, mais elle est en tout cas très bonne. Roberta Wallach n'est pas mal non plus, en jeune fille perdue dans les affres de l'adolescence et qui est persuadée qu'elle va devenir comme sa mère. La petite Nell Potts est vraiment excellente, elle me semble être de la même famille artistique qu'Ana Torrent (que vous avez pu voir dans le merveilleux L'ESPRIT DE LA RUCHE), en moins bien, mais elle envoûte l'image et dans un rôle assez casse-gueule donne une prestation nuancée, offrant toute sa sensibilité à ce final d'une espérance désespérée (si si). L'EFFET... est un portrait de femmes, mais c'est aussi un film sur le destin, et sur l'espoir. Je ne peux pas franchement vous en dire plus, sinon je dévoilerai tout le film, tant tout se joue dans ces affrontements psychologiques qui ne sont pas franchement mis en valeur par la mise en scène, sauf pour ce dont j'ai parlé dans le paragraphe précédant. Il y a aussi la métaphore évidente de la poussée des marguerites et de l'évolution de Miss Potts.. L'EFFET... s'avère bien trop didactique pour émouvoir. Ce n'est pas un film impérissable.


LJ Ghost.







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Publié dans Corpus Analogia

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