BOXING HELENA de Jennifer Chambers Lynch (USA-1993): Pas de bras, pas de cinéma !

Publié le par LJ Ghost










[Photo: "I've Seen It All" par LJ Ghost.]






Julian Sands est un chirurgien exceptionnellement doué, il est même chef du département de chirurgie alors qu'il est tout de même relativement jeune. Il a également une petite amie, très jolie et qui semble beaucoup l'aimer, mais Sands n'a d'yeux et de coeur que pour Sherilyn Fenn (comment lui en vouloir ?), véritable femme fatale, avec qui il coucha une fois. Mais même si elle ne veut plus le revoir, une dangereuse obsession pour la jeune femme grandit en lui : il l'appelle sans arrêt, lui envoie des fleurs, l'épie à sa fenêtre, bref, rien de très sain. Quand la mère du garçon meurt, il décide de vivre dans l'immense demeure de feu sa génitrice, et organise une gigantesque pendaison de crémaillère, à laquelle il invite miss Fenn. Le lendemain, elle s'aperçoit qu'elle a oublié son sac chez Sands ; passablement agacée, elle retourne dans la grande maison, mais en voulant s'en aller quelques minutes plus tard, une voiture la renverse. Sands va donc s'occuper d'elle, d'une manière très personnelle...

 

 

Premier film de la fifille à son génie de papa (le Dr Devo vous avait parlé du dernier film de la dame, SURVEILLANCE), BOXING HELENA se trouve être une oeuvre plutôt coincée entre deux feux. En fait, si on regardait le film d'un point de vue sémantique, on pourrait dire qu'elle suit les traces de son père en montrant une forme de déliquescence de la bourgeoisie, et montre au monde le monstre qui se cache sous les réceptions de l'ambassadeur (alors que si cette notion est effectivement présente chez Lynch senior, elle n'a selon moi aucune espèce d'importance, ses films sont des blocs protéiformes de sensualité, pas une critique sociale. Mais je m'égare, et pas de Montparnasse comme disait l'illustre poète, donc revenons à ce qui nous intéresse). Mais Jennifer (vous permettez que je vous appelle Jennifer ?) fait tout autre chose au final. Dès le début, avec son flashback introductif, elle nous donne une des clés du métrage : tout le film sera raconté du point de vue subjectif de Julian Sands. Ce procédé va ici occasionner la perte de repères du spectateur, qui se demandera régulièrement si tout ce qu'il voit est la réalité ou le fantasme de Sands. Et ce questionnement, ce doute, elle le distille à l'intérieur même de sa mise en scène et de la direction artistique qui, si elle est parfois complètement vulgosse et peut même être risible, n'en est finalement rien et tout est étudié dans le sens de la volonté de Jennifer. Les premières séquences où l'on voit Sherilyn Fenn sont exemplaires : en gros, ça ressemble à un soap mâtiné de film pornographique. Ca ressemble à du porno, Sherilyn à une actrice X, elle se passe un verre de vin entre la poitrine, elle se déshabille et se détache les cheveux devant la fenêtre ouverte, et son appartement est pratiquement un gag : luxueux mais cosy, plein de bouteilles d'alcool et de bougies qu'elle allume avant de baiser avec un quidam, le tout avec une musique vraiment craignos en fond sonore. Sauf qu'à ce moment-là, on voit la scène de dehors, parce que Sands est pendu à l'arbre qui trône en face de la chambre de Sherilyn ! On ne voit donc que ce que Sands peut voir, c'est-à-dire pas grand-chose si ce n'est les rideaux qui virevoltent et qui laissent entrevoir ce que je viens de vous décrire. La suite est plus intéressante : avant la relation sexuelle à proprement parler entre Fenn et l'autre type, Sands, qui ne supporte pas cette vision, s'en va et on le voit courir, de face. A ce moment-là, Jennifer coupe et filme la véritable scène de sexe, cette fois à l'intérieur de l'appartement, et même s'il y a ce look Hollywood Night, elle filme l'acte plus ou moins crûment, et surtout de plus en plus proche de Fenn : au début, on voit le type, puis ensuite plus du tout, pour se retrouver à la fin, à l'orgasme, carrément sur elle ! Et elle utilise deux ou trois fois ce montage alterné, où elle va sur Sands qui court puis sur Fenn qui baise, ce qui conforte cette idée de subjectivité. Et le truc c'est que Fenn, en tout cas jusqu'à l'accident, est toujours filmée comme ça, comme un objet de désir sexuel total, avec un halo de lumière autour d'elle et du feu ou de l'eau qui passe devant son visage alors que ses cheveux s'envolent caressés par le vent. On est alors clairement dans l'image mentale, on est dans la tête de Sands.

 

 

Mais Jennifer ne s'arrête pas là, ce serait trop facile. Elle complique la chose après l'accident, alors que Fenn reste dans la maison de Sands. A partir de ce moment-là, le film n'est plus du tout emphatique et subjectif, il devient plus dur, plus réaliste, plus terre-à-terre. La photo devient plus précise, un poil plus soignée. Cette rupture vient du changement du rapport de force (mais je n'en dis pas plus), et là Sherilyn n'est plus du tout divinisée, elle redevient humaine ainsi que l'environnement qui l'entoure. Ce changement de ton se fait alors que des évènements tragiques et grotesques se déroulent, ce qui renforce encore la gêne et la dureté de ces actes qui sont filmés de manière quasi clinique (le mot important ici est "quasi", on n'est quand même pas chez Kubrick). La sensation est assez effroyable parce que tout le côté fantasmagorique a disparu, nous sommes ici dans la réalité la plus sordide, la plus véritable. Ce n'est pas mal vu du tout.

 

 

Il y a tout de même des choses vraiment maladroites, qui font qu'on sent que c'est un premier film, en particuliers ces inserts sur la statue et sur l'oiseau, qui enfoncent un clou déjà bien incrusté dans le bois et qui sont d'une redondance et d'une naïveté assez exaspérantes. Autre point dont je n'ai pas parlé jusque là, c'est un véritable film d'amour, obsessionnel, passionnel, qui consume à petit feu. Ce qu'elle touche du doigt me semble assez juste, si ce n'est cette fin décevante, par ce qu'elle implique et surtout par l'idée générale, qui est aussi originale qu'une porte de prison. Quelques erreurs de débutante, j'imagine, mais qui nuisent quand même à l'ensemble de son film, par ailleurs plutôt plaisant. Les cadres peuvent être très jolis, même si le plus souvent nous avons droit au sempiternel champ / contre-champ en plan rapproché. Quelques belles choses au montage (l'alterné dont je parlais plus haut, et une belle coupe qui finit sur un plan douche à la fin du film), alors que si la lumière est riche, elle n'est jamais très belle. Julian Sands n'est pas mauvais quoique peut-être un peu trop halluciné, et Sherilyn Fenn, en plus d'être une des plus belles femmes du monde, est une excellente actrice, très nuancée (son rire quand elle se trouve à l'arrière-plan est magnifique et oppressant) et vraiment émouvante (elle était d'ailleurs bouleversante dans sa "petite" scène dans SAILOR ET LULA de papa Lynch).

 

 

BOXING HELENA mérite le coup d'oeil, si on le ferme aux petites maladresses parsemées ici et là. Ce n'est pas extraordinaire, mais c'est mieux que rien. Pour avoir un avis différent sur le film, on peut se reporter à l'article qu'avait écrit à l'époque Norman Bates.

LJ Ghost.








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Publié dans Corpus Analogia

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Norman Bates 02/09/2009 09:37

Au final on est plutot du même avis non ?