SCHIZOPOLIS de Steven Soderbergh (USA-1996): Comment j'ai adhéré à l'Eglise Eventualiste...

Publié le par Dr Devo







[Photo: "This song is your dream (b-side)" par Mek-Ouyes.]






Il y a plusieurs façons de commencer cet article, et je pourrais vous resservir mon introduction-type concernant Steven Soderbergh, puis faire mon malin et un peu de mousse en insistant bien sur le fait que personne ou presque n’a vu SCHIZOPOLIS. Ensuite, le but du jeu serait de verser là-dessus le petit coulis de snobisme qui va bien en déclarant d’entrée de jeu que c’est donc, comme dirait le Dr Watson, son film forcément le plus important.

 

 

Mais c’est mal connaître la maison, et donc je vous épargne en même temps que moi, les formalités administratives. Je pourrais aussi parler de totalement autre chose, des futurs projets focaliens, par exemple, qui se préparent en coulisses, ce qui aurait été également une façon de se faire mousser sans rien dire, et aurait créer chez la lectrice un teasing quasiment insupportable. Mais revenons en arrière…

 

 

Fin du XXème siècle, chez nous aux USA, dans une ville de taille moyenne. Il y a deux faits tangibles à prendre en compte. La première, c’est que va débarquer en ville dans quelques jours Mike Malone, un drôle de personnage car il n’est ni prêcheur, ni intellectuel, ni artiste, ni gourou, ni psychanalyste. Il serait à la limite, un peu, de tout ça. Il vient en ville pour une de ses célèbres conférences qui suivent la publication de son livre, un espèce de guide psychologique vous permettant de changer et d’améliorer votre vie en la voyant à travers la grille d’un système inédit pour repenser le monde. Vous voyez à peu près de quoi je parle, en théorie du moins, si vous êtes déjà allé au rayon "Mieux-Vivre" de votre fnuc préférée. En tout cas, sa doctrine s’appelle l’Eventualisme. Passons maintenant à quelque chose de complètement différent…

Steven Soderbergh (réalisateur du film, donc) est cadre dans une boîte qui produit certains services et/ou certains produits. Un job qui rapporte bien et lui permet d’élever sa file et entretenir sa femme de manière confortable. Malheureusement, les choses ne sont pas vraiment réjouissantes pour lui. Sa principale activité au bureau consiste à discuter avec un de ses collègues (un type très égocentrique et un peu paranoïaque, pas très heureux en mariage car sa femme, qu’il a épousée bien en chair, maigrit de plus en plus), et également à se masturber dans les toilettes. Ou à rêver éveillé. Bref, il n'en fait pas une.

Il y a un autre personnage important qui est une espèce de dératiseur qui passe à peu près autant de temps à chasser les insectes nuisibles des riches demeures bourgeoises dont il a la charge qu’à faire l’amour aux maîtresses des dites maison, auprès desquelles il a d’ailleurs une sacrée côte. Il faut dire qu'elles s'ennuient beaucoup.

Les choses se gâtent dans ce petit monde quand Soderbergh doit remplacer au pied levé un de ses collègues subitement décédé et écrire à la place de l’infortuné un discours pour flatter les produits (lesquels d’ailleurs?) de son entreprise, chose dont il ne voit pas comment se sortir et qu’il doit pourtant exécuter en un temps record, alors même que dans l'entreprise tout le monde cherche à savoir qui vend des secrets de fabrique à la concurrence. Car une chose est sûre, il y a un espion dans le service. Pendant ce temps-là, les choses deviennent plus "hots" chez les épouses de tout ce petit monde, puisqu’elles rêvent de dératisateur peu farouche ou de romance.

Au total, personne n’est content avec sa vie. Les maris s’embêtent et rêvent de femmes, les femmes rêvent d’autres hommes, les secrets s’accumulent ou se dévoilent.

C’est dans ce désordre qu’intervient un événement considérable qui va tout chambouler : l’arrivée, lors d’une partie de pêche, du chapitre No2 ! Et là, les choses vont devenir beaucoup plus le film.

De toute façon, Steven Soderbergh (le réalisateur et non le personnage) nous avait prévenus dans le préambule du film en faisant une annonce au micro : il est interdit de regarder ce film en payant un ticket au tarif réduit, et il a été conçu pour être clair et informatif. Et si on ne comprend pas tout, c’est qu’il faut revoir le film qui est, en fait, parfaitement clair comme de l’eau de roche.

 

 

 

Bon. Ça, c’est fait.

Alors, on pourra dire tout ce qu’on veut sur Soderbergh, mais pas dans cet article. Réalisé avec le plus grand sérieux à travers une belle photo et un format 1.85 riche et extrêmement varié, SCHIZOPOLIS détonne et surprend dès les premières secondes dans cette introduction où Soderbergh-le-réalisateur, dans une salle de cinéma, commence par se tromper en s’installant sur un fauteuil de spectateur, puis regagnant sa place sur la scène, nous explique la façon dont a été conçu le film. Un discours drôle qui annonce bien la couleur puisqu’il s’agira de bousculer un peu la grammaire, de jouer sur la rupture continuelle de la narration et de la mise en scène, et plus globalement de faire un film qui est complètement conçu et réalisé avec un slip sur la tête : coupes dans le plan, changements absurdes d’échelle de plans, discours à la fois obscur, absurde et passionnant. Et voilà, c’est parti.

 

Contrairement à ce que laisse penser mon résumé, SCHIZOPOLIS n’est pas du tout un film choral, mais plutôt le contraire. Outre la trame principale qui n’en est d’ailleurs pas du tout une, de trame principale, le film semble aller dans tous les sens. Il y a quelques fils rouges certes, mais ils sont contournés, détournés ou détruits, tous sans exception, pendant le cours du film. Si c’est le sentiment d’absurde qui prédomine, et la perception de cette nuance d’ailleurs pourrait donner un sens au film, il est contrarié à son tour par une volonté comique plus grotesque et plus potache aussi. Et cette dernière est elle-même contrariée par la venue de seconds rôles qui peuvent être tout à fait sérieux et incarnés - par des actrices le plus souvent - d’une précision vraiment étonnante.

Bref, on ne sait plus vraiment à quel sein se vouer. On s’amuse, certes, la narration est assez riche, les modousses opérandailles de la mise en scène donnent un ton sautillant et étrange à l’ensemble. Une de choses vraiment dérangeantes du film est sans doute le fait qu’on soit à la fois dans la chronique, certes comique, de la vie bourgeoise de l’époque, mais aussi - dans le même mouvement - dans une vision plus globale des choses qui exploite des symboles très marqués dont on attend qu’ils fassent sens… Ce qui n’arrive pas vraiment en fait, le film faisant choir carrément cette volonté de représentation allégorique. Des acteurs parfois grotesques, parfois sérieux, des histoires qui n’arrivent ni à se séparer ni à s’interpénétrer, des interruptions insensées et incessantes de la narration (flashes télévisés, grève de personnages, enchâssement de scènes semi-oniriques, détournements stupides des conventions de narration, interview de divers spécialistes dans des matières encore plus diverses comme la sociologie, la critique de cinéma, la médecine, au hasard), tous ces éléments font que la question principale qui nous est posée est bien : mais qu’est-ce qu’on fout là ?

 

 

Ceci dit, bien vite, trois spectres planent sur le métrage, sans que ce soit dit et je dirais là : Hal Hartley, Monty Python et Bertrand Blier. Euh non, c’est pas ça que je voulais dire. Je voulais dire l’ombre de TRUE STORIES (USA-1986), le film sublime de David Byrne (l’ex-chanteur du groupe Talking Heads) auquel il m’est arrivé plusieurs fois de penser pendant le visionnage de ce film. [Et pas seulement son film mais aussi à un de ses livres, notamment THE NEW SINS dont le détournement du langage codifié des livres religieux ou de développement personnel est assez proche de ce qui se passe ici. Dans les deux cas, SCHIZOPOLIS  ou TRUE STORIES, on retrouve aussi l’aspect protéiforme des intrigues et des chroniques, le ton résolument en trompe-l’œil, et une chronique contemporaine des spécialités américaines (« specialness » disait Byrne). Les deux films feraient d'ailleurs un sublissime double programme. Et plus encore, la présentation de début de film, le narrateur-acteur, la mise en scène extrême de paysages totalement banals pourtant, et l’hommage Soderberghien à l’original dans la scène, sublime, de la musique d’ascenseur que Soderbergh écoute sur son autoradio et qui semble être tirée de TRUE STORIES même.]

 

 

 

Mais, ce n’est pas tout. Quand le chapitre deux s’enclenche, de manière simple mais jolie,  on salue, dans ce superbe chaos, l’inventivité un peu roublarde de l’auteur, et on voit tranquilou arriver cette deuxième partie, pas illogique et toujours très drôle. Là où Soderbergh m’a littéralement assis par terre, c’est dans la nouvelle explosion qui va suivre cette deuxième partie. Et là, les amis, on touche au sublime, un sublime d’autant plus étonnant que SCHIZOPOLIS 1, à la fin de la deuxième partie semble patiner assez joliment dans la choucroute. On se dit alors : "Bah il a été au bout, ça s’enlise de manière logique", ce qui est d’ailleurs assez joli à voir. Mais voilà qui ne nous prépare pas, malgré le modousse opréandaille qu’on a déjà vu, à l’enclenchement de la deuxième partie et que donc on connaît, à la suite. Ici, à la fin de la deuxième partie le film explose dans quelque chose de sublime, vraiment. Le système lui-même se reproduit mais aussi se retourne et s'inverse presque, tendant vers quelque chose de toujours foufou, mais plus original encore, qui renverse tout ce qu’on a vu , et ce même alors que le propos du film se trouve amplifié par ce mouvement paradoxal et destructeur. Sans perdre de son surréalisme et de sa bonne humeur, le film devient aussi poignant. C’est là qu’on voit clairement qu’on a affaire à l’auteur de L’ANGLAIS, film très important et sublimissime.

 

Revenons à SCHIZOPOLIS. Dans l’histoire du statut de l’image de cinéma moderne, il y a pour moi deux dates. L’ANGLAIS du même Soderbergh, où le réalisateur enclenchait une mise en scène multiple et achronique sans utiliser, dans ses scènes principales, de repères chronologiques. [C'est-à-dire que, dans ce film qui est un des plus intéressants du monde sur le montage, les parties signifiantes (cf. l’avion qui peut être en voyage retour ou aller, ou les deux) sont impossibles à définitivement définir sur le plan temporel et, paradoxalement, ce sont elles qui vont définir la chronologie même des autres scènes du film ! C’est SU-BLIME !]. Un autre film important c’est LES FRISSONS DE L’ANGOISSE où Dario Argento intentait à la nature de l’image même, puisque, par effet de montage et de rythme, il retournait et inversait le statut de l’image-clé de ce film, faisant sortir ainsi son spectateur du statut d’innocence et de divertissement. Le troisième jalon pourrait être ici. Plus que des idées scénaristiques, c’est en travaillant la nature même de la mise en scène que Soderbergh atteint le cœur de son film. Plus qu’une relecture des événements qu’on a lus dans la première moitié du film (et dans SCHIZOPOLIS ce renversement de lecture existe en plus de ce que je m’apprête à vous dire, nouveau paradoxe !), Soderbergh enclenche une stratégie purement fabuleuse consistant à détourner ce procédé de retournement, de créer en quelque sorte un troisième sens aux images que nous avons vues, et encore mieux, toujours mieux, je vous aime voulez-vous m’épouser, il va même jusqu’à rendre poreuses et intersignifiantes les images répétées. En clair, les scènes qui vont se répéter ou muter, ne vont pas seulement acquérir un deuxième sens. C’est encore mieux que ça, dans le sens où les trois (ou plus !) mêmes images répétées mais différentes vont s’éclairer les unes les autres. C’est sublime.

 

Et pendant ce temps-là, la mise en scène bosse. Globalement, tout nage dans une poésie bancale magnifique, utilisant le sens du scénario, de la mise en scène ou quelquefois celle de la poésie gratuite de l’artiste. [Je pense à l’histoire de la balle de golf. Il y a un espace vert derrière le personnage et Soderbergh décide de le faire traverser, cet espace vert, à l’extrême limite du plan, par une balle de golf. Comme si Soderbergh disait : "Tiens, là, il y a une pelouse qui ressemble à un green, je vais balancer une balle de golf dans le plan, ce sera beau et marrant." Plus tard, il fait une scène de golf et du coup on se dit que l'aspect différé du gag est un peu potache, et que ne rien expliquer aurait été mieux. Mais encore plus loin, la balle rebondit encore, une demi-heure après, juste de manière graphique et pour interrompre la mise en scène, soit dans un mouvement de fulgurance injustifiable et donc uniquement poétique ! J’étais scotché !] Formellement, c’est beau : le cadre est vraiment superbe même dans les moments les plus banals en apparence (cf. la scène de restaurant qui introduit la première partie). Le son est hallucinant [Cf. cette scène où la femme descend les escaliers de la maison en pleine nuit. On entend des sons d’ambiance, notamment des grillons, suggérant la nuit. Soderbergh fait un peu, pas énormément, mais juste un peu durer la descente de l’escalier, et on se dit... "Bizarre, cette ambiance sonore… un peu too much". Et là,  la femme arrive dans la même pièce que Soderbergh, et le son d’ambiance change ! On s’aperçoit alors que le son de la descente d’escalier qu’on pensait être un son direct maladroit était un son-off ; quand la femme et Soderbergh sont dans la même pièce, c’est le vrai son ambiant qui est là ! Dieu que c’est beau, comme disait le poète !]

 

Le montage est précis mais s’accorde des moments potaches. Et surtout, il y a des choses fabuleuses dans le son, que je ne vous dévoilerai pas, qui laissent beaucoup de place aux acteurs paradoxalement et qui sont fabuleusement punks. Ils font beaucoup pour la porosité de sens des images répétées dont je vous parlais juste au dessus. La bandérille qui viendra porter l’estocade sur le taureau de spectateur que nous sommes, sera l’incroyable poésie, très volatile, de l’ensemble, rendue possible par deux choses : la précision des acteurs (et des actrices, magnifiques, parmi lesquelles on retrouvera des visages superbes et disparus des films indépendants de l’époque), et le propos magnificent que Soderbergh porte, via certains personnages de son film  et aussi via les propos du gourou éventualiste. Ces propos sont hallucinants de beauté (et eux aussi me faisaient penser aux dialogues et aphorismes de TRUE STORIES de David Byrne). Ces synthèses en une phrase, ces aphorismes sont à la fois complètement stupides et idiots, et à la fois totalement poétiques et véridiques. C’est évidemment le gourou qui va révéler le non-sens de ces vies bourgeoises, et donc des nôtres, dans un mouvement, et là encore c’est byrnien, ni critique (pas de jugement) ni laudatif. C’est l’incongruité même de L’éventualisme, pourtant le paroxysme du faux-semblant qui donne du sens et permet le renversement du monde. Que c’est beau !  [Exemples : "Nous ne donnons pas de réponses aux questions, nous questionnons les réponses" ou "Ce qui nous intéresse n’est pas de guérir la douleur, mais bien la douleur de la guérison".]

 

 

Breeeeef. En utilisant le thème du Double, et même du Triple sans doute, en inventant une mise en scène mettant à mal et boostant comme jamais le statut de l’image, et en étant tout simplement drôlissime, fou et pythonien, Soderbergh avec ce SCHIZOPOLIS met le doigt sur quelque chose de complètement inédit, potache et touchant, qui interroge nos angoisses petites-bourgeoises et nos peurs les plus incompressibles. Je vous ai caché les plus brillants systèmes, les choses les plus belles dans la mise en scène afin de ne rien gâcher de ce film sublime, si jamais vous avez la chance de le voir.  Si vous faîtes l’expérience, vous me remercierez d’ailleurs. C’est ici, à égalité avec L’ANGLAIS, le film le plus sublimissime de son auteur (et pourtant il a fait des chose superbes à l’époque, comme son KAFKA, un peu ignoré de nos jours et pourtant magnifique).

En recevant sa palme d’or pour son premier film SEXE MENSONGE ET VIDEO, Soderbergh protestait presque et trouvait tout cela exagéré. "Qu’est-ce que je peux faire, maintenant ?", disait-il. SCHIZOPOLIS est la réponse. Et c’est dans l’inventivité constante, la noirceur sans borne et le sentiment total de liberté de ce film, qu’on peut finalement tracer une famille autour du Soderbergh de l’époque, soit : Hal Hartley, le Monty Python’s Flying Circus, David Byrne et Bertrand  Blier.

 

 

Evidemment, le film n’existe pas en dvd en France, même s’il fut distribué en catimini et en salles à l’époque. C’est relativement scandaleux. SCHIZOPOLIS est un film tout à fait important. Payez vous le dividi américain, ou, priez pour qu’un jour Matière focale se lance dans l’édition vidéo.

 

 

Très grand film.

Dr Devo.

 

 

PS : Une remarque. Le pire, c’est qu’il y a en France même, cet esprit foufou, magnifique, et bougrement créatif, chez certains jeunes cinéastes. Je pense à Antonin Peretjako, Benoit Forgeard ou encore Michel Moisan qui sont là, à portée de main, qui bossent et dont on ne peut plus supporter d’attendre qu’ils émergent.
Hop, juste en passant…







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Publié dans Corpus Analogia

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sigismund 03/09/2009 10:39

cultissime...je crois qu'on le trouve sur un site de visionnage gratuit commencant par un Y et finissant par un T mais je ne suis pas sûr qu'il soit sous-titré, de toutes façons je ne vous ai rien dit.