UN PROPHETE de Jacques Audiard (FR 2009): Hotel commissariat

Publié le par Norman Bates









[Photo: "Georges Lucas nu" par Norman Bates.]







Étrange les réactions que provoque UN PROPHETE : je n'ai à ce jour pas lu une seule critique négative sur ce film ! La critique la plus pugnace que j'ai lu vient du magazine ELLE ! Il y avait de quoi attiser ma curiosité, et je me ruais donc en salle pour vérifier de toute pièce la qualité du bestiau, avec l'espoir de pouvoir en dire du mal, et ainsi attirer le feu des projecteurs sur mon impeccable tenue. Le film a l'air de cartonner, puisqu'à l'entrée de mon cinéma Arhessai une longue queue s'épanche jusque sur le pavé. C'est là que je brandis ma carte de presse cartonnée estampillée Matière Focale et que je double tout le monde comme un malpropre. Peine perdue, un projectionniste sans nul doute animé de mauvaises intentions a fait démarrer le film à l'heure pile, au lieu du quart d'heure de retard habituel. Je loupe donc les premières images du film, à mon plus grand regret. Cette critique sera donc amputée elle aussi de quelques phrases pour prétendre à l'honnêteté la plus totale.


...sort du camion pénitencier et rentre directement en prison. Les gardiens le déshabillent et en profitent pour l'humilier un peu, on a le sens de l'humour en prison aussi ! Le mec articule pas une phrase complète, un peu sonné et ne sachant pas vraiment pourquoi il est en zonzon. Nous non plus d'ailleurs, personne ne fait l'effort de nous le dire. Enfin bref, le voila qui débarque à Fox River sur Seine sans rien, sans amis, et sans famille à l'extérieur. Aussitôt entré, il fait la connaissance des deux bandes de la prison : les corses et les wisigoths, et il va vite en prendre plein la gueule vu son peu de charisme auprès des différentes ethnies prisonniers. Mais là ou c'est bien fait, c'est que le petit va s'accrocher : il va s'allier à Niels Arestrup (qui joue un parrain corse !!!) et va devenir son homme a tout faire/de main. Très vite il va prendre des cours pour apprendre à écrire et se faire un pote avec qui il va pouvoir partager sa passion pour la philatélie et le trafic de drogue. En 6 ans que dure le film, notre jeune héros va passer de LA HAINE à SCARFACE et ce uniquement en changeant de coupe de cheveux ! C'est assez fascinant.



Ok, test, un deux un deux, ok les micros sont branchés, je me lance. Je n'aime pas Jacques Audiard. Enfin si il est, parait il, bon scénariste, très sympa selon le Dr Devo (qui connaît tout le ghotta) mais moi le seul film que j'ai vu de lui c'est DE BATTRE MON COEUR S'EST ARRÊTÉ, qui n'est pas un film sur la mort de yoda comme le titre le laisse croire, et je ne me souviens même plus si j'étais arrivé jusqu'à la fin. Il faut dire à sa décharge que l'ignoble homme-crabe Romain Duris en est l'acteur principal, ce qui n'aide vraiment pas. Donc je met les pieds en prison avec les pires craintes du monde mais de bonnes chaussures, et je me terre dans un coin en observant sans bouger le déploiement de l'oeuvre. A partir de maintenant, je vais être le plus franc et le plus clair Denis possible, je pose une main sur la bible et je jure de dire la vérité. Oui, le scénario est pas trop mal foutu, et c'est bien un des points fort du film, et pendant 2h35 ça aide à passer le temps. On sent que Audiard ne cherche pas à faire pleurer la veuve et l'orphelin (quoique !) et réalise avant tout une fiction, et non un réquisitoire demago contre le système comme les salles de ciné Art & Action en sont remplie. Il y a donc des éléments fantastiques et inexpliqués, comme le fait que les corses mangent du saucisson au sanglier et chantent avec une main sur la bouche... Ha mince mauvais exemple ! Je recommence. Il y a donc des éléments fantastiques et inexpliqués, comme le fait que les maghrébins sont... Bon ok j'arrête. J'aurais essayé hein !




C'est pas du PRISON BREAK les amis ! A coté de la photo de UN PROPHETE, PRISON BREAK c'est du Greenaway en couleur : mon dieu que c'est gris et moche ! Bon ok le film se passe en prison, dans une contrée nordique pas très réputée pour ses lagons ensoleillés, mais bon ils auraient pu faire l'effort de sortir mamie des orties et s'appliquer un peu. Je tiens à préciser que j'ai vu le film dans un vieux ciné pas terrible avec un projectionniste en dessous de tout, ceci expliquant peut être cela... Tourné et projeté en 1.85, le film est assez exigu dans ses cadrages, et surtout assez laid. La caméra est tout le temps en mouvement, avec de légers tremblements vu que c'est porté à la main. On est donc au coeur de l'action, au plus prés de l'humain, blablablablaBLABLA. Oui sauf que non ! Ça, la moustache de Niels Arestrup on la voit de près, je peut pas dire le contraire. Mais pourquoi se priver de jouer sur les espaces ??? Bon je veux bien qu'on verrouille toute les issues, mais c'est un peu prendre les gens pour les idiots que de leur dire qu'ils sont enfermés en prison. Et niveau enfermement il y a ce qu'il faut, puisque Audiard resserre encore plus l'étau en réduisant encore le cadre dans des sortes de scènes vu à travers un prisme, en fait le regard de Malik, qui se fait tantôt embrumé, tantôt éclairé, tantôt prémonitoire. Eeeeettttt oui les enfants, vous avez tout compris, Malik est un prophète ! Bon pas tellement au sens religieux, c'est surtout qu'il est le messager et le vecteur dans le même temps, mais on pourrait dire aussi que c'est la drogue.




Donc, les images subjectives que perçoit Malik sont fortement opaques, ténues et tremblotantes. Il voit des choses qui n'ont pas eu lieu comme dans HEROES, mais en un peu plus Art & Décès puisqu'il y a un vieux filtre et que parfois ce sont juste des formes mouvantes de corps enlacés ou en combat à mort on ne sait pas très bien. Il voit aussi des biches avant la saison de la chasse, ce n'est pas banal. Et puis Audiard fait comme si chaque avancée était une étape, marquée sur l'écran : Malik apprend à lire, Malik apprend à compter, Malik découvre le silence, Malik à la ferme. Tout cela est conscieusement écrit, répertorié, dans la mise en scène, dans l'objet filmique même. On assiste à la naissance de quelqu'un au sens mystique, capillaire et métaphysique. La prison est un cocon où s'eveille une sorte de papillon sauvage, un surhomme quasiment mais qui se branle quand même (c'est dans le film). Audiard joue quand même avec différents leviers de mise en scène, comme la vitesse de l'image, la photo donc, et parfois de la musique, la plupart du temps discrètement (Alexandre Desplat j'en peux plus, pitié, STOP) mais des fois du rap West Coast. C'est bien joli, le problème c'est que c'est très limité. Ralentir le temps pour montrer que le personnage s'ennuie, oui bon d'accord. Tout ca me parait bien calculé, réfléchi, mais je suis désolé c'est du déjà vu, et attendu. Si il y a quelques gourmandises, la scène de la mort de la biche par exemple, sur 2h35 c'est quand même très calme. Je voulais qu'il joue un peu avec le son, avec les bruits d'une prison, moi. Il a quand même un sujet en or, un scénario de genre très efficace avec une touche théologique pas inintéressante. Mais Audiard est tout sauf un prophète formaliste et ses anges se font scier les ailes à la scie à métaux par le manque d'originalité dans la vision, c'est quand même un comble. Et puis merde, les films français avec des intrigues secondaires à base de maladies graves je n'en peux plus, à chaque fois le meilleur ami du héros à un cancer au milieu du film, j'ai l'impression que c'est ça à chaque fois.




Et les acteurs ! Le personnage principal en fait quand même beaucoup pour pas grand chose, Niels Arelstrup lui n'y va pas avec le dos de la cuillère (hihihi), des fois c'est atroce, et puis il est quand même très danois pour un corse. Après, pour les seconds rôles, c'est du jeu à la Française, un peu forcé dans les sentiments, même si c'est moins infamant que chez la concurrence. On tombe assez souvent dans le cliché avec les rôles maghrébins qui parlent presque tous le langage wesh-wesh de la téci. 




Voila j'en ai dit du mal, je suis content. Malheureusement pour moi, le tableau n'est pas si noir, il y a du bon dans tout ca. La première chose agréable c'est qu'Audiard fait un film de genre, et ne s'embarrasse pas de réalisme (même si sa mise en scène le prétend) et se permet quelques disgressions sympathiques, comme cette fusillade en voiture assez belle et complètement surréaliste, qui m'a fait penser à la fusillade dans l'auberge d'INGLORIOUS BASTERDS. Il y a aussi une volonté manifeste de ne pas expliquer trop les choses, on ne sait pas vraiment pourquoi Malik est en prison, et ce qu'il va faire quand il va sortir. On est vraiment uniquement dans la vie de prison, dans le truandage et ses manies. En se coupant de toute réalité extérieure (sauf dans les quelques sorties, mais au final c'est pareil) Audiard donne à son film un caractère universaliste, une sorte de parabole sur un monde clos, sur une société incapable de se renouveler et qui au final érige l'argent en Dieu. Le prophète c'est celui qui arrive à trouver de l'argent ! Trèèèss belle idée, et je m'étonne qu'il n'y ait pas eu de polémique à ce sujet. C'est la caverne de Platon en gros, sauf que les ombres sont à l'extérieur de la grotte. De plus l'usage de mots et de textes dans l'image est plutôt une bonne idée, et bien utilisée : ce ne sont pas des chapitres, juste des notes sur les éléments qui changent et modifient le parcours. C'est le chemin de croix du prophète, jusqu'à la révélation. Et cette révélation, au final, ce sont des grosses bagnoles, une vie qui s'annonce réussie grâce à la prison ! Voila un discours assez osé, et qui donne presque envie d'y aller (en prison). Finalement c'est encore un film à la BRONSON / Spinoza-like, la liberté s'acquiert uniquement si on la mérite.




Au final il faut rester lucide : je n'aime pas tellement ce cinéma un peu naturaliste français, assez laid dans la forme. Ici, je serais un peu plus nuancé : la forme révèle parfois de belles choses, et le fond est vraiment intéressant. Pas de quoi crier au génie, mais le film a des qualités évidentes, qu'il serait idiot de nier, même si c'est marrant de le faire. Allez-y et lâchez vos com' !

 


Norman Bates.

 

 



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Publié dans Corpus Filmi

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sigismund 08/09/2009 16:51

quand à Despleschins, il me semble justement qu'il incarne le cinéma grand public de qualité :il s'adresse à tout le monde et il est abordable...la soit-disant ' tradition de l'auteurat', sans les auteurs, pas de films de grands studios, hein on est d'accord ? Employer des auteurs, non, récupérer leurs idées et faire du blé dessus ,oui; et c'est ça la classe...

sigismund 08/09/2009 16:47

il me semble que 'Esther Kahn' s'était plutôt pas mal exporté...mais je t'avouerais c'est pas ce qui m'intéresse le plus dans un film ( qu'il s'exporte ), d'ailleurs ils vont pas exporter 'Un prophète' ils vont demander à Audiard de faire un ramke...

Jeanne 08/09/2009 10:54

Je n'ai pas vu le film. Mais ça ne m'empêche pas d'être très émue par le photo-montage qui illustre l'article. 

Julien 08/09/2009 09:40

Sigismud, une seule précision sur le cinemagrandpublicdequalité : essayez d'exporter Desplechins aux Etats-Unis qu'on se marre ! Par contre, Un prophète rencontrerait son public. Avec Desplechins on est encore dans la tradition française du cinéma d'auteur.

sigismund 07/09/2009 13:49

pour ma part je suis encore sous le coup de ce que j'ai vu, j'ai un peu du mal à me faire un avis. Contrairement à Mr Bates, je n'ai pas du tout été oppressé ni ennuyé par la mise-en-scène cloisonnée, il faut dire que je me focalisais surtout sur le récit et son contenu. Je pourrais dire toutefois qu'avec la même mise-en-scène ' De battre mon coeur...' aurait eu un putain d'autre aplomb. Après je suis encore en déchantation par rapport à l'itinéraire du personnage, il me semble que l'aspect mystique du film est un peu emprunté à Despleschins ( sauf que Audiard met en forme là ou Despleschins suggère ) qui depuis toujours fait du 'cinémagrandpublicdequalité' et qui est même l'un de ceux qui contribue à élever le niveau - de par son traitement qui possède un souffle éminamment épique et littéraire. Mais j'arrêterais là la comparaison. Il me semble qu'on a un peu gonflé le film en épingle, mais qu'il est en tout cas porteur de bonnes nouvelles en ce qui concerne le cinéma français, apparemment  le seul domaine en France ou l'on tient ses promesses.