MUSHISHI de Katsuhiro Otomo (Japon-2006): Des comités de vigilance contre l'insecte...

Publié le par LJ Ghost









[Photo: "Il Jouillait! (Hommage à gérard de Suresnes)" par Mek-Ouyes.]









Japon, fin du dix-neuvième siècle. Ginko est un grand échalas borgne aux cheveux cendrés, et son métier est "mushishi" (ou "bugmaster" dans la langue de Shakespeare et d'Elton John), c'est-à-dire qu'il étudie les mushi. Mais qu'est-ce qu'un mushi me demanderez-vous, et vous aurez raison. Un mushi est une forme de vie primitive, qui ressemble à un parasite, mais dont l'existence est indispensable à l'équilibre de la nature et dont certaines espèces peuvent être néfastes à l'homme. Ils sont partout, flottent dans chaque recoin du monde, mais seuls de rares personnes peuvent les distinguer à l'oeil nu, et ce son les mushishi. Seul problème, les mushishi attirent les mushi, donc ils doivent toujours être sur la route, toujours être en mouvement, et ne peuvent pas rester trop longtemps au même endroit. Ginko marche donc, ses bagages dans le dos, au travers des montagnes japonaises, et croise sur son chemin des gens mystérieusement malades, probablement victimes de mushi dangereux.

 

 

Tiré d'un manga et d'une série animée, tous deux sublimes, au succès critique plus que public, Katsuhiro Otomo, le réalisateur du fantastique AKIRA, s'approprie un univers très particulier, très codé, pour en faire un vrai objet de cinéma. Finie la grandiloquence grotesque et l'accumulation d'informations de son grand-oeuvre, ici Otomo fait dans le minimalisme scénaristique, avec une structure très classique d'évolution psychologique du personnage, tout en insérant quelques flashbacks de-ci de-là, plutôt bienvenus cela dit, qui permettent de casser un peu le rythme langoureux et contemplatif de la progression de Ginko, et de retirer un peu du côté rébarbatif du mec qui marche pendant deux heures. Mais point de véritables saillies, plutôt des bifurcations, calmes, tranquilles, vaporeuses qui, sans endormir, plongent dans un état un peu second. L'ambiance générale est donc très efficace, et nous enveloppe comme si nous étions nous-mêmes dans ces forêts brumeuses. Mais ce n'est pas tout, et Otomo fait tout autre chose, de bien plus intéressant. Nous sommes dans de grands espaces verdoyants, des montagnes, des vallées, des petits chemins escarpés, bref, pendant tout le film nous sommes au fin fond de la nature, dans un environnement à la fois complètement terrestre et en même temps magique, mystérieux, car derrière chaque pierre peut se cacher un danger potentiel. Dans cet environnement particulier, il y a les mushis, parasites informes et translucides, créés en numérique. La beauté de la chose, c'est que Otomo n'abuse pas de ce procédé, et dévoile ses créatures de manière tout à fait subtile et anti-spectaculaire si vous voulez (sauf à deux endroits, très bien gérés). Ces parasites ne parasitent pas la mise en scène, ils vivent pour elle, ils se plient à sa volonté. Ils agissent à la fois comme un yin et un yang, entre un danger et une bénédiction, et à la fois comme une sorte de symbole de mal-être psychologique (la petite fille aux cornes, notamment). Leur existence permet d'évoquer des sentiments profonds et enfouis. Mais quand je dis leur existence, il faudrait que je parle d'incarnation, parce qu'on les voit très peu, et le fait qu'ils apparaissent de manière visuelle n'a finalement pas grande importance. C'est la foi qui importe, c'est le désir de voir des émotions prendre corps physiquement, pour être chassées par de la magie. Cet enchevêtrement de petites idées est très beau, et donne au film une densité assez inattendue.

 

 

S'il peut faire penser, à de nombreuses reprises, à THE FALL, MUSHISHI est quant à lui un véritable drame, pas du tout enfantin, c'est un film très violent mais paradoxalement doux, caressant. Les cadres sont bien souvent très beaux, et la composition des plans est bien aidée par les repérages, magnifiques. Otomo joue souvent avec l'échelle de plans, et elle est source de pas mal de petites émotions. Le montage me semble en revanche plus lâche, moins maîtrisé bizarrement, même si le voyage se fait sans encombre, il manque peut-être un peu de gourmandise. Le film est assez balisé dans sa structure, comme je le disais, et Otomo ne s'écarte pas tellement de cette ligne de conduite. La lumière est très belle, on n'est quasiment qu'en extérieur mais c'est léché et luxueux, et très bien aidé par un merveilleux grain qui donne une belle sensualité à l'ensemble.

 

 

Vous ne verrez probablement jamais ce film. Sorti en catimini en DVD de l'autre côté de la Manche, il n'a pratiquement aucune chance de finir un jour sur nos contrées, malgré le nom de son réalisateur, et je crois que l'on peut décemment oublier une sortie en salles. Il n'empêche que c'est un film très réussi, alors n'hésitez pas.

LJ Ghost.







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Publié dans Pellicula Invisablae

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