EMBRYO de Ralph Nelson (USA-1976): Bonnes Réponses de l'Amiral !

Publié le par Dr Devo








(Photo: "Absence de Photo" par Dr Devo)







Très chers confrères,


Lors de ma dernière publication dans cette même revue, je vous parlais de THE BLACK TORMENT, film fantastique (enfin, du genre fantastique) anglais de 1964, édité récemment en dividi grâce à Mad Movies. On ne peut pas dire que ce film soit très enthousiasmant, malgré des grincements de narration propres à ravir les plus pervers d’entre vous, c’est-à-dire ceux qui ralentissent sur l’autoroute des vacances quand il y a un accident, ou ceux qui regardent les parachutistes avec le secret espoir que la toile salvatrice ne s’ouvrira pas, ou pire, partira en torche.

Je récidive aujourd’hui avec un autre film publié conjointement par Mad Movies et Bach Films qui fait beaucoup pour ressortir des films de genre ou des pellicules improbables, venus des tréfonds de la galaxie cinéma. (Un peu lyrique ça…)

 

 

 

C’est un Rock Hudson vieillissant que nous retrouvons aujourd’hui au volant de sa belle voiture de sport, alors qu’il remonte la sinueuse route qui le ramène vers sa propriété cossue. Hudson va trop vite et qui plus est, il fume beaucoup trop de cigarettes… Il est tard, il pleut, c’est un temps de chien. Et vous ne croyez pas que je crois si bien dire, surtout si vous aimez lire des critiques où vous vous poilez (« Oooooooooh… »), car justement c’est un chien que Hudson renverse sur la chaussée, chien qu’il n’a aperçu que trop tard… Pour une raison un peu obscure (et qui a à voir avec le désir en plus !), Hudson protège l’animal agonisant avec sa veste de chez Smalto, et l'embarque dans l'auto. Arrivé chez lui, aidé par Diane Ladd, la sœur de sa défunte épouse (comme dans THE BLACK TORMENT, dis donc !), Hudson emmène le youki dans son laboratoire privé et l’opère. La bête y passe, mais Hudson, qui est en fait chercheur-généticien, arrive à sauver un des trois chiots qu’elle portait, et à le développer ex-utero, dans un bocal en quelque sorte. En quelques jours, l'animal atteint l’âge adulte et développe des capacités peu communes. Hudson est content : d’un accident, il est arrivé, après des années de recherches, à développer un embryon d’être vivant à une vitesse incroyable, dans un bocal, et sans effet secondaire pour la créature ! Voilà qui pourrait sauver moults prématurés ! Il s’en ouvre à un ami médecin qui accepte de lui fournir, sous le manteau, au vu des résultats prodigieux de cette recherche, un embryon humain issu d’une jeune maman fraîchement décédée. Et là, Emile, je te le donne dans le mille que…

 

 

Je ne connaissais pas du tout ce Ralph Nelson, mais il connut une relative heure de gloire dans les soixante-dix (oh, un anglicisme !) en réalisant LE SOLDAT BLEU, un western violent et pro-indien qui fit du bruit, me souffle-t-on dans l’oreillette, à l’époque sus-nommée. Mmmmm…
Ah, la maternité a quand même inspiré moult films fantastiques dans les années 70 et suivantes, et des angoissants en plus, où les progénitures étaient souvent si diaboliques ou tellement mutantes que ça en filait les chocottes. Ce sont de jolis sujets, assez prenants sur le papier, il faut dire, et je trouve bizarre que le Hollywood contemporain, si avide de remaker le moindre petit truc un peu culte ou qui a marché jadis, ne se lance pas dans la réouverture du filon, mais bon, je passe.

 


Et bien, ça ne commence peut-être pas sous l’influence directe de Derek Jarman, cette histoire, mais ça commence pas trop mal cette histoire. EMBRYO démarre sur un rythme plutôt haletant sans en avoir l’air, puisque Nelson fait foin de présentations, et envoie direc’, comme disait le poète De Suresnes, le sujet sans véritablement d’introduction. L’accident, le chien, voilà des péripéties assez rocambolesques, certes, mais qui vont être suivies par une séquence longue, et plutôt calme, assez inhabituelle (la première opération) et qui donnent toutes les clés du sujet, très simples en plus, sans effet de manche. Allez, hop, le premier acte en dix minutes, c’est dans la poche. Quand cette première longue séquence un peu froide et sans effet de lyrisme hyberbolique se termine, bah, on est déjà dans le vif du sujet. Bien Joué.

 

Alors, j’en vois qui se disent que "Ouais, on a déjà vu ça 1241 fois, et on le voit venir le Ralph Nelson". Oui, oui, oui, les enfants, serais-je tenté de vous répondre, si ça vous amuse, ok, dites-le. En fait, le sujet est assez classique, puisqu’il s’agit d’une petite variation en mode mineur sur les thèmes prométhéens, shelleyiste et pigmalien grosso modo, et qu’en plus, avec le précédent du chien, on voit quand même bien où le petit gars veut nous mener. Ceci dit, EMBRYO, en plus de n’être pas frimeur pour un sou, est très loin d’être bête (wouaf wouaf), d’une part, et assure drôlement bien ses arrières, de l’autre main. Et il a des arguments…  Si les développements sont somme toute logiques et que la narration avance au petit trot sans sortir du sentier, il se passe assez de choses ici pour largement modérer la critique, et même pour aller beaucoup plus loin…

 

 

D’abord, le ton. Loin du scénario d’anticipation catastrophiste qui était souvent le lot de ce genre de films à l’époque (et le carton en début de film fait d’ailleurs très peur dans ce sens), EMBRYO se la joue complètement adulte, et pas du tout moraliste ou sentencieux. En un mot, c’est assez sec, ou plutôt un peu froid. On n'est pas là pour du suspens à outre-mesure ou du zinzin. Il y a bien quelques points de scénario un peu balisés, en encore c’est de manière assez discrète et complètement dans le ton froid du film (je pense au fils et à la belle-fille de Hudson, par exemple), mais curieusement le premier symbolisme apparu, ou le premier effet de rouage détecté, on est souvent surpris par l’exploitation qu’en fait Nelson : il utilise ces effets de balisage ou de symbole comme tels, mais les emploie aussi pour activer certaines nuances plus fugaces. La belle-sœur, on la voit venir. N’empêche que ça fait un joli contrepoint de mise en scène dans les séquences avec le chien (et ça contrebalance de manière inquiétante certaines ambiances). Hudson en veuf inconsolé, ouais, on le voit venir, et son embryon devenu femme en quatre semaines (et canon en plus !), on comprend bien le symbole : sauver la femme, réparer les erreurs passées, patati, patata. Bah, pas vraiment non plus, puisqu’au final c’est bien un personnage à part entière qui va se développer avec des relations inédites pour Hudson. Bref, ça bosse de manière maligne. C’est adulte. C’est légèrement froid, et surtout, malgré donc une histoire classique, bah ça met le doigt sur un sentiment palpable de tristesse de l’Homme face au "scandale de la Mort" (un grand classique focalien, pour ceux qui viennent d’arriver). C’est le deuxième paradoxe du film. On se croirait un peu dans un frigidaire, mais on est assez proche des sentiments des personnages, surtout dans leurs nuances les plus fugaces justement, et je sais, ça fait deux fois que je dis fugace, et en réalité je voulais dire « volatiles », j’ai bien merdé ma phrase. (Et puis, il y a des trucs quand même surprenants : la réaction de Hudson dans la toute fin est claire et nette, il n’hésite pas, il n’y a pas de sentimentalisme, mais au contraire un pessimisme frontal).

 

 

Breeeef… Il faut rajouter que c’est pas laid non plus. La mise en scène, ça bosse, merci. Il y a un soin incontestable du cadre, souvent très beau. Le montage n’est  peut-être pas spectaculairement alerte, mais il est attentif dirais-je, même si très narratif (voir l'omniprésence très inquiétante et bougrement efficace du chien). Et puis la photo est très réussie (Fred Koenekamp), plus inscrite dans le genre, avec un jeu dichotomique noir/lumière clair, mais qui offre quasiment tout le temps de belles nuances et qui en plus soutiennent bien les acteurs qui, justement, essaient et réussissent à la jouer sotto vocce (Ladd est très bien et Hudson est vraiment un très bon choix ; il a vraiment pigé le truc). Bref, ça bosse à tous les postes et ceux-ci s’organisent entre eux, privilégiant tantôt un tel, tantôt l’autre. Du coup, si tout fonctionne, ce n’est pas qu’à cause du scénario, mais bel et bien du ton vraiment étrange et grave du tout. J’ai été vraiment surpris de la belle qualité de l’ensemble. En plus, il y a des gourmandises ici et là : effet de miroirs qui commence classique mais se révèle piègeux (il donne sur un effet d’appareil qui force un changement d’échelle de plan très angoissant), axes qui métamorphosent les décors, plan en trompe-l’œil (dont ce visage qui sort de la tapisserie par le truchement d’une porte entrebâillée), et surtout la merveilleuse répétition d’un plan qui sert de cœur, de point nerveux, à tout le film et que Nelson, dans un mouvement subtil et intelligent, répète quatre fois, et je vous assure, quatre fois pile-poil au bon moment. En refaisant quatre fois ce même plan, Nelson montre l’inéluctable qui est en train de se produire, certes, mais aussi le contraire en quelque sorte : à chaque fois, ce plan semblable (la civière dans le couloir on va dire) est chargé de connotations assez différentes. (Animal/Humain/Dieu, Mort/Vie/Meurtre). Voilà qui représente bien le film : une construction pas si tape à l’œil et dont les nuances s’observent souvent dans les sentiments microscopiques ou plus enfouis. Ajoutez par là-dessus un peu de social mais pas trop, des sentiments plus basiques mais toujours intéressants (la partie d’échec), et vous obtenez un film plutôt bien troussé et qui a pas mal de personnalité. EMBRYO mérite largement une (re)voyure, et il est bien plus que le petit classique vhs de vidéoclubs qu’il fût naguère.

Dr Devo 

 







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Publié dans Corpus Analogia

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