LAST DAYS de Gus Van Sant (USA, 2005) : Désillusion Officielle

Publié le par Docteur Devo

(photo: "Too Much at Stake" par Dr Devo)

Chers Amis,
 
Soyez Cannes chez vous, et faites comme moi, voyez les films de la sélection officielle avec quelques jours de retard sur le Festival, c'est tellement chic. Moi, je ne me presse pas pour voir cette sélection officielle, le temps choisi sera le temps juste. Chic, non? Bon, c'est vrai, on avait été assez refroidi par LEMMING, le film de Dominik Moll. Bien que HARRY, UN AMI QUI VOUS VEUT DU BIEN fût relativement atypique dans le paysage français (sujet ambigu et roublard, Sergi Lopez réellement bon, jolie facture générale, du montage...), LEMMING semble réalisé par un autre mec. On assiste au déroulement d'une copie de travail, sans étalonnage et surtout sans montage définitif, et tout est raté : cadrage calamiteux, montage  horrible (mon dieu, ces champs/contrechamps !), acteurs  transparents (Gainsbourg et Lucas), ou carrément en cabotinage et en roue libre (la Rampling arrive à faire des caisses, notamment dans sa deuxième scène avec Charlotte Forever ; on s'attend presque à ce qu'elle mette ses petites mains sous le menton et qu'elle couine, pour que ce soit encore plus clair), citationnisme (notamment dans le son), etc. Seul Dussolier s'en sort avec les honneurs et heureusement, sinon, ça sentait la sortie de salle avant la fin. Il est complètement honteux que Moll ait été sélectionné avec une copie en l'état. Cannes est décidément l'endroit des passe-droits. Rappelons aux plus jeunes qu'il y a quelques années, on voyait à Cannes des gens inconnus en sélection officielle, une époque où l’on découvrait  des réalisateurs. La meilleure chose qui puisse arriver de nos jours à un réalisateur, c'est d'être sélectionné un fois, seul gage d'abonnement à de futures sélections. Et encore faut-il rester le chouchou des distributeurs et des spectateurs, sans quoi, comme Hal Hartley il y a quelques années ou comme Lodge Kerrigan cette année, vous vous retrouverez noyé dans la masse des sélections parallèles. C'est triste. Passons.
 
Ah ! Gus van Sant ! Le Wes Craven de l'art et essai ! Un coup, je fais un film ennuyeux, un coup je fais un film sympathique. ELEPHANT ne m'avait pas beaucoup plu. On avait l'impression que Van Sant s'essayait aux contraintes expérimentales sans vraiment que cela le passionne ou lui ressemble. Pas infamant, mais en ce qui me concerne un peu ennuyeux, avec quelques détails très caricaturaux  et douteux (les "héros" regardant Hitler à la télé ou encore jouant à un drôle de jeu vidéo !). Du coup, je ne m'étais pas pressé pour aller voir GERRY, et l'avais loupé avant de recueillir des témoignages plus que positifs. Dommage, il parait que c'était très bon.
 
LAST DAYS raconte les derniers jours d'un chanteur, Blake, qui passe ses journées à vagabonder dans les bois, ou à glandouiller sans but. Il vit dans une grande bâtisse, un sorte de petit manoir, perdu dans la forêt. Dans la maison, il y a aussi les deux autres membres du groupe, avec leurs copines respectives. On comprend, ou croit comprendre, que Blake a fui le centre de désintoxication, et que personne dans le staff autour du groupe ne sait vraiment ce qui se passe dans cette thébaïde bizarre, alors que le groupe devrait être en train d'enregistrer de nouvelles maquettes et de préparer une tournée européenne. Blake erre autour et dans la maison comme un zombie. Ses collègues, plus en forme mais pas forcément plus lucides, se lèvent à pas d'heure, glandouillent à mort, vont se saouler en ville, reviennent pour se coucher en ignorant complètement Blake et ne lui adressant quasiment jamais la parole. Blake, dans la solitude du recueillement et dans un enfermement quasi-autiste, glisse tranquillement à la dérive. Et derrière ses jours d'une grande banalité, se cachent peut-être des jours décisifs...
 
Avec un rythme assez lent, mais pas forcément monotone, un cadrage ample et simple(t), des mouvements d'appareil simples et au plus près de son personnage, et surtout des éléments de narration très elliptiques, LAST DAYS s'inscrit dans la lignée de ELEPHANT et de GERRY, sans conteste. Van Sant n'étant pas tout à fait manchot, et même loin de là quand il veut, le film a une certaine facture. On n’est pas en plein mouvement révolutionnaire, mais il n'empêche. Le cadre vaut ce qui vaut, mais c'est cadré (contrairement à LEMMING), le montage privilégie les plans longs, et laisse souvent (et étrangement) la parole aux acteurs, mouvement paradoxal car tous sont plus ou moins fantomatiques et froids, et ne laissent pas grand chose passer (pourquoi pas, d'ailleurs). Le travail principal se fait sur le son, qui semble naturaliste, mais se brouille largement de manière complètement artificielle et déconnectée de l'image, ce qui est assez charmant, sans qu'on puisse vraiment dire s'il s'agit d'interventions narratives ou des sons subjectifs. C'est bizarre et ça marche (malheureusement, ces gourmandises sonores et collagistes deviennent de plus en plus rares à mesure que le film avance). Voilà donc le premier axe de mise en scène. Le deuxième consiste en la relecture de quelques scènes qu'on découvre à différents moments d'un point de vue différent, avec des détails microscopiques mais nouveaux, comme si, séparées dans le film, elles étaient des champs/contrechamps différés. A chacune de ses reprises, par un détail ou un dialogue, l'événement prend un sens complètement différent. Le dispositif ajoute, de plus, de la déconstruction à un scénario qui semblait linéaire. C'est avec ces deux dispositifs que le film est largement le plus intéressant. Car tout le film semble sans but et sans signification (ou alors avec des significations très caricaturales qui semblent si grosses qu'on peut les juger "irréalistes", et se dire que le propos du film est ailleurs). Et, comme je le disais une phrase avant, ces deux axes, outre le relatif désordre qu'elles apportent, permettent, mine de rien et de manière quasiment imperceptible, de mettre en place des détails très importants mais non soulignés. A savoir l'indifférence du groupe qui a renoncé à tout (scène de la demande d'argent et scène où Asia Argento vérifie le pouls de Blake pour mieux l'ignorer), le joli regard du personnage de Lukas Haas (le petit garçon de WITNESS (héhé!) et le sublime musicien loufdingue de BREAKFAST OF CHAMPIONS, grand acteur) sur Blake avec qui il y a une espèce de rapprochement, sans doute trop tardif, ou au moins un regard porté, ce qui est déjà beaucoup. [On peut aussi rapprocher ce regard à la soudaine disparition de Asia Argento, à la fin du film, élément assez rigolo à remplir d'une hypothèse subjective.]
 
Donc, il se passe deux ou trois choses. Les acteurs sont assez transparents. Michael Pitt (Blake) pourrait être remplacé par n'importe qui ou presque, tant son personnage est débarrassé de tout pathos.  Lukas Haas a de formidables lunettes, les mêmes qu’Asia Argento d'ailleurs (tu la sens la liaison ?), et son physique bizarre est toujours agréable à observer (Lukas Haas, je veux dire !), même si on voit très peu les personnages, l'action étant concentré sur Blake. Kim Gordon, du groupe SONIC YOUTH vient faire une petite scène, plutôt réussie et moins désagréable que ne le laissait supposer le film annonce.
 
Ceci posé, on tentera ici une hypothèse. Malgré les deux dispositifs décrits plus hauts, il ne se passe pas grand chose. Et le film ne sombre ni dans le chaos, ni dans la subjectivité absolue. On est toujours à la limite du Grand Rien, même si ça et là, quelques éléments, rares mais assez beaux, émaillent la vision ou plutôt la "contemplation" du film. On est donc en face d'un drôle d'objet, à moitié indigent, à moitié apathique, dont on ne sait pas trop quoi penser : panne d'inspiration, cynisme de Van Sant qui aurait bien conscience que s'il faisait des bulles en pétant dans sa baignoire tout le monde trouverait ça génial, paiement des impôts…? Dur à dire...
 
Et puis, il me semble comprendre, à la lumière de quelques scènes. La première m'avait plutôt énervé de prime abord. Deux témoins de Jéhovah sont accueillis par Lukas Haas dans la maison, et en montage parallèle,  Van Sant charge la mule en montrant Blake dans des postures qui suggèrent qu'il est en quête de rédemption. Le comportement de Blake et le discours  des témoins de Jéhovah sont mis en parallèle de façon caricaturale, et je me suis dit : le salaud, il nous refait ELEPHANT en faisant semblant de faire un truc froid et un peu "expérimental", ou tout au moins débarrassé de tout pathos, et de l'autre côté, il nous fout des symboles complètement grossiers et quasiment hollywoodiens, tout juste bons à émouvoir les ménagères de moins de cinquante ans. Voilà, ce que je pense, à chaud de cette scène. Puis, je comprends le système. La scène où Blake jouent avec des chatons qu'on a jamais vus (Oooooooh le chanteur maudit, qu'il est mignon avec les petits chats-chats !) qui vient juste après la scène la plus sérieuse du film (celle avec Kim Gordon). La scène où Blake fait cuire des pâtes. Etc.
Et là, c'est l'illumination. Le film est une comédie ! Je sens que déjà, certains d'entre-vous râlent, et se disent: "Dr Devo, il ne fait rien que balancer des horreurs pour amuser la galerie ou haranguer le chaland !" Et bien non, justement ! Je suis tout à fait sérieux. Loin de faire le film qu'on lui demande (évocation arty d'un chanteur culte, où bien sûr on reconnaît Kurt Cobain, imité d'ailleurs avec un certain zèle), ou plutôt en faisant ce film qu'on lui demande, Van Sant glisse tous les éléments détruisant le projet initial. Et il le fait en introduisant sa marque de fabrique la plus arty, la plus (in)signifiante, celle qui en imposera le plus et fera de lui un réalisateur "sérieux et respecté, et éventuellement primé". Et tout le film s'éclaire : la scène des pages jaunes, les garçons qui couchent ensemble (c'est ça qu'on attend dans un film de Van Sant, non ?), les filles qui se roulent des palots, la fabuleuse scène de la boîte déterrée (drogue, peut-être mais sur le moment rien d'évident, et en plus Van Sant construit toute sa séquence sur l'ouverture de la boite qui n'arrivera jamais : slowburn !), les allusions de Kim Gordon à la fille de Blake suivies de la scène aux chatons dans la chambre de la fille en question (avec ses toutes petites chaussures!), Kim Gordon qui engueule Blake en lui reprochant d'être tous les clichés du rock, le film comme requiem pour une chanson qui s'avère finalement splendouillette ("Le ciel est bleu / Bleu comme tes yeux", c'est quasiment ça !). Van Sant ne semble alors pas dupe. Il oppose les collages concrets de la musique du film à la bêtise rock de la musique dans le film. Il fait une très belle scène où Blake ne compose justement pas (chose qu'il fait pendant tout le film, semble-t-il) mais improvise en faisant des boucles (le passage le plus beau du film, bien qu'un petit travelling très prétentieux brouille la chose en la rendant vulgaire). Souvent d'ailleurs les scènes les plus drôles et/ou ridicules sont les plus belles : la scène du clip de R'n'B en entier avec le sous-titre sur le nom du groupe (chose que j'ai faite dans un de mes courts-métrages d'ailleurs, les grands esprits se rencontrent ! En plus, il s'agit de Boyz 2 Men, tant qu'à faire !), scène très drôle et matrice du film (puisque que c'est cette chanson qui va inspirer la chanson testamentaire de Blake), la scène de l'Echelle de Jacob, splendouillette et troublante, à mi-chemin entre le foutage de gueule et la tentation la plus naïve, etc.
 
Bref, en l'occurrence, Van Sant, esseulé lui-même (?), a fait un film, le présente, répond aux interviews, etc. Il fait ce qu'on lui dit de faire, et là où on lui dit de faire. Il n'empêche, son film est une comédie, un film en sous-marin, tourné au nez et à la barbe de tous, y compris les acteurs, un film qui satisfera tous les fans, tous les critiques, et toute la profession. Comme ces réalisateur asiatiques, victimes de la censure, il présente un scénario, le filme avec l'accord des autorités, et livre un film de genre (art et essai, un film "arty", c'est un genre) dans lequel est sous-entendu, et pas qu'un peu, tout le contraire, et surtout un propos beaucoup plus subversif ! Les fans de Nirvana devraient être furieux ! Van Sant ramène tout cela à pas grand chose, à un romantisme inutile (Kim Gordon a bien raison d'engueuler Blake), et décrit le jeune public comme des grands mous, bons à rien. LAST DAYS est sans nul doute une comédie, noire sans doute, mais une comédie, qui fait exploser un système où l'industrie attend exactement une seule chose d'un artiste. Ici en Occident, la censure n'est pas ouvertement politique, mais économique en quelque sorte. Voilà ce que raconte le film. En cela, c'est un "work in progress", quasiment un documentaire, mais sur Van Sant lui-même. Et cette censure économique des esprits artistiques n'est-ce pas, justement, ce dont pouvait souffrir un artiste, aussi bêta ou clairvoyant qu'il ait pu être, comme Kurt Cobain ?  En tout cas, Van Sant signe un film drôle et triste, complètement désespéré, qui est à mettre à côté de son projet le plus formel : le remake de PSYCHOSE ! LAST DAYS est un film complètement anti-rock 'n ' roll !
 
Tant mieux! Une comédie triste, expérimentale, loufoque finalement, comme un doigt tendu vers la profession et vers les "spectateurs". C'est assez beau.
 
Délicieusement Vôtre,
 
Dr Devo
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Publié dans Mon Général

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Commenter cet article

Isaac Allendo 23/09/2006 16:13

Oui je sais, petite transgression comme j'avais loupé le film en salle. En plus je pensais avoir oublié l'article.

Dr Devo 23/09/2006 09:17

Tu es incorrigible Isaac! N'avait-on pas dit de pas lire les critiques avant de voir les films? (hihihi) Bah, si c'est focal, on te pardonne. va en paix!Dr Devo

Isaac Allendo 23/09/2006 01:08

Film vu cette semaine.Je suis plutôt d'accord avec la théorie de la comédie mais le souvenir de cet article a orienté ma vision.Par contre j'avais ressenti un humour sous-jacent dans "Drugstore Cowboy" du même Van Sant, et pour le coup la sensation devant "Last Day" est comparable (alors que je n'ai rien vu de tel par exemple dans "Elephant" ou le feignant "A la rencontre de Sean Connery")

Dr Devo 01/07/2005 16:31

Trés beau compliment. merci beaucoup!

Dr devo

Chris 01/07/2005 16:18

Interprétation atypique. I loved that.
Continuez à être tranchant et honnête.
Que l'on soit d'accord ou pas avec vos dires ils restent très savoureux. A bientôt.