TOKYO SONATA de Kyoshi Kurosawa (Japon-2008): La Leçon de Casio

Publié le par LJ Ghost








[Photo: "La Carte de Desertines (1/1.000.000éme)" par Dr Devo et Bertrand.]







Nous sommes au Japon, dans une famille tout ce qu'il y a de plus banale. Le père a une bonne place dans l'administration d'une entreprise de matériel médical, la mère est au foyer, le fils aîné n'est jamais à la maison et le cadet va au collège. Et bien sûr, personne ne se parle. Mais un événement va entraîner la déliquescence de la famille : le père se fait virer de son job.

 

Kiyoshi Kurosawa est un excellent réalisateur, responsable des beaux CURE et KAIRO, entre autres, et n'a rien à voir avec son homonyme Akira. Ici, point d'histoires de fantômes, encore que. Le film démarre par une très jolie séquence, qui montre le renvoi du père de son travail. C'est très lent, et ça ne s'appesantit pas sur un pathos qu'on retrouverait par exemple dans un film hollywoodien (comme le Dr Devo a l'habitude de dire, "Hollywood" n'est pas un lieu, c'est un genre cinématographique). Pas de larmes, pas d'effusions, pas de "pourquoi ?", rien n'est dit clairement et le renvoi est habilement suggéré par le patron, mais personne, et en particulier le père, n'est dupe. Le plan est joliment décadré, avec beaucoup d'air sur la droite, et dès que le père comprend ce qui lui arrive, Kurosawa coupe et passe à tout autre chose. C'est une séquence très pudique, très "japonaise" si je peux me permettre, qui trouvera son écho dans tout le reste du film, même si certaines séquences sont moralement violentes et plus rentre-dedans, mais toujours un peu en loucedé, toujours avec cette forme de douceur, cette atmosphère un peu planante, cotonneuse, où l'on se dit que rien ne peut arriver alors que la violence transpire de l'écran, la rendant d'autant plus efficace.

 

 

J'ai lu ici et là que l'on comparait TOKYO SONATA à du Ozu, parce que Kurosawa montre la déliquescence de la famille, le chemin de croix du salaryman, et un peu du conflit des générations. C'est un peu vrai, en surface en tout cas, mais dans le même temps je crois que ce n'est pas du tout ce que Kurosawa veut nous dire dans ce film. Je suis assez d'accord avec la remarque sur Ozu, surtout au niveau de la mise en scène, où énormément de plans sont fixes, en particulier dans la maison familiale, joliment composés, où Kurosawa coupe beaucoup et découpe clairement l'espace très confiné des deux pièces majeures que sont la cuisine et le salon. Il fait autre chose, de vraiment magnifique, avec ces deux pièces, et prouve par là qu'il est un très très grand metteur en scène. Pour vous donner une idée, les deux pièces sont dans le même espace, et sont séparées par un minuscule escalier de deux ou trois marches, qui les délimite. L'espace entier est minuscule, il y a peu de place pour bouger, entre la table à manger et le canapé du salon. Là, Kurosawa marque une limite visuelle autre que le petit escalier : la lumière. Dans le salon, la lumière est verdâtre, dans la cuisine elle est plutôt orangée. Mais il ne se borne pas à cette distinction visuelle, déjà très belle et bien vue, mais lui donne du sens par-dessus le marché. Je dois avouer ne pas avoir très bien compris la teinte verte au début du film, et pendant une longue partie du métrage je me demandais pourquoi il avait pris cette option, tant elle semblait gratuite et ne trouvait de résonance nulle part (ce qui était aussi une bonne option, bien sûr). Il faut attendre un moment pour tilter, mais quand ça arrive, c'est immense sourire sur visage. On voit très peu ce qui se passe dans le salon, la famille y est rarement à vrai dire, mais quand c'est le cas, que ce soit le père ou la mère, ils semblent impuissants, barrés sur leur route par quelque chose d'invisible, dans l'impossibilité de s'exprimer sincèrement, si je puis dire (entre la mère allongée qui semble en catatonie ou le père qui hurle sur son fils sans raison). Tout se passe dans cette lumière verdâtre, qui englobe les personnages. Vers la fin du film, il y a une séquence en prison, et on comprend ce que Kurosawa a voulu faire, comme vous comprenez où je veux en venir : la lumière de la prison est exactement la même que celle du salon, et elles se répondent clairement à une ou deux bobines d'intervalle. Pour la couleur orangée, on la retrouve un peu partout dans le film, notamment dans cette séquence très bizarre (et très très violente, c'est un véritable carnage, vous avez rarement vu un truc pareil, Loach peut retourner chez sa mère) d'entretien d'embauche, où on est clairement en plein jour (les baies vitrées derrière les personnages offrent à voir un ciel bleu entre les buildings) mais où l'éclairage de la pièce ressemble à un éclairage de nuit ! Ce choix donne à la séquence une connotation presque fantastique, quelque chose qui rend la violence sociale de la scène encore plus affreuse, si c'est possible. Ce n'est que du ressenti cela dit, donc peut-être trouverez-vous ce choix de lumière mal à-propos. Plus tard dans le film, le père se fait engager dans un job assez humiliant (en tout cas pour lui, qui fut haut placé dans l'administration), et il doit vêtir une combinaison (le plus humiliant n'est pas le job en fait, mais l'endroit où il se change pour entrer dans la combinaison, c'est terrifiant) qui s'avère être orange. Il y a des corrélations de teintes, de couleur, qui donnent le sens du film plus que le dialogue, qui pour le coup est erratique.

 

 

Si la dimension sociale (au Japon, mais aussi chez nous, bien sûr) est présente, elle n'est selon moi qu'accessoire, et ce n'est pas forcément à cela que Kurosawa veut en venir. Il ne jette pas un caillou dans la mare, il ne dénonce pas le capitalisme galopant. Ou s'il le fait, c'est un bonus, quelque chose qui vient par chance, par signe du destin peut-être, mais ce n'est certainement pas ce qu'il avait en tête au début. Selon moi, Kurosawa ne parle que de la recherche de soi, que de cette volonté que l'homme a, qui lui dicte de savoir qui il est. Toutes leurs actions, probablement déclenchées par ce renvoi inopiné, qui a sans doute cassé quelque chose en eux et les a fait se rendre compte de la vacuité de leur existence, de leur existence de fantômes (joli embrayage sur le passé du réalisateur), ne sont dictées que par une volonté de se définir à eux-mêmes. Pas même à la société, qui les a déjà catalogués, parqués dans ses tiroirs, mais à eux-mêmes, pour savoir pourquoi ils sont là. Suis-je un militaire américain ? Suis-je un pianiste ? Suis-je suicidaire ? Le film s'avère finalement introspectif, bien plus qu'une critique sociale, qui ne vient qu'au second plan, et par là-même complètement bouleversant. Surtout qu'au niveau de la mise en scène la chose est magnifique, même si je l'ai vu sur une copie absolument merdique, une copie de fin de vie du film, quand il est déjà passé cent fois dans le projecteur et que les marques d'usure apparaissent sur l'écran. Ma salle art et essai est pourrie mais je l'aime bien, on entend le projecteur vibrer. Bref, très belle photo, son itou, formidable composition du cadre, en particulier quand le grand frère est à l'écran, il est constamment coupé par un élément de décor ou un surcadrage, comme s'il n'était déjà plus vraiment un membre de la famille, c'est très beau.

 

 

TOKYO SONATA est un film merveilleux, qui devrait faire partie de votre top films à la fin de l'année. Si vous faites des tops. Vous devriez. C'est drôle.

LJ Ghost.







Découvrez d'autres articles sur d'autres films en consultant l'Index des Films Abordés.

Retrouvez Matiére Focale sur 
Facebook

Publié dans Corpus Filmi

Commenter cet article

Mifune 29/09/2009 21:47


Bonsoir

effectivement très beau film où la violence sourd (hein ? ketudi ?) continuellement, et par moment explose sans qu'on s'y attende (le cambriolage).

C'est marrant (enfin pas de quoi s'esclaffer non plus), je viens d'aller voir "Running on empty" (A bout de course) de Sidney Lumet. Ca m'a fait penser à Tokyo Sonata avec cette histoire de jeune
surdoué du piano qui pourrait passer à côté de son "destin" à cause de choix familiaux. Dans les deux films, on touche là à ce que vous avez très justement souligné, LL Cool J Ghost, la réalisation
de soi, et référence ou hasard, ça passe par le piano pour le p'tit gars.

Dans mes souvenirs du film, Kurosawa jouait ausi beaucoup sur le cadre. Il me semble que les scènes où tout se passe bien en apparence dans la famille sont très encombrées par l'escalier, des
étagères en premier plan, les scènes de repas très cadrées par l'espace et le mobilier. Et à partir du moment où ça part en sushi, explosion de tout cet encombrement en premier plan et libération
du cadre, l'énergie libérée par la révélation des non-dits, faisant exploser tout ça, ou inversement, comme si la disparition de ces contraintes visuelles entraînait le chaos dans la famille.

Mais c'était y'a longtemps sur une copie encore neuve, donc je peux me tromper.


Mystère Orange 23/09/2009 20:56


Bonjour Docteur!

Je ne manquerai pas le jour venu de vous le rappeler (et si necessaire de vous supplier!).


Dr Devo 22/09/2009 19:03


Salut Mystère Orange!

Et bien à vrai dire ça fait deux ans qu'on pas fait de top et de flop de fin d'année. Mais les 2 premières années on l'a fait...

ca serait sympa effectivement de s'y remettre! Je le note sur mes tablettes.

Ceci dit, on veut bien que tu nous supplies, on adore ça!


Dr Devo.


Mystère Orange 21/09/2009 16:33

Magnifique film effectivemment! Nul doute qu'il fera parti de mon top de l'année mais d'ailleurs allez vous faire un top à Matière Focale? (et si je vous supplie?)