LA JEUNE FILLE DE L'EAU de M. Night Shyamalan (USA-2006): Twist and Shout!

Publié le par Mr Mort

(Photo: "Apocalypse Jamais" par Dr Devo, Proctoman et Mr Mort)


Vive la Mort ! Vive la mort du Cinéma ! Vive la Cinémort !

Comme dirait le patron, les statistiques du cinéma se chiffrent dans des proportions hallucinantes. Pour bien comprendre le médium dans sa contemporanéité, il ne faut retenir qu'un seul chiffre (donné par le patron de ces pages, donc) : 98,56%.

98,56% des films ne valent absolument pas les huit euros, voire neuf, voire dix, du prix du ticket. Les maux sont connus : scénarii vu 3000 fois, mise en scène de téléfilm, tirages des copies lavasses (on ripolinera le film ensuite pour le DVD vendu 28 euros en gros store, et de toute façon, la photo 35 mm des films n'a aucune importance et prépare cette exploitation DVD, l'expérience en salles étant devenue intermédiaire), voisinage de salles absolument honteux, quel que soit le public (on discute pendant le film autant dans les salles Pathugmont que dans les salles art et essai), acteurs qui ne savent plus qu'en faire des caisses, refus du montage, refus des échelles de plans, musique débile, etc.
Il y a une raison à tout cela. 98,56% des réalisateurs n'aspirent plus à faire des films, mais à être réalisateurs justement. Le même pourcentage en sait autant sur la mise en scène que la caissière de votre Shopy. Le même pourcentage croit qu'en écrivant une continuité dialoguée appelée scénario, ils ont inventé le beurre à couper le film, prenant bien soin de s'appuyer sur le "talent éclatant" de tel ou tel acteur. Tout cela dans une perspective de total recyclage, et de pillage des uns des autres. En bref, c'est la misère totale. La maladie du siècle pour les réalisateurs, c'est bien la sclérose en plaque.

Y en a qui doutent ? Revoyez vos classiques. Un petit Zulawski ou un petit Greenaway fera l'affaire.

Chien-Malade, dans ce contexte, n'aura pas volé son nom. Artisan dévoué à sa cause, il touche le pactole depuis le début, enchaîne les films et engrange le grisbi les doigts dans le nez. On peut ne pas aimer. Pour un INCASSABLE tout à fait sensationnel, enfin, le reste, quoique habile et répétitif, reste avant tout du cinéma de scénario avec mise en scène. Lui aussi recycle à l'infini, mais ses propres films, ne rechignant jamais à son mot d'ordre "come on everybody" : le twist ! Twist caché, twist évident, twist en trompe-l'œil révélant un autre twist, etc. Chien-Malade n'a pas d'état d'âme, et se revendique cinéaste de la manipulation. Bien plus qu'un autre (Brian De P., 60 ans, émancipé), c'est le cinéaste, Chien-Malade, qui descend de Hitchcock ! Les différences entre le petit-fils et grand-papa sont énormes, mais rendons nous à l'évidence. Chien-Malade est le petit-fils auto-adoptif d'Hitchcock.

A priori, on a tout pour le détester. Il appartient à la pire des races de cinéastes : les artisans ! Mais Chien-Malade a un petit quelque chose en plus. Il fait ce qui lui plaît, et c'est tout, ce qui est toujours plus facile, quand on est millionnaire en dollars, je suis d'accord. N'empêche. Pété de thunes, il pourrait faire du plus grand, du plus cher (quoique...), du plus "arty", du plus intello. Mais non. Chien-Malade est vraiment malade.

LA JEUNE FILLE DE L'EAU n'y va pas par quatre chemins. Aura mystérieuse de l'Histoire (c'est le nom de l'héroïne, ce qui vaut de toute façon les huit euros d'investissement, et encore, dans ce texte, on ne peut pas voir sa tête, qui vaut également son pesant de cacahuètes), fantastique contemporain bon ton, prise par la main, bordage du spectateur, et bien sûr twist, twist, twist. Normal, quoi...
Chien-Malade annonce la tactique au bout de trois secondes de film : "je vais vous raconter mon film sous l'angle fantastique, tout de suite et en entier, dès le départ." Et effectivement, il balance sous forme de fable le contenu entier de son film. Adieu suspense, adieu twist sans doute. En fait, il y en aura un ou deux, mais tellement mécaniques au vu du procédé utilisé que ça n'a aucune importance.

Une sirène égarée dans un cité résidentielle tenue par un concierge bègue (Oh no !), et où l’on ne trouve que des gros et mauvais personnages dont personne ne voudrait. La fille étrange débarque de nulle part, et on se dit que ça va bien nous prendre 50 minutes ou une heure, le temps que le concierge qui a la charge de la bête comprenne les tenants et les aboutissants de sa quête indevinable. Nous, on sait, on nous a tout expliqué dans le détail au générique. Lui non, mais c'est pas grave : dans l'immeuble, il y a une vieille chinoise qui sait tout ! Allez hop, quarante minutes de gagnées ! Le reste, c'est VOISIN VOISINE (la meilleure chose que n'ait jamais faite la télé française) avec des personnages amerloques (comme "loque") tous psychopathes au dernier degré. Une galerie des horreurs.
Je me souviens d'un passage du film où l’on doit trouver, comme au Cluedo (matrice du film), qui est l'écrivain, le Story-teller. Le concierge enquête, et en fait, dans l'immeuble, tout le monde écrit ! Formidable idée (même si le scénario fait mine de croire qu'il y en a qu'un qui écrive vraiment). Les personnages sont en effet : un critique de cinéma, une écrivaine d'antan mais dont les ouvrages sont désormais épuisés (tu ne produis pas, tu es mort artistiquement, beau message), un essayiste du dimanche... Le concierge lui-même écrit un journal intime bouleversant selon les mots de Histoire elle-même ! Donc, c'est lui l'Ecrivain. [Note d'humour : l'étudiante asiatique et suprêmement vulgosse n'écrit pas à la fac, elle répond seulement à des QCM ! Très beau. Et renvoi direct au critique qui ne voit les films qu'en structures de scénario ! Le critique aussi fait du QCM. Capiche ? C'est pour cela que sa mort n'est pas une attaque des critiques par vengeance du réalisateur. Il meurt parce que le scénario de LA JEUNE FILLE DE L'EAU est exactement le contraire des mauvais films qu'il voit ! Et parce que la mise en scène l'exige !] Et puis finalement, non, ce n'est pas le concierge, ce qui aboutira à des confusions twistées absolument minables et sans enjeu. Ce n'est pas une maladresse. C'EST CE QU'IL FALLAIT FAIRE ! Une fois la confusion installée, bah, ça roule tout seul. Chien-Malade a cassé son jouet.

Récit enfantin, limite trisomique, archétypes charactérisés à outrance, bien plus que chez la concurrence, récit annoncé complètement dès le départ... Chien-Malade tue tout dans l'embryon, et finalement emmerde l'entertainment, ou, pour les plus cyniques d'entre-nous, le fait imploser par excès de zèle.

Le film ne se construit finalement plus que dans ses excès et dans l'attente complète. On feint le suspense ça et là (ralentis, mise en scène De Palmesque de la scène de fête et du décor de la piscine, mais en fait, Chien-Malade ne le fera pas ! C'était pour rire !), mais personne n'est dupe. Ce sont les archétypes qui comptent. Il ne finit par rester que les plus stupides, dont le formidable homme bodybuildé, idée sublime. (Ce sera lui finalement qui aura le moins et le plus d'importance.)

Finalement, on ne sait pas : 1) de quoi parle le film. 2) pourquoi on l'a fait. 3) ce qu'en pense Chien-Malade. Et si on s'en fichait ? La vérité est bien ailleurs : LA JEUNE FILLE DE L'EAU est un documentaire. Sans doute sur le cinéma. C'est aussi un journal intime en 35mm. Chien-Malade va sauver le monde, et c'est pour bien vous faire comprendre cela qu'il joue dans son film. Il attend que vous veniez le saluer à la fin du film. Quand vous tendrez la main, il répondra de la même façon à votre geste. Vous aurez juste le temps de voir la grenade dégoupillée tomber par terre. Il sera déjà trop tard, mais la poignée de mains ultime sera sincère. Ensuite, la Cinémort. CQFD.

LA JEUNE FILLE DE L'EAU reprend complètement la dialectique dévolutionniste (merci patron !). Du Cinéma de Faisan. Pas de "faisant" justement, "faisant" dont Chien-Malade sort enfin grâce à ce film. Il faisande son film, le détruit de l'intérieur, le débilise. Ce qu'il reste : le Cinéma (d'époque Cinémort).

C'est beau, un cinéaste (la nuit) qui se renouvelle et trouve sa voie.

C'est beau le cinéma faisandé.

C'est beau.

La seule petite angoisse qui persiste à la fin de la projection est : pourquoi est-ce beau finalement ? On serait tenté de dire : parce que ce film anti-Duras est exactement durassien, valide Duras puisque c'est l'extrême inverse. Mais en fait, ce n'est pas que cela. Chien-Malade sort de la nuit. Il fait enfin ce que font les plus grands : son film se fiche d'avoir l'air ridicule !

Chien-Malade, par ce film, ce n'est plus un artisan. C’est un artiste !

Mr Mort.
 
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Publié dans Cinémort

Commenter cet article

matos 05/09/2006 20:52

tu dis que la mort du critique n'est pas une vengeance du rea, et j'aime bien ton explication. mais vu que c'est le seul des habitants que l'on voit se faire croquer je me suis quand meme poser la question, hommage ou vengeance, vu que "chien malade" lui a quand meme donne le nom du theoricien Farber...

nicco 02/09/2006 19:17

Je dois avouer que je me suis arrêter à "vive la mort du cinéma", et aux quelques "Chien Malade" aperçus ici, et vu que je suis arrivé à saturation de pamphlets haineux envers le cinéaste, j'ai pas eu le courage de continuer...Autant pour moi alors, je vais prendre le temps de le lire. ça m'apprendra à être con et speedé...

Le Marquis 02/09/2006 18:00

Nicco, qu'est-ce qui est "pathétique, grotesque et stéréotypé" ? Personnellement, je n'ai pas encore vu le film, et Mr Mort prendra peut-être le temps de te répondre, mais as-tu seulement remarqué que cet article était très positif ?

nicco 02/09/2006 17:44

Juste, un petit truc que j'ai pondu vite fait sur un forum, en attendant que j'écrive un billet plus complet sur mon site : "Concernant l'égocentrisme perçu dans ce film, oui c'est compréhensible quand on se borne à n'analyser que les "twists" de Shyamalan. Perso j'y ai vu un auteur qui se retrouve face à son histoire (Story, jusque là c'est quand même évident il me semble), et que lui arrive-t-il lorsqu'il la rencontre ? Il écrit, il a confiance, il s'éveille, et cet éveil enclenche tout le processus qui va permettre à ceux qui croient en Story de trouver un rôle, pour finir sur ce perso inactif qui ne musclait que le côté droit de son corps qui se trouve être le gardien qui repousse la bête (le côté droit du cerveau serait le siège des sentiments, de l'instinct et de la communication non-verbale). Je passe sur les implications textuelles de tous ces effets pirandelliens (il faudrait du temps et revoir le film pour saisir les multiples niveaux de lecture), pour juste signaler que le personnage principal, le guérisseur, a au début pour fonction de trouver les fonctions des autres personnages, et lorsqu'il cherche un guérisseur, il ne pense pas à lui alors qu'il est médecin (et qu'il passe son temps à "guérir" la résidence). Du coup cela donne enfin un personnage non-égocentrique ! ( ), et ça démontre surtout comment un conditionnement venant du récit (Story) peut ammener à râter l'évidence (suivez mon regard...).Mais en fait le seul truc à dire là-dessus est : "le guérisseur est le médecin, supaire le touist". D'autant plus qu'il est également et avant tout le gardien de la résidence, et il pense donc à tort être le gardien de Story (qu'il n'est pas puisque qu'il regarde derrière lui avec un miroir au lieu de se regarder de face). Donc dans les deux cas, les spectateurs futés auraient grillé le "twist", comme d'hab quoi, alors p'tet que le Shyami il fait en sorte de leur donner des armes pour se foutre sur la tête et pendant ce temps-là, il s'amuse pénard dans son coin. Méta-cinéma on appelle ça ? Alors oui, Night est égocentrique parce qu'il joue ce rôle de déclencheur, mais c'est purement génial si on se met dans l'optique de Shyamalan depuis Incassable, à savoir expérimenter un peu plus chaque fois les limites du récit à travers l'image pure et voir jusqu'à quel niveau d'abstraction il fonctionne (rappelons que le final de Signes (qui n'est pas un twist) était l'assemblage des signes développés durant tout le récit, représentants les personnages, pour une résolution purement visuelle de leurs conflits, et dans Le Village il essayait, entre autres, d'effrayer le public en lui ayant révélé la séquence d'avant que les bestioles n'étaient que supercherie - twist inutile pour certains, mise en danger artistique et tentative expérimentale pour d'autres...).De plus, il me semble, je ne suis plus sûr du terme utilisé, que Story parle du bouquin qu'il écrit, Cook Book, comme base de doctrine extrémiste à celui qui s'en inspirera pour devenir chef d'Etat, non ? Si c'est le cas et que je n'ai pas révé ce passage, on passe de ronflements auto-flatteur à auto-critique (analyse simpliste), ou carrément encore à une grosse poutre pour montrer que même en donnant cette info sur le bouquin, les spectateurs ne s'arrêteraient qu'à la première impression (égocentrisme), oubliant les "détails" car déjà entrain d'affuter leurs quillotines."Mais vous avez raison, quand on se borne à se croire supérieur à toutes choses sans jamais se remettre en question, c'est la mort de l'art...Pathétique, grotesque et stéréotypé...

Norman bates 30/08/2006 11:01

La magie est crée par l'histoire.Le réalisateur sauve le monde.Le critique détruit (demonte) la magie, il est donc tué.C'est le réalisateur qui va amener de profonds changements dans le monde.L'histoire ne peut être sauvée que si les protagoniste y croient jusqu'au bout.C'est un rêve de réalisateur.