[Photo : "Outre les limites de la Psychose (J.Stefano)" (Le Marquis]
Chers Focaliens,

On me pardonnera ces quelques jours d'absence, mais c'est pour la bonne cause, puisque me voilà en "exploration parisienne" pour vous parler de l'Étrange Festival, fabuleuse source de découvertes et / ou déjanteries qui rassemble chaque année une population hétéroclite de cinéphiles. L'œuvre quasi-intégrale ou presque de Derek Jarman il y a deux ans (dont beaucoup de choses rares), la découverte radieuse de Christoph Schlingensief l'année dernière (voir articles sur UNITED TRASH et FREAKSTARS 3000), et autres rétrospectives richissimes ou découvertes improbables, l'Étrange Festival se distingue par sa programmation qui n'a aucun équivalent, d'une part, et par sa cinéphilie pointue et précise ; en ces temps de sclérose en matière de distribution, l'Étrange Festival est quasiment un des derniers lieux d'exploration. J'en profite pour rappeler d'ailleurs que Lundi 4 novembre à 22h00 au cinéma du Monde (métro Bonne Nouvelle) sera projeté en double-programme avec un documentaire sur Matthew Barney (ce qui devrait déjà être absolument passionnant) le sublime film de Jean-Christophe Sanchez, THE RALLY 444, dont j'avais déjà vanté les immenses qualités dans ces pages. Pour l'instant, c'est le plus beau film de l'année, d'assez loin. La projection aura lieu en présence du réalisateur (rien que pour ça, ça vaut le prix du ticket) et en ma présence.
Si vous êtes focaliens et que vous passez par là (ce qui fera de vous le cinéphile le plus brillant de France, au vu du programme de cette séance), faites-vous connaître afin que nous nous serrions la main, voire que nous allions boire un verre entre focaliens ! [Certains ont déjà confirmé leur présence !]. Ne loupez pas en tout cas THE RALLY 444, car le monde de la distribution et de la production ignore royalement la verve créative de Sanchez, ce qui est la plus belle injustice artistique depuis longtemps sur notre beau territoire ! Vous êtes prévenus ! [En plus d'être unique et beau, THE RALLY 444 est absolument drôle ! Méfiez vous de l'étiquette "expérimentale" qu'annonce le programme, c'est loin d'être le cas au sens strict du terme !] [Hem ! NdC]

Cette année, c'est THE GREAT YOKAI WAR de Takashi Miike qui a ouvert le bal (sous l'œil du président grolandais, qui nous a flanqué un beau rébus pour ouvrir les festivités), réalisateur assez respecté en France et dont je n'ai pas vu grand chose, ses polars notamment, à part le sketche de TROIS EXTRÊMES, LA MORT EN LIGNE, et AUDITION (découverte de l'Étrange Festival, là aussi) film assez troublant par contre.

On suit l'histoire d'un petit garçon vivant avec son grand-père gâteux et une mère peu présente. Lors d'une cérémonie folklorique dans son village, il est désigné par le "dragon" de la cérémonie "Chevalier Kirin" de l'année. La légende veut que le chevalier Kirin aille tout seul dans la montagne toute proche pour vaincre des esprits maléfiques. Voilà qui tombe bien car un être mi-esprit mi-humain aux pouvoirs gigantesques est en train d'organiser la révolte des Objets. Ces derniers, mis au rebus par les humains, sont sur le point de se relever et de prendre la revanche, transformés par leur étrange chef en créatures mi-machines mi-démons. Ce soulèvement, s'il va à son terme, devrait non seulement permettre la naissance d'un monstre encore plus terrible, mais aussi annoncer la venue d'un Âge de Ténèbres pour toute la planète ! Fichtre ! Cet étrange maître du Mal au volant de cette révolution des Objets est flanqué d'une jeune et terrible assistante sadique et dominatrice (mais habillée de blanc, ce qui est rare chez les dominateurs !), qui a pour tâche de capturer toutes les créatures et esprits qui vivent au Japon (et qui sont invisibles aux yeux des humains). Une fois capturés, ces monstres surréalistes (un mur qui parle, un extraterrestre forgeron et unijambiste, une tortue presque ninja  et surtout improbable, une femme au cou de serpent, un parapluie avec une langue de trois kilomètres de long, etc.) mais sympathiques sont transformés en affreuses machines de guerre meurtrières et infernales ! En se baladant près de la montagne, le petit chevalier Kirin découvre une de ces créatures : une sorte de petite marmotte bizarre. En devenant son ami, Kirin se met à voir tous les Monstres, et commence à comprendre son destin de sauveur de l'Humanité. L'enfant étant assez peureux, et les monstres assez peu unis dans la lutte contre le mal, l'affaire est loin d'être dans le sac.

Miike, après le polar et l'horreur froide, nous offre ici un film bien étrange et surtout doté richement. L'animal fait feu de tout bois ! Le film est gorgé d'images de synthèse, d'animation image par image (un peu), de marionnettes et d'acteurs maquillés en monstres très délirants. Quelques secondes suffisent à comprendre la chose. Il s'agit en fait d'un film fantastique syncrétique mêlant différents genres japonais : le film de monstre, les délires techno-apocalyptique pessimistes, la comédie outrée très exagérée, les mythologies cryptiques à monstres multiples sur-compliquées (et que seuls les enfants semblent comprendre, dans le  genre POKEMON), etc. Bref, on est dans un film à plusieurs influences allant de la bande-dessinée aux séries télé (les monstres peuvent rappeler, avant transformation, un croisement entre les personnages du type MAGICIEN D'OZ, merveilleux donc, et monstres du type X-OR ou SAN KU KAI). C'est un grand melting-pot des genres fantastiques. L'ouverture, plus technoïde dans un premier temps, puis assez sombre par la suite, tend vers le fantastique pour enfants, voire l’horreur pour enfants (séquence du bus, la plus réussie d'ailleurs). En gardant une nette dominante apocalyptique pour la thématique, Miike oriente son film par la suite comme étant clairement un métrage destiné aux focaliens en culottes courtes.

Deuxième caractéristique : la surcharge du film. THE GREAT YOKAI WAR a bénéficié d'un gros budget. Lumières riches et variées, des effets spéciaux qui débordent de chaque photogramme, beaucoup de décors, encore plus d'images de synthèse, et une panoplie de monstres gentils absolument ahurissante, et je pèse mes mots. Je ne sais pas si le film est assez populaire au Japon pour permettre la vente de produits dérivés, mais si c'était le cas, la concurrence peut aller se rhabiller. La galerie est impressionnante. C'est simple, on a l'impression d'être coincé pendant deux heures dans le bar de STAR WARS, en dix fois plus outrancier et hystérique ; il doit y avoir, sans rire et au bas mot, trois ou quatre cents monstres différents dans le film ! C'est complètement hallucinant. Ils suivent la veine comique, pokemonienne et fantastique du film en arborant toujours un look complètement improbable (voir les exemples plus haut). En général, pour des yeux adultes et occidentaux, ils sont d'une laideur phénoménale (bien que bien foutus en quelque sorte ; c'est un jugement esthétique, pas technique), certains m'ayant paru comme quasiment "dégoûtants", à l'instar de ce parapluie à grande langue dont la débilité, l'aspect, et le comportement me font absolument froid dans le dos. Miike en a les moyens, et livre en ce sens un film assez ultime car, à moins d'augmenter la durée, on voit mal comment un film live (et même d'animation) pourrait battre une telle galerie de tronches qui semble s'étendre à l'infini.
Le reste du film est un peu à leur image. C'est la surenchère de plans, la surenchère scénaristique et la surenchère visuelle qui priment. Ça part dans tous les sens, c'est foutraque et c'est tout sauf sobre. Si l'histoire semble suivre une ligne narratrice des plus classiques, l'ambiance générale est largement foisonnante, délirante et étouffe-chrétien. C'est le chaos pendant près de deux heures. Ça hurle, ça crie, ça rie et ça fait des effets spéciaux jusqu'à plus soif. Baroque  et délirant, THE GREAT YUKAI WAR est complètement exubérant et requiert du coup une sacrée endurance pour le spectateur !

Le film se permet quelques autres audaces. Les débrayages sont parfois inattendus et iconoclaste. [Soit le son hurle, 95% du temps, soit des silences ; le film est quasiment uniquement composé de saynètes, mais peut se permettre de s'arrêter en huis-clos pendant dix minutes !] On trouve également des clins d'œil plus adultes, qui tournent souvent autour de la sexualité, ou qui renvoient aux faits de sociétés japonais (un des monstres-esprits est une femme suicidée avec son enfant mort dans le bras !). Sans que ces clins d’œil soient relayés d'ailleurs, le film préférant nettement un discours écolo et militant teinté aussi de politique (remarque étrange sur le fait que les japonais aient rejeté les "autochtones", que je ne suis pas sûr d'avoir comprise, d'ailleurs). Polluer, c'est mal, la surconsommation tuera le monde (ce qui est gonflé quand on voit comment le film incarne et vante la sur-technologie ! mouais...), l'indifférence des humains les mènera à l'apocalypse, et ceux qui ont gardé leur âme d'enfants seront sauvés ! C'est quand même extrêmement plan-plan et très moralisateur, pas très loin par exemple, mais à la sauce branchée cette fois, des discours d'une Nana Mouskouri ("petit tambour, na-na-nana-na...") ou mieux, d'un Bernard Minet ("Nous allons changer tout ça !").
On remarque aussi  une haine féroce envers les "impies" qui maltraitent les objets et polluent la planète (c'est-à-dire vous et moi ! C'est agréable !). En tout cas, la production a bien calculé la chose. Imposer un film avec autant d'effets spéciaux et avec une telle richesse alors que le contenu, très ciblé, s'adresse aux gamins monstrophiles, impose à la fois le gage "délirant" et de "sérieux" de l'entreprise, double étiquette bien paradoxale, mais maline.

Si l’on met les mains dans le moteur, la note est plus sévère. Comme je l'ai dit plus haut, la photo est assez riche. [En plus, nous avons vu le film dans une copie et une projection magnifiques, comme rarement, ce qui prouve bien que le soin apporté aux copies d'exploitation normale que nous voyons toute l'année est désastreux ! C'est du soigné en quelque sorte, bien que ce soit le bordel intégral et que les techniques d'effets spéciaux se superposent ! Malheureusement, esthétiquement, cette photo est absolument à l'avenant du reste : bourrative et d'une laideur bariolée absolument étonnante, qui peut fatiguer les plus endurants d'entre nous ! Dieu que c'est laid ! Une horreur ! Le son hurle quasiment tout le temps et essaie le plus possible de relayer par la musique notamment, mais aussi par le dialogue et les bruits d'ambiance, une volonté de tout-narratif et de tout-explicatif bien désagréable, mais qui fait partie des canons du genre (on répète et dissèque énormément les informations dans les dessins animés japonais, de télé par exemple...).
Côté montage, c'est cohérent aussi. Ça coupe dans tous les sens, et le rythme, quoique effréné et hurlant, devient rapidement monotone. Rapide mais monotone. [Rappelons ici aux réalisateurs soucieux de donner du rythme à leur film que le rythme est une question de nuances et de saillies : on peut faire un film lent mais qui soit haletant, comme faire un film rapide, saccadé, qui soit monotone, comme ici !] L'échelle de plans n'a pas énormément d'expression ni de logique. Le cadre reprend l'esthétique générale, assez dégoulinante. Bref, c'est hystérique et laid ! Il y aura un passage au dessus de la moyenne, très nettement : celui du bus (où il y a une sacré erreur d'effet spécial, d'ailleurs : sauras-tu la retrouver ?). Là, le film est vraiment plus sombre et assez drôle. Un autre plan (dans la première séquence onirique avec les maisons enchâssées : un plan en grande plongée et en plan de demi-ensemble dont la perspective et l'échelle viennent bousculer la logique de la séquence), bien amené. Pour le reste, tout cela n'a pratiquement aucun intérêt. Les plans deviennent plus larges quand les effets spéciaux l'exigent et c'est strictement tout. Sinon, bonjour le festival de plans rapprochés. Mouais.

Les critiques dialecticiens seront ravis des clins d'œil adultes du film, et vont pouvoir y aller de leur petite théorie sur le film qui forcément ne sera "pas dupe" et même "sombre". Pour les autres, on regrettera les effets de surenchère, l'esthétique affreuse et les monstres qui font mal aux yeux (et même au cerveau pour certains ; c'est sur ce point, et très largement, que le film est largement le plus pénible). Loin d'être révolutionnaire dans l'écriture, pas personnel pour un sou dans sa mise en scène, THE GREAT YUKAI WAR se révèle même antipathique par endroits, par son discours haineux et moralisateur qui, d'une autre manière que les films pour enfants habituellement, mais quand même, n'a rien à envier à des Walt Disney et consorts. Ici, la haine a remplacé les bons sentiments, mais c'est toujours aussi plat et univoque.

Quant à moi, il faudra que je vérifie avec les polars de Miike. Car pour l'instant, et vu de l'extérieur, voici un réalisateur qui me paraît largement surestimé.

Tranquillement Vôtre,

Dr Devo.
 

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Samedi 2 septembre 2006 6 02 /09 /Sep /2006 18:39

Publié dans : Pellicula Invisablae
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