HALLOWEEN de John Carpenter (USA-1978) : Dérivés, suiveurs, et dégénérescence du genre Slasher

Publié le par Le Marquis

(photo: "The way we weren't is what we become" par Dr Devo, d'après une image de HALLOWEEN de John Carpenter)

 

 

 

 

AVERTISSEMENT: Le Marquis nous a préparé un formidable article sur HALLOWEEN, le film sublime du grand Carpenter. C'est un film important à nos yeux, et c'est pourquoi je me permets cet avertissement. Dans un paragraphe, Le Marquis dévoile des éléments de la fin du film. Ils nous prévient et j'ai même souligné sa phrase d'avertissement. Si tu n'as pas vu le film, s'il te plait, ne gâche ton futur plaisir. Ce film est hallucinant, joue avec simplicité et rigueur sur un trame très fine... Ça serait dommage. Donc quand tu entends la clochette, ou quad tu vois la phrase soulignée, passe directement au paragraphe suivant, que j'ai bien séparé comme il faut!

Dr Devo.  

 

 

 

 

Interné dans son enfance après avoir poignardé sa sœur une nuit d’Halloween, un psychopathe s’évade de l’hôpital psychiatrique et retourne dans la petite ville où il a grandi. Une poignée de baby-sitters font en faire les frais alors que son médecin-psychiatre tente en vain d’alerter les autorités.

C’est sur ce sujet simpliste et minimaliste que John Carpenter va réaliser l’un de ses plus gros succès public, se faire un nom et signer l’un de ses films les plus maîtrisés. HALLOWEEN est aujourd’hui un classique incontournable du cinéma fantastique. Instigateur d’un nouveau sous-genre, le slasher type VENDREDI 13, l’original vaut infiniment mieux que les innombrables copies, tout simplement parce qu’aucun slasher n’a bénéficié d’une mise en scène aussi talentueuse, épurée et puissante. Le tueur,  Michael Myers, est peu montré mais reste omniprésent à l’écran par le biais de la musique obsédante composée par Carpenter, et d’un jeu inégalable et brillant sur le cadrage. Superbement photographié, le film bénéficie en outre d’un sens de l’atmosphère assez spectaculaire auquel le film doit probablement sa popularité, atmosphère constamment renforcée par la présence en fond sonore de vieux films d’épouvante (LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE, PLANETE INTERDITE) diffusés par la télévision pendant les deux-tiers du métrage. Le mouvement du film est en outre fascinant ; la première heure semble n’être qu’une préparation pour le tueur masqué, un dispositif pour la mise en scène de la dernière partie – dont on ne peut tirer une ou plusieurs scènes spécifiques : les trente minutes sont anthologiques. C’est dans cette dernière partie hallucinante que le film bascule dans un fantastique onirique profondément singulier, derrière une conclusion faussement anodine et extrêmement dérangeante. Une conclusion qui ne sera pas comprise par les exploitants du filon, adoptant le gimmick du tueur masqué increvable en vidant l’idée de toute sa substance.

 

Mais HALLOWEEN II ne fait pas mieux, loin de là. On a trop peu souligné l’incohérence et la bêtise de cette prolongation commerciale du film de Carpenter, je ne vais pas m’en priver ici : faites quand même attention, parce qu’à ce stade, je raconte la fin. Au début d’HALLOWEEN, le tueur, c’est Michael Myers, un fou évadé d’un asile, et rien de plus. Son médecin (Donald Pleasence) se comporte de façon obsessionnelle et presque névrotique, et passe pour un illuminé auprès du shérif du patelin, peu sensible aux arguments du bonhomme sur le fait que l’assassin est « le mal à l’état pur ». Aux yeux du flic, le docteur est paniqué et en rajoute inutilement. Michael Myers est muet, le plus souvent inerte dans le plan, et porte un masque, un visage blanc dénué de toute caractéristique définie ; c’est une forme, une coquille vide, un pantin, un réceptacle encore vide. Le scénario se concentre vite sur un groupe d’adolescents très VENDREDI 13 avant l’heure, mais Carpenter veille à présenter des personnages soigneusement définis et correctement interprétés. Le récit se focalise plus précisément sur le personnage de Jamie Lee Curtis (débutante et parfaite), une jeune fille plus timide que ses copines, plus réservée, plus mature, intellectuelle, mais également impressionnable, malléable et, pour tout dire, un peu coincée. Chargée de garder deux enfants pour la soirée, elle tente de calmer leur peur panique du croque-mitaine. Lorsqu’elle est confrontée au tueur masqué, sa frayeur va devenir tout aussi enfantine et presque régressive, exactement au point où le récit bascule dans l’insolite, le tueur refusant de mourir. Car à cet instant, Michael Myers n’existe plus, la « Forme » (comme le surnomme Carpenter) avance avec détermination vers un objectif tacite qui tient entièrement dans le statut de réceptacle, d’enveloppe sans visage qu’il s’est construit ; il ne s’interrompt d’ailleurs qu’à une seule occasion, lorsque Jamie Lee Curtis lui arrache son masque et que Carpenter nous dévoile son visage : son geste réflexe est de le remettre dans l’instant, dans la mesure où son identité, son profil de fou évadé, de tueur au couteau, doit disparaître. Le médecin survient et le crible de balles : il s’écroule. Alors que Jamie Lee Curtis demande au médecin si « c’était le croque-mitaine », celui-ci confirme et se retourne pour voir le corps. Mais le corps a disparu. Et là, ouvrez vos yeux et surtout vos oreilles. Pendant tout le film, Michael Myers a semblé hanter le décor, emplissant le film de sa présence suggérée ou subtilement dénoncée par le cadre. Lorsque son corps disparaît, le médecin est pétrifié, et Jamie Lee Curtis fond en larmes sans avoir besoin d’en être informée : Michael Myers est effectivement devenu le croque-mitaine. Carpenter sature les derniers plans du film de sa respiration rauque qui se fait entendre dans chaque coin des décors visités pendant le métrage, il suggère clairement son ubiquité, et dévoile sur le fil la nature fantastique de son sujet. Le croque-mitaine est partout et nulle part, ce n’est plus un tueur fou, il n’est plus « l’incarnation du mal » ou de la peur que craignait Donald Pleasence, il est, littéralement, devenu le mal, une sublimation des terreurs enfantines. La puissance évocatrice de ce dénouement confère ainsi une réelle poésie à un film par ailleurs exemplaire et insurpassable dans l’agencement du suspense, dans l’utilisation sèche et assez stupéfiante du cadre et du montage. Impressionnant, intelligent, c’est avec FOG et PRINCE DES TENEBRES l’un des plus beaux films de Carpenter.

 

 

 

 

Alors bon, évidemment, HALLOWEEN II (réalisé par Rick Rosenthal, un esthète à qui l’on doit LES OISEAUX II) fait très mal : le film démarre à l’instant où le premier s’achevait, et nous montre Michael Myers qui se relève et part bon pied bon œil trucider les voisins, comme ça, pour faire genre. Déni total de la belle conclusion du premier opus, ici on atterrit lourdement sur le plancher des vaches, Michael Myers redevient ce qu’il restera désormais pour le pire, c’est-à-dire un psychopathe de plus dans un genre déjà saturé à l’époque. Et histoire de bien aplatir l’originalité de son prédécesseur, le scénario (co-écrit pourtant par un Carpenter peu convaincu qui a refusé d’en assurer la mise en scène) introduit cette idée stupide, donner un motif au tueur masqué : en fait, Jamie Lee Curtis, c’est sa sœur cachée !!! Elle en est la première surprise, la pauvre chérie : c’est une bonne façon d’anéantir tout l’intérêt du personnage. Ni meilleur, ni pire que n’importe quel slasher de l’époque (TERREUR A L’HÔPITAL CENTRAL est d’ailleurs largement mis à contribution puisque Michael Myers poursuit Jamie Lee jusque dans la chambre où elle est hospitalisée), HALLOWEEN II trébuche point par point sur tout ce qui faisait le sel de l’original (le film étant piètrement cadré et monté) et sombre régulièrement dans la parodie involontaire. Il faut voir la grimace que fait John Carpenter quand on mentionne ce film, il avoue bien volontiers avoir honte d’y être associé et ne cache pas son agacement face aux rumeurs selon lesquelles il aurait réalisé certaines séquences (rumeurs démenties par lui, mais aussi par Jamie Lee Curtis et par Donald Pleasence).

 

En comparaison, alors que HALLOWEEN II a été reçu (trop) poliment, HALLOWEEN III a subi une volée de bois vert assez injuste. La logique de la suite est une logique perverse. Tout le monde s’accorde à dénigrer les séquelles, toujours perçues comme moins fortes que l’original. Mais paradoxalement, les spectateurs se montrent incroyablement intolérants si une séquelle s’oriente dans une autre direction. Carpenter souhaitait avec le 3e opus poursuivre la série en ne gardant que le contexte de la fête d’Halloween, support d’histoires possiblement variées, d’approches différentes à chaque nouvelle suite. Oui, mais personne ne lui a pardonné l’absence de Michael Myers, qui allait par la suite revenir dans des séquelles (4,5,6,7…) de plus en plus dérisoires. Le film de Tommy Lee Wallace (spécialiste des suites casse-gueule et ami de Carpenter) conserve aujourd’hui sa réputation de navet. Sans atteindre les cimes du 7e Art, loin de là, l’accueil qui lui a été réservé n’en est pas moins salement injuste. Le récit s’avère en effet plutôt original et inattendu, aborde des thèmes peu exploités du cinéma fantastique, prend des risques qui s’avèrent parfois payants, quand l’atmosphère, souvent dérangeante, prend forme, quand une idée aboutit, quand une séquence désarçonne et séduit, quand le suspense devient tangible. Handicapé par une interprétation souvent maladroite, HALLOWEEN III est une œuvre inégale mais réellement attachante, et, s’il faut que quelqu’un le dise, aussi bancale soit-elle, c’est la meilleure et la seule suite valable du chef d’œuvre de John Carpenter.

Je ne dirai rien de plus de la suite des événements, pour cause d’ennui profond provoqué par les suites que j’ai eu l’occasion de voir, oscillant entre molle banalité et ringardise caractérisée, sans le peps 80’s de la série tout aussi crétine mais plus typée des VENDREDI 13. Je n’ai pas vu HALLOWEEN VI (mais je m’en fous comme de ma première couche) ni HALLOWEEN VIII ( ? – celui avec la télé-réalité, j’ai vraiment la flemme). J’ai vu en salles le grand come-back du désastreux HALLOWEEN, 20 ANS APRES, un calvaire pour qui adore le premier HALLOWEEN et l’a visionné une bonne cinquantaine de fois comme c’est mon cas. Mais je dois signaler au moins trois anecdotes. La première, c’est la mauvaise foi du producteur de HALLOWEEN, Irwin Yablans, qui accuse Carpenter de s’être attribué le mérite du film alors que c’est Irwin qui avait eu l’idée du sujet de départ, initialement intitulé THE BABY-SITTER MURDERS ; relisez le résumé en haut de page. Oui, c’est Irwin Yablans qui est à l’origine de ce concept révolutionnaire. Le pauvre gars n’a pas l’air de soupçonner une seule seconde que la qualité du film de Carpenter, c’est sa mise en scène et son traitement brillant de ce point de départ inepte. La seconde, c’est l’exploitation dans SCREAM de l’image et de la bande-son de HALLOWEEN, que les jeunes se projettent en vidéo dans la maison ; rien à en dire, et cet empreint est utilisé relativement intelligemment, mais je me pose juste une question un peu délicate : je me demande comment « passe » HALLOWEEN, œuvre très formaliste, totalement dénuée de gore ou de second degré, auprès du public d’aujourd’hui. Mais d’ici à ce qu’ils nous en fasse un remake, de toute façon… Dernière chose : regardez la séquence où Jamie Lee Curtis est sur le point de découvrir les corps de ses amis dans une chambre de la maison d’en face, cette scène où elle monte lentement les escaliers, angoissée. (…) Bon, c’est fait ? Maintenant, allez jeter un œil sur la scène identique de TWIN PEAKS, FIRE WALK WITH ME, lorsque, sur le point de tomber nez à nez avec son Horla personnel et attitré dans sa chambre, Laura Palmer monte lentement les escaliers, angoissée. (…) Etonnant, non ? Si vous n’avez pas de copies de ces deux films et que vous voulez jouer vous aussi, tapez vous sur les doigts parce que vous devriez déjà les avoir.

 

Le Marquis.

Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés: cliquez ici!

Publié dans Corpus Analogia

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

felson 01/12/2006 00:51

(Le) Marquis, un grand coup de chapeau pour votre excellente analyse du classique de Carpenter. Le film va bientôt faire l'objet d'un remake que réalisera Rob Zombie (un remake que tu as anticipé à l'avance dans ton article... mais bon, tôt ou tard, ça devait arriver) et j'aimerais savoir ce que tu en attends. Pas grand-chose, j'imagine...
J'aimerais aussi, surtout, avoir ton point de vue sur les deux autres films de Carpenter qui t'ont touché au plus profond, à savoir FOG et PRINCE DES TENEBRES. Ce sont en effet deux films absolument terrifiants, à couper le souffle, réalisés et racontés de manière terrassante. Il faut surtout les voir en VO pour en apprécier les contenus et toute leur richesse. Cependant j'aimerais quand même voir sur ce site - de ta part, bien entendu - des critiques detaillées sur ces deux films.

leon 24/05/2005 14:52

ah oui c'est ça ! mosquito coast !

Uso Dorsavi 22/05/2005 14:21

Souvenir mou, effectivement, je préfère celui avec les moustiques géants.

Dr Devo 22/05/2005 12:17

Leon parle de Mosiquito Coast de Peter weir, assez splendouillet dans mou souvenir!

Dr Devo.

Balibaloo destroy me, I wanna be dirty 22/05/2005 12:11

Non non, Mosquito avec Gunnar Hansen (Massacre à la tronçonneuse), et des tas de moustiques géants qu'on dirait dessinés directement au Bic sur la pellicule (si les gros moustiques en latex en taile "réelle" sont déjà impayables, les plans éloignés de vols de moustiques sont également extraordinaires). Un autre nanar, mais qui n'a jamais dû sortir en salle celui-là.