TOM ET BARRY, FRÈRES DE SANG, de Louis Pepe et Keith Fulton (UK, 2005) : Dead Rangers, bières tiédasses, musique et petites pépées…

Publié le par Dr Devo

[Photo: "Naissance d'une Notion" (Le Marquis)]
Chers Focaliens,
 
De retour au bercail, même pas le temps de poser son sac, car les affaires continuent. On revient quelques instants sur les beaux moments offerts par l'Étrange Festival (qui se déroule à Paris jusqu'au 12 septembre).
 
Si leur premier film, largement surestimé, était quand même regardable, Keith Fulton et Louis Pepe changent leur fusil d'épaule, et en même temps, pas tout à fait, avec ce TOM ET BARRY, FRÈRES DE SANG, titre un peu débilosse, bien loin de l'extraordinaire beauté du titre original : BROTHERS OF THE HEAD. En effet, leur premier film, LOST IN LA MANCHA, beau succès modeste, racontait en temps réel les déboires de Terry Gilliam, et surtout de son équipe, sur le tournage, avorté pour de multiples raisons (dont, à mon humble avis, un horrible assistant-réalisateur). Ce documentaire, bien moins passionnant que prévu, pâtissait sans doute de certaines clauses légales (la production essayait de faire marcher les assurances à l'époque), et du coup, des questions primordiales et dérangeantes n'étaient pas abordées. Après tout, les deux compères ont dû être eux aussi bien marris (excellent pour faire chauffer plein de choses, pourtant) d'assister à la catastrophe qui les emmenait bien loin de leur travail de départ, et pour cause...
 
BROTHERS OF THE HEAD se présente comme un documentaire qui revient sur un fait méconnu de l'histoire du rock. Tom et Barry Howe sont de grands adolescents, et nous sommes dans l'Angleterre des années 70. Les deux frangins ne sont pas seulement jumeaux mais carrément frères siamois, reliés par un impressionnant mont de chair qui les lie par la poitrine, chose assez cinématographique !
Nos deux gars, un peu sauvages, et même carrément, sont quasiment "achetés" par un magnat de l'industrie discographique qui voit là l'occasion de faire un coup médiatique, histoire de se remettre après le coup du destin qui s'est abattu sur un autre groupe sur lequel il fondait énormément d'espoirs, détruits en plein vol par le chanteur qui n'a rien trouvé de mieux que de noyer sa voiture et son propre corps dans un réservoir d'eau (rigolo !). Les deux frangins ne sont pas musiciens, n'y connaissent rien du tout, mais le prix offert à leurs parents pour les "élever" (dans tous les sens du terme) est suffisamment intéressant. On sépare les siamois (ha-ha-ha !) de leur famille pour les enfermer dans un grand château où ils vont être obligés d'apprendre la musique, puis de composer. La vie se fait en vase-clos, entourés de quelques musiciens, de prof de musique, et surtout d'un superviseur payé par la maison de disque. [Ah, c’est la Star Academy, alors ! NdC]
Récalcitrants dans un premier temps, les siamois finissent par se prendre au jeu sans rien renier de leur mystère et de leur caractère bien trempé. Ils se mettent même à composer. Petit à petit, l'idée de départ s'incarne, et le groupe est en train de passer du statut de concept marketing à celui de réalité tangible. Ils finissent par faire leur trou, ce qui n'est pas sans poser de problèmes.
Le film est un recueil de témoignages de ceux qui les ont croisés à l'époque, mais aussi un montage d'images. Car en effet, dans leurs moindres déplacements, à tous moments, presque 24 heures sur 24, un documentariste suivait les deux rockers, et il a tout filmé !
 
Bah, décidément, ils aiment le documentaire, nos amis Fulton et Pepe ! Quoique, documentaire, c'est vite dit. Il faudrait plutôt parler de mockumentary, genre anglo-saxon qui consiste à faire de faux documentaire qui cachent en fait de vrais fictions (FORGOTTEN SILVER de Peter Jackson) ou qui font un peu les deux (PUNISHMENT PARK, le fabuleux film de Peter Watkins).
BROTHER OF THE HEAD est bien un vrai-faux doc, ce que je ne me permettrais pas, bien évidemment, de critiquer. La présentation est effectivement celle d’un documentaire : témoignages divers (dont celui de Brian Adliss, l’auteur de SF dont le film est l’adaptation du livre, ou encore Ken Russell qui est, rappelons-le, un des trois ou quatre plus grands réalisateurs vivants, ou encore des acteurs qu jouent « à être » Bidule ou Machin). À chaque témoignage, un petit sous-titre vient nous rappeler l’identité de l’intervenant et son rôle dans l’affaire. Le cas de Ken Russell est intéressant, car le réalisateur est censé ici avoir tenté de faire un film sur les deux frangins, film dont on verra d’ailleurs quelques extraits, qui n’ont ostensiblement pas été réalisés par Russell (et qui sont assez anodins, à l’exception de l’ouverture et d’un joli plan avec les deux frères alors enfants en train de faire des trucs bizarres à l’extérieur de la maison !).
Pepe et Fulton (les deux font la paire-euh !, comme dirait le Marquis) poussent le bouchon encore un peu plus loin en intégrant carrément cette histoire assez abracadabrantesque de documentariste suivant les deux frères tout au long de leur carrière, même dans les moments les plus intimes, dispositif qui rajoute un tiroir supplémentaire (en 8mm) dans le tiroir.
 
Belle idée en tout cas. Le côté fabriqué, inventé pour le marketing du groupe des deux frangins, rajoute une touche surréaliste et triste au film. Les deux ne sont pas maîtres de leur destin biaisé, et vont freiner des quatre fers avant de reprendre les choses en main, et n’en faire quasiment, et autant que cela soit possible, qu’à leur tête justement. L’entame du film est donc très agréable, et semble promettre une long-métrage aux multiples tons, un peu loufoque, mais aussi grave, chronique d’une tragédie annoncée. Les multiples tiroirs de la narration rajoutent encore à ce sentiment de patchwork brouillant les pistes. Le début de l’histoire, l’achat des deux frères contre un contrat de musique, est tellement improbable qu’on se demande assez vite ce qu’elle cache. La personnalité des jumeaux et leur infirmité extraordinaire qui modifie chaque moment de la vie ordinaire font le reste. Le film crée facilement l’attente. Notamment grâce à la musique, sorte de punk-rock basique et tout à fait classique, sans intérêt réel mais aussi sans la prétention propre au cinéma quant il s’agit de créer de la musique dans l’univers d’une fiction. Le charme vient aussi sûrement du fait qu’on ne sait pas de quoi parle le film : la naissance d’un groupe de rock ? L’étude d’un phénomène marketing ? Une rétrospective sur l’histoire du groupe ? Une enquête sur un fait divers bien plus sordide ?
Puis on s’aperçoit également que le couple de jumeaux nous appelle mystérieusement. On a envie de savoir. Comment font-ils, eux qui sont siamois ? Comment font-ils pour jouer, pour se mettre en colère, pour s’habiller, pour montrer ou cacher l’excroissance qui les lie ? Comment ça se passe ? Et comme on parle de rock n’ roll, bien sûr, on en vient assez facilement à la question : comment ça se passe pour les choses de l’amour et du sexe ? Ce à quoi le film répond de biais, bien que le sujet soit traité. Une fois ce premier suspense résolu, on se dit qu’un jour ou l’autre, tout cela prendra fin et on comprend le but du film : l’image de frères siamois attachés est la parfait incarnation du groupe rock historiquement, qui risque la mort des deux artistes, ou de l’un d’entre eux (mais alors lequel ?), si on sépare les membres du groupe. Le cordon de chair qui les fait siamois incarne parfaitement la principale cause d’anéantissement d’un groupe rock (historiquement) : la séparation, le split. Si le film continue de jouer avec cette idée, sans vraiment la dire mais en l’utilisant de manière quasi inconsciente ou abstraite, ça va être sympa, se dit-on…
 
Malheureusement, la question du cordon monstrueux des deux frères sera aussi abordé, de manière assez frontale et métaphorique mais pas forcément dans la perspective rock de l’ensemble. Plutôt dans la perspective scénaristique, et sans vraiment d’enjeux. Ensuit, il suffit de « laisser refroidir » et d’attendre le bon moment pour couper le dit cordon. À ce moment-là, le film révélera qu’il n’est pas un film rock, malgré les nombreux extraits de concerts (filmés de plus en plus, au fur et à mesure, de manière uniforme, malgré l’assez joli mixage), malgré le sujet, mais une métaphore pour le film, pour le scénario, pour l’art et donc pour l’exemple ! Quel dommage ! L’intention est d’autant plus évidente qu’ensuite, une fois la question ombilicale abordée, le film devient carrément plus grave, voit disparaître toute sa fantaisie (pourquoi n’avoir pas gardé l’humour et l’exagération du début, en continuant avec ce drame qui apparaît environ 45 minutes avant la fin ?), et donc le joli ton ambigu du début (que raconte-t-on, et non pas est-ce vrai ou faux ?) devient curieusement univoque. Alors apparaissent les coutures, et les plus grandes maladresses du film : son absence complète d’humour, l’aspect parfois maladroit de son scénario (le personnage de la petite amie déstabilisatrice dont le statut est bougrement ambigu, mais dont les deux réalisateurs ne font absolument rien au final), l’exploitation du « good twin/bad twin » exprimée déjà 100.000 fois au cinéma et ici traité sans nuance, et surtout l’aspect de plus en plus répétitif de la mise en scène dans cette deuxième partie sans rythme et sans enjeux, la faute se partageant entre une mise en scène qui effectivement se relâche sans transformer l’essai du scénario de la première partie, et de l’autre la faute à un scénario qui n’a strictement plus rien à dire ensuite, sinon à enfiler les petits clichetons tranquillement. On est loin en tout cas du petit ton iconoclaste qui commençait à s’installer dans les premières minutes, et de toute façon bien loin des possibilités d’un tel sujet et de son contexte.
 
Dommage car le film de nos deux compères anglais contient pas mal de qualités : cadrage tout à fait correct (en 1.85 pourtant), lumière travaillée et plutôt belles, deux très bons acteurs principaux, un bon mixage des parties concert, etc. Et ce avec peu de moyens et avec humour quelquefois. Malgré tout, en voulant faire déboucher le film sur quelque chose de moins abstrait et de plus convenu (étanchéité de la «réalité » et des « séquences oniriques », refus de l’abstraction, refus de faire fissurer le dispositif, peur de surprendre généralisée). On reste sur l’image de ce personnage féminin principal qui reste là, planté avec un magnétophone débarqué d’on ne sait d’où, et qui fait entendre la voix des deux siamois disparus. Cette scène splendouillette et archi-usée représente bien le film : elle n’avait rien à faire là, ne rajoute rien au film, et le faire basculer du côté du mélo le plus tristement attendu. De plus, on a bien cette impression-là, nous spectateurs : assister au film sur un vieux magnétophone, là où on s’attendait à rencontrer les deux frangins en personne.
 
Malgré un joli projet et une sublime métaphore rock, le film est beaucoup moins punk que ces deux héros, et semble bien terne et sans personnalité particulièrement forte. On a vu et on voit souvent film plus infamant, mais on frissonne quand même devant la volonté des « jeunes » réalisateurs de vouloir faire des choses si sages (en rendant hommage à Russell en plus !). Dommage, car ici et là, sur le plan esthétique, et même si le montage ne casse pas trois pattes à un canard, le film avait quelques qualités…
 
Mais alors, Docteur, me diriez-vous, c’est quoi ces histoires ? Tu dis que l’Étrange Festival, c’est le top, et en même temps, tu dis que BROTHERS OF THE HEAD, est encore un film raté ! Ouais, ouais… Attendez de voir la suite, et accrochez vos ceintures car les choses sérieuses approchent…
 
Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Pellicula Invisablae

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neige 14/08/2009 09:37

je n'ai toujours pas compris si l'histoire est vraie et si on les a séparés... Les comédiens sont des faux siamois j'imagine ?

Le repassant 11/09/2006 15:21

Curieux, moi j'ai toujours suspecté les producteurs français, pas franchement passionnés - à la visu de Lost in la Mancha, d'être les coupables.
 
Paraitrait que certains relanceraient le projet auprès de la compagnie d'assurance allemande qu'a les droits du films.

Le Marquis 09/09/2006 13:14

SOEURS DE SANG en salles... Je suis jaloux !

Dr Devo 09/09/2006 07:06

Cher Marquis, je n'ai pas vu les frères Falls. ceci dit ça tombe bien car SOEURS DE SANG (On dit SISTERS même en français mainteant, ai-je remarqué...) passe à l'étrange festival! Les Focaliens ne l'ayant pas vu vont se précipiter et boire ça comme du petit lait.Bon Appétit bien sûr!Dr Devo

Le Marquis 09/09/2006 00:18

Ce que tu dis de ce film (que je n'ai pas vu) me fait énormément penser à ce que j'ai ressenti en voyant LES FRERES FALLS de Michael Polish. Le sujet est fascinant, et son approche dans la première partie intriguait, mais le film s'essouflait ensuite et se terminait vraiment en eau de boudin avec une dernière ligne droite plate et mélodramatique... Dans le genre, mieux vaut sans doute revoir SOEURS DE SANG ou BASKET CASE.