Chroniques de l’Abécédaire, épisode 10, première partie : Des liens sacrés unissant dans les ténèbres du jugement un homme sans argent à des poupées tueuses naviguant selon des préceptes Sadiens.

Publié le par Le Marquis

(Photo : Quatre saisons, plus rien à me mettre - Le Marquis)
 
 
Plus vite, plus tard, plus loin, la rentrée nous happe prestement et nous plonge sans ménagement dans un rythme harassant qui ralentit – hélas – celui des visionnages chez un énergumène comme moi, trop habitué ces dernières semaines à s’installer encore plus confortablement devant un quatrième film à cinq heures du matin… Et les travaux indirectement liés à la conception du prochain numéro de la Revue du Cinéma, auquel je risque fort de ne pas avoir le temps de participer cette fois-ci, viennent combler les fins de journées par de nouvelles besognes, d’où un rythme plutôt calme sur le site ces derniers jours : pas d’inquiétudes, tout va rentrer dans l’ordre, avec aujourd’hui le nouvel épisode des Chroniques de l’Abécédaire, chantier perpétuel qui n’est délaissé que ponctuellement, et toujours à contre-cœur. Mais avant d’aborder la première partie de cette sélection estimable, qui ne comporte d’ailleurs pas ses titres les plus intéressants, je glisse comme à mon habitude deux mots sur les à-côtés cinématographiques.
Tout d’abord pour vous donner très brièvement mes impressions sur le nouveau long-métrage des talentueux frères Quay, L’ACCORDEUR DE TREMBLEMENTS DE TERRE, découvert en avant-première dans mes contrées : sa vision est plus que recommandable, et je vous enjoins à faire le déplacement si la distribution permet au film d’arriver jusqu’à votre palier, surtout si vous ne connaissez pas l’œuvre poétique et expérimentale des deux cinéastes. C’est un film plastiquement superbe, et si sa narration m’a paru assez inégale (tassements et longueurs – ou langueurs – après une introduction fulgurante et avant une dernière partie abstraite et mélancolique très attachante), le film sort véritablement des sentiers battus et propose une expérience de cinéma d’une indéniable valeur. Je regrette tout de même ce sentiment de légère déception après une si longue attente : le film s’empêtre parfois dans des redites thématiques et esthétiques qui ne font qu’égaler la teneur de leur splendide premier film, L’INSTITUT BENJAMENTA (1995, avec la fascinante Alice Krige), sans vraiment y apporter une réelle nouveauté. C’est très beau, vraiment, ceci dit : si vous n’avez jamais vu le premier long-métrage des Quay, la découverte de leur univers devrait vous transporter.
Par ailleurs, je signale, avant de poursuivre, la parution en DVD de deux films qui comptent parmi mes titres préférés : LES INNOCENTS, de Jack Clayton, d’après Henry James, est à la fois une adaptation d’œuvre littéraire absolument remarquable, et un film fantastique parfait, saisissant et inoubliable. Quant à LA NUIT DE L’IGUANE, lui-même adapté de Tennessee Williams, dont je ne suis pourtant pas un inconditionnel (pas plus que je ne le suis envers John Huston), c’est une œuvre grave, poétique et attachante qui, à l’époque, m’était allée droit au cœur ; peut-être est-ce en partie lié à ma fascination pour ce que j’appelle les films d’escale, mais la mise en scène brillante et la formidable présence de Deborah Kerr (qui illumine également LES INNOCENTS sur un registre plus trouble et torturé) y sont certainement pour quelque chose.
Mais revenons-en à l’affaire qui nous préoccupe aujourd’hui, puisqu’il s’agit tout de même du dixième épisode des Chroniques de l’Abécédaire (joyeux anniversaire ?), et nous attaquons très fort avec une note qui en contrariera peut-être quelques-uns sur les entournures, il s’agit, bien sûr, d’un film en A comme…
 
L'ARGENT, de Robert Bresson (France / Suisse, 1983)
Robert Bresson, Robert Bresson… Encore un sur lequel j’avais jusqu’à présent fait l’impasse, et c’est à Tchoulkatourine, je l’en remercie encore, que je dois cette découverte qui, même si elle ne m’a pas vraiment transporté, m’a tout de même davantage intéressé que les deux films prêtés par le même pourvoyeur, LES NUITS DE LA PLEINE LUNE et CONTE D’ÉTÉ d’Eric Rohmer – mais qu’il ne se décourage pas : si je peux survivre à WALKER, TEXAS RANGER, je peux aussi persister dans la visite de la filmographie du cinéaste, et vive l’ouverture d’esprit.
Difficile pour moi d’appréhender le cinéma de Bresson, peut-être plus encore d’en parler, tant son approche de la mise en scène est loin de mes propres affinités. Commençons par un bref rappel du sujet : un modeste ouvrier est accusé à tort d’avoir mis en circulation un faux billet, et va connaître une lente et cruelle déchéance. Ah, oui, c’est bref. Sujet éminemment social donc, qui prend vite la forme d’une démonstration parfois bien empesée : le véritable coupable, étudiant fauché et malhonnête, échappe à la justice parce que son entourage a les moyens et la place sociale leur permettant de l’épargner, en chargeant le pauvre ouvrier qui lui n’a pas forcément un statut et des ressources lui permettant de se disculper. Mais c’est précisément dans sa forme que L’ARGENT va se singulariser, à mes yeux, pour le meilleur et pour le pire.
C’est probablement sur l’interprétation que bon nombre de spectateurs risquent d’achopper. Les acteurs, amateurs, sont tous soigneusement inexpressifs, déclamant en pure récitation des dialogues monocordes et irréalistes, trop écrits (« Nie tout, en aucun cas ne cède ! »). Pas d’improvisation au programme, chaque comédien sait manifestement comment son entourage va réagir, attendant patiemment la réplique qui tarde parfois, guettant les objets, les mouvements prévus dans le scénario (un personnage attend gentiment que l’autre, qui ne s’est pas encore déplacé, vienne lui ouvrir la porte), le tout sans la moindre conviction – voir comment l’ouvrier enfermé dans sa cellule frappe la porte avec la violence d’un nouveau-né. Curieusement, en ce qui me concerne, cet aspect de la mise en scène m’a en partie séduit – tout en m’agaçant prodigieusement par instants, et j’agace depuis, quand l’envie me prend, mes interlocuteurs au téléphone en parlant Bresson. Mais le film bénéficie indéniablement de ce que cette interprétation a d’artificiel, de dévitalisé. Il y a là une intention évidente, et non pas une maladresse : les acteurs boivent dans des verres vides, et à un point crucial du récit, un personnage brandit une hache… en la tenant à l’envers ! Ces éléments, adjoints aux choix d’une mise en scène elliptique éludant systématiquement les actes de violence, désamorcent bizarrement la dureté du propos, lui conférant une atmosphère cotonneuse, factice. Épurée ? Rien n’est moins sûr, même si les décors dépouillés et la scénographie figée semblent dans un premier temps orienter le film dans cette direction. Pourtant, la mise en scène me semble au contraire très stylisée, bien qu’âpre, contrainte, anti-naturelle.
C’est d’ailleurs plus sur des questions de mise en scène que le film m’a en partie déplu. La grande rigueur du montage et des cadrages privilégie les plans fixes, le plus souvent focalisés sur les mains, les coups, l’emprise et la préhension ; l’intention est palpable de mettre en scène une série de tractations, d’échanges, de gestes vers l’autre ou vers soi même, qu’ils soient apaisants ou, le plus souvent, agressifs. Mais à mes yeux, il n’en ressort surtout qu’une théorisation sèche et un peu transparente, loin de la sensualité et du pouvoir d’évocation qui peuvent se dégager, par exemple et dans un registre en apparence assez proche, du travail d’un cinéaste comme Alain Cavalier. Je serai par contre plus sévère contre certaines séquences à la mise en scène vraiment relâchée : une séquence montre par exemple un étudiant sortir d’une salle de classe pour échapper aux questions sur la fausse monnaie. L’acteur sort en colère et d’un bon pas, mais s’arrête dès qu’il referme la porte derrière lui ; problème, on voit distinctement le sommet de son crâne par les carreaux sur la porte fermée, or dans le plan suivant, et toujours d’un bon pas, Bresson nous le montre sortir du lycée. Pour le coup, que de telles maladresses puissent relever de l’intentionnel me laisse franchement dubitatif, l’effet à l’image étant de toute façon désastreux, ce qui se marie très mal avec l’aspect vaguement crispant de l’interprétation. Ces dialogues ampoulés se font rares et tendent à disparaître dans la dernière partie du film, ce qui est assez heureux, car c’est sans doute la partie la plus aboutie : âpre, silencieuse, elle flotte dans une ambiance quasi apathique en contradiction apparente avec les actes du personnage, que n’importe quel autre cinéaste aurait tourné dans un montage « nerveux » et visuellement plus démonstratif. Sentiment surprenant sur lequel s’achève un film qui me laisse une impression aussi intriguée que mitigée, loin en tout cas de la profonde indifférence ressentie face à CONTE D’ÉTÉ – je sais, la comparaison est injuste, mais elle est contextuelle, c’est le jeu de l’Abécédaire !
 
B comme… BLOOD DOLLS, de Charles Band (USA, 1999)
Bon. L’austérité, c’est bien. Le grand n’importe quoi, aussi. Ça tombe bien, car c’est exactement ce que nous offre ce BLOOD DOLLS réalisé en personne par Charles Band, homme de cinéma précieux car il est l’un des derniers producteurs à œuvrer dans la série B, la vraie – je ne parle pas de ces films fauchés qui cherchent désespérément à ressembler à des séries A ou à des « films indépendants ». Il est régulièrement question des productions Full Moon dans mon Abécédaire (WITCHOUSE, KILLER EYE), et la bizarrerie fréquente des scénarios permet très souvent à l’amateur de passer un moment agréable.
Et c’est exactement ce que ce BLOOD DOLLS a à offrir : un spectacle branque, déraisonnable et rafraîchissant. Jugez-en plutôt : un milliardaire dont le masque dissimule une tête de la taille d’une pomme, façon BEETLEJUICE, cherche à se venger des personnes responsables de sa ruine (dont une descendante de Gilles De Rais), assisté par des poupées vivantes et meurtrières, un prêtre homme de main déguisé en clown et un majordome nain (Phil Fondacaro, aperçu dans LAND OF THE DEAD). Il garde près de lui pour son plaisir personnel un groupe de hard-rockeuses enfermées dans une cage électrifiée, qui s’occupent sous la contrainte de l’ambiance de la maisonnée (« Jouez-nous la n°7 ! ») et conséquemment de la bande originale du film.
Comme souvent dans ces productions, les effets spéciaux sont très inégaux, et il manque à ces projets dotés d’un authentique esprit bis les talents de cinéastes un peu plus probants qui leur donneraient un cachet plus percutant. Mais en l’état, et sur un plan purement artisanal, le résultat force la sympathie par son étrangeté, son humour et ses initiatives surprenantes – dont celle par exemple de proposer simultanément deux conclusions différentes en fin de métrage. Trop court pour lasser, BLOOD DOLLS ne fait pas dans la dentelle, mais s’avère très relaxant.
 
C comme… LES CHRONIQUES DE RIDDICK, de David Twohy (USA, 2004)
Mine de rien, et même s’il manque à sa mise en scène une vraie personnalité, David Twohy poursuit une carrière fort intéressante dans le cinéma fantastique, et ses films, bien qu’ils ne soient pas tous très aboutis, font preuve d’une réelle rigueur et d’un soucis d’originalité très appréciable : l’ambitieux téléfilm TIMESCAPE, le classique THE ARRIVAL, le très mal distribué ABÎMES ne sont pas de très grands films, mais restent toujours d’une qualité égale et tout ce qu’il y a de plus estimable.
Il est assez surprenant de le retrouver à la tête d’une production aussi lourde, d’autant plus que le film auquel il fait suite, l’attachant PITCH BLACK, n’a pas cassé trois pattes au box-office. S’il connaît une prolongation, c’est à la fois à cause du succès des ventes du DVD (!) et bien sûr de la popularité de son acteur principal, le massif Vin Diesel, acteur (et réalisateur) pas aussi idiot que ne le laisserait supposer sa carrière dans le bourrin (xXx, FAST AND FURIOUS, LE BABYSITTER, cherchez l’intrus). Des choix de carrière un peu discutables qui ne rendent pas ces CHRONIQUES DE RIDDICK très attirantes a priori, d’autant plus que cette suite (inscrite dans le projet d’une trilogie consacrée au héros nyctalope) s’est accompagnée d’un merchandising un rien envahissant (films d’animation supervisés par Peter Chang, le créateur d’ÆON FLUX, jeux vidéo, etc.). On tâche donc de faire confiance au talent modeste mais solide de David Twohy en découvrant ce qui ressemble à s’y méprendre à une bonne grosse baudruche dopée aux testostérones.
Je devine les fans hardcore qui aiguisent leur couteau dans l’ombre, tandis que les sceptiques guettent d’un œil morne le verdict individuel qui s’apprête à tomber… Résultat des courses : un sentiment mitigé qui penche d’un rien du côté positif. Mes plus gros reproches se portent sur les choix de mise en scène de David Twohy dès lors qu’il dispose d’un budget confortable. L’introduction du film, dévoilant la menace qui pèse sur l’humanité, fait assez peur de ce point de vue : c’est, visuellement, d’une laideur infographique assez redoutable ; à grands renforts de cinématiques tapageuses, la mise en scène s’efface et manque totalement d’ampleur. Heureusement, la séquence suivante (traque de Riddick par des chasseurs de prime) rassure, puisqu’on retrouve une vraie mise en scène, un découpage sec, nerveux et très composé. Le film ne se départira jamais totalement par la suite de son approche très servile du spectaculaire aux normes contemporaines du terme, dieu merci confiné aux plans de transition, galerie lassante et disgracieuse d’écrans de veille qui risque fort de provoquer des allergies ponctuelles et peut-être quelques rejets sommaires.
Ce qui serait regrettable : LES CHRONIQUES DE RIDDICK impose petit à petit au fil de la progression du récit une relative maîtrise, un peu minée par un abus de storyboards, qui laissent tout de même régulièrement la place à un véritable travail de mise en scène, parfois brillant, au service d’un récit complexe et ambitieux – dont les thèmes et le ton évoquent régulièrement DUNE de David Lynch. Un abus ponctuel de l’image de synthèse et quelques afféteries décoratives d’une totale inutilité rendent le métrage un peu tiède, mais le cinéaste parvient à un habile mélange de divertissement pur et de science-fiction aux enjeux variés et assez subtils – le résultat est bien plus riche et convaincant que la plupart des adaptations de comics fleurissant sur les écrans ces dernières années. L’interprétation est dans l’ensemble assez solide, la compagne du « méchant » Karl Urban étant manifestement le point faible du casting. Dommage que Rhiana Griffith cède place à Alexa Davalos dans le rôle de Kyra, puisqu’on perd une actrice au visage singulier au profit d’une héroïne un rien formatée et quelconque. Quant à Bière Essence, qui fut aussi la voix du très beau GÉANT DE FER, il tire le meilleur parti d’un rôle assez monolithique, auquel il apporte une réelle présence. Bref, du grand spectacle, pas toujours très raffiné esthétiquement, mais qui fournit un effort absent de bien des blockbusters, celui de proposer un scénario ample, dense et intéressant. Ce n’est pas forcément ce que je préfère au cinéma, mais dans le genre, c’est très acceptable – et je ne rate pas l’occasion de signaler la présence d’un vaisseau-statue évoquant irrésistiblement le Golem XIII de SAN KU KAÏ !
 
D comme… DANS LES TÉNÈBRES, de Pedro Almodovar (Espagne, 1983)
Tiens, Almodovar, ça fait une éternité que je l’ai perdu de vue, lui. « L’enfant terrible de la Movida » ne l’est plus vraiment, terrible, depuis qu’il a mis une cruche d’eau dans son vin pour aligner les mélodrames. Régulièrement épinglé sur Matière Focale, il garde pourtant chez moi une petite estime pour cette période au cours de laquelle il a fournit un travail original et attachant à une époque où le cinéma espagnol n’avait pas grand chose d’autre à apporter – j’apprécie beaucoup KIKA, que je considère personnellement comme son dernier grand film, et son MATADOR est une merveille. Mais si je suis plus indulgent envers son retournement de veste, j’avoue qu’après avoir vu sans y trouver mon compte TALONS AIGUILLES et LA FLEUR DE MON SECRET, je me suis totalement détaché de son univers : je n’ai vu aucun film récent. Je devrais sans doute m’y mettre un de ces quatre histoire de ne pas parler dans le vide, ce pour quoi il me faudrait surmonter mon agacement pour son nouveau versant « star cannoise » qui fait pleurer Margot, mais avec dignité. Il est bien loin, tout de même, le temps de PEPI, LUCI, BOM ET AUTRES FILLES DU QUARTIER !
Mais justement, la sortie en DVD de quelques titres de ses débuts est l’occasion d’y revenir. Après avoir hésité, j’ai porté mon choix sur le seul film du lot que je n’avais jamais vu. Va pour DANS LES TÉNÈBRES, donc. Je crois bien ne pas avoir eu la main très heureuse sur ce coup-là, hélas. Le récit, qui fait vaguement penser à SISTER ACT (!), nous montre Yolanda, une chanteuse vedette en fuite après le décès par overdose de son amant, qui se réfugie dans le Couvent des Rédemptrices Humiliées, établissement religieux déficitaire qui ne survit que par l’apport financier d’un mécène, mais sa veuve pingre décide au début du film de mettre un terme à son soutien après le décès de son époux. Les nonnes, aux noms évocateurs de l’enseigne de leur couvent (Sœur Fumier, Sœur Rat d’Égout, etc.), sont perturbées par la présence de la jeune femme, mais la Mère Supérieure s’y attache à l’excès, au point de la convaincre de rester dans les murs en lui proposant de partager sa dose d’héroïne quotidienne…
Drôle de film, qui s’ouvre sur une reprise au piano du thème de PROVIDENCE, et parsème son récit de références aux films de « nunsploitation » (voir LE COUVENT DE LA BÊTE SACRÉE et L’AUTRE ENFER). Mais pour son premier film « professionnel » (et non pas auto-produit dans l’indépendance), Almodovar retient les chiens, et malgré quelques excentricités formelles (plans solarisés) ou scénaristiques (le tigre élevé par Carmen Maura) assez inoffensives, sa mise en scène et son écriture paraissent étonnamment sages, et très en deçà d’autres films de la même période. Les aspects provocateurs (religieuses droguées et percluses de désir) ne sont pas développés sur un versant très offensif, le cinéaste préférant dépeindre avec sensibilité une galerie de personnages attachants (Chus Lampreave, qui écrit en cachette des romans à l’eau de rose à succès, Marisa Paredes, excellente) : on est déjà dans le mélodrame, bien que le film soit semble-t-il un peu désavoué par Almodovar – c’est joli, c’est sensible, c’est un rien fantasque (allusions à Tarzan), mais c’est malheureusement assez plat au bout du compte. Réalisation et photographie assez ternes, passages chantés très faiblards, rythme très maladroit, le film ne parvient pas vraiment à trouver un équilibre et semble parfois mal dégrossi, manquant à la fois de la maîtrise qui rend LA LOI DU DÉSIR si intéressant, et de la spontanéité, de l’énergie de films bien moins ambitieux sur un plan esthétique (PEPI, LUCI, BOM…). Pas fameux, le film risque à mon sens de n’intéresser que les complétistes.
 
E comme… EUGÉNIE DE SADE, de Jess Franco (Italie / Liechtenstein, 1970)
Après avoir abordé Jess Franco par le biais de très mauvais films (assommant MONDO CANNIBALE, amusant LES PRÉDATEURS DE LA NUIT), je découvre petit à petit des titres plus ambitieux et bien plus intéressants (UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS, LA COMTESSE NOIRE). J’avoue que ce n’est pas vraiment le coup de foudre non plus, mais, c’est indéniable, les bons films du réalisateur présentent de très belles qualités.
Même constat pour EUGÉNIE (ou EUGENIE SEX HAPPENING chez certains exploitants !), partagé entre éclats de génie et fautes de goût, superbes trouvailles et maladresses douloureuses. Dès la séquence d’introduction (une séquence érotique s’achevant sur une strangulation), le film se vautre dans ce qui faisait déjà un défaut de LA COMTESSE NOIRE : une musique vraiment moche, synthèse de la sensualité typée seventies, qui va par la suite coloniser la bande-son jusqu’à saturation – du spectateur.
Pourtant, le film est tout sauf un vulgaire porno soft, et montre la relation fusionnelle, puis incestueuse, entre un père pervers obsédé par les écrits de Sade et sa fille, totalement fascinée, à la fois victime et instigatrice de cette relation, et de sa déviance vers le crime. Le couple est fort bien interprété par Paul Muller et Soledad Miranda, qui pour sa part n’aura pas connu la longue carrière de Lina Romay pour cause de décès prématuré au début des années 70 – dommage, car cette comédienne, évoquant un peu Asia Argento ou Ana Torrent, a une réelle présence à l’écran. Inutile de s’appesantir sur les défauts du film, qui sont toujours les mêmes : outre la musique, une interprétation inégale (pourquoi Jess Franco se donne-t-il toujours un rôle important ? Il est mauvais comme un cochon !), à l’image de la mise en scène : dommage, alors que les plans de transition sont souvent superbes, que certaines séquences, souvent les scènes érotiques d’ailleurs, jettent carrément l’éponge pour se limiter à une captation terne sur fond musical guimauve ; à l’image du scénario également – certains pans du récit, inexplicablement bâclés, en limitent la portée, alors que de nombreuses séquences font au contraire preuve de vivacité, d’intelligence et de subtilité.
Mais si l’on ferme les yeux sur les quelques défauts du premier film co-produit par le Lichtenstein qu’il me soit donné de visionner (c’est déjà quelque chose !), on trouvera dans EUGÉNIE de vrais, beaux morceaux de cinéma, pas trop gâchés par quelques erreurs de dosage et une platitude parfois envahissante. Le matériau est extrêmement intéressant et parvient à retrouver en partie l’esprit des écrits de Sade, ce qui est loin d’être si fréquent (voir NIGHT TERRORS), notamment parce que le cinéaste réussit le point le plus difficile et le plus méritant de son projet : savoir restituer avec justesse le Sadisme, mais surtout ménager un glissement presque imperceptible vers un ton lyrique, presque romantique, dans sa très belle dernière partie. Très intéressant.
 
F comme… FLIGHT OF THE NAVIGATOR, de Randal Kleiser (USA / Norvège, 1986)
Allez comprendre. Cette production Disney, inédite en salles en France, a connu un aimable petit succès à sa sortie aux USA, et en garde encore aujourd’hui une flatteuse réputation (voir les commentaires sur ImdB). Même si la copie disponible en DVD est de piètre qualité et en VF exclusivement, je ne suis pas certain que cela suffise à justifier ma perplexité lorsque j’ai voulu vérifier cette réputation.
Le film raconte l’aventure d’un môme américain abducté par des extra-terrestres, qui réapparaît huit ans après sa disparition sans avoir vieilli d’un jour. Ceux qui ont suivi la série LES 4400 (pas fameuse, pour ce que j’en dis) ont déjà capté les implications en marge du récit : parents bouleversés, état paniqué, et abducté interloqué qui découvre bientôt que la soucoupe volante est toujours sur Terre, et qu’il peut communiquer par télépathie avec elle.
Après une première partie gentillette mais relativement attachante, le film s’enlise rapidement par la suite, et devient de plus en plus bébête et péniblement guimauve au fur et à mesure que progresse le récit, avant de sombrer avec perte et fracas dans une tonalité très MAC ET MOI dans sa conclusion – mais en beaucoup moins drôle. Il faut dire que la mise en scène de Randal Kleiser (GREASE) est tout ce qu’il y a de plus insipide, et en dehors de la présence futile de l’excellente Veronica Cartwright ou d’une toute jeune Sarah Jessica Parker, le film n’a pas grand chose à faire valoir et reste franchement dans l’ombre du très attachant EXPLORERS qu’il s’efforce de dupliquer sur un versant familial – et assez mercantile du reste, les décors et costumes étant truffés de publicités pour une nouvelle attraction de Disneyland inaugurée à l’époque de la production du film. Seule véritable récréation d’un métrage très poussif, un extrait d’un clip hilarant de BlancMange, délicieusement psychotronique-toc façon 80’s.
 
G comme… GOLDEN CHILD, L’ENFANT SACRÉ DU TIBET, de Michael Ritchie (USA, 1986)
Et puisqu’on mentionne EXPLORERS, restons un instant à cette époque qui a vu naître de petits classiques comme LE SECRET DE LA PYRAMIDE ou RETURN TO OZ, avec un GOLDEN CHILD bien moins prestigieux, échec artistique et bide commercial cuisant, dont la revoyure ne peut se justifier que par nostalgie et / ou goût immodéré pour le vintage 80’s.
Un petit garçon tibétain (joué par une petite fille, je vous laisse méditer cette information cruciale), qui n’est autre que l’Enfant Sacré, est sagement assis dans un coin de Tibet à faire ses trucs de bouddhiste – pour avoir des détails, adressez-vous au Docteur Devo dont c’est la confession. Il est soudain kidnappé par le méchant Charles Dance, qui dissimule sous son apparence d’acteur qui me fait toujours ricaner un démon envoyé des Enfers pour bouleverser l’équilibre du monde. Ça va mal ! Les bouddhistes font appel à Eddie Murphy, flic spécialisé dans les enlèvements d’enfants (pour les résoudre, pas pour les commettre, naturellement), pour retrouver l’Enfant Sacré, capable de ressusciter les perroquets (« it’s a dead parrott ! ») ou de faire danser les cannettes de Pepsi.
La surprise, lorsque le personnage du flic nous est présenté, c’est que l’affaire sur laquelle il enquêtait débouche sur la découverte d’une fillette enlevée… raide morte ! Euh… Est-ce une comédie ? Un film pour enfants ? Du fantastique pur et dur ? Le mélange reste sur toute la durée du métrage extrêmement indécis et maladroit, ce à quoi Eddie Murphy doit être habitué aujourd’hui. Et pour cause : initialement envisagé comme un film sombre et très sérieux interprété par Mel Gibson et réalisé par John Carpenter (qui l’a refusé, préférant se prendre un bide plus digne avec son excellent LES AVENTURES DE JACK BURTON), GOLDEN CHILD a en partie été ré-écrit après l’embauche d’Eddie Murphy, histoire d’y insuffler de la bonne grosse comédie calibrée pour l’acteur ; trop calibrée à vrai dire, et les pièces rapportées dans le script vont outrageusement voir leurs coutures.
Même avec vingt ans de bouteille, GOLDEN CHILD est toujours aussi irrémédiablement raté. C’est un vrai capharnaüm cinématographique, dont les enjeux graves sont constamment désamorcés par la forme. Le meilleur moyen de l’aborder est de l’envisager comme une espèce de buffet filmique, où l’on peut se servir en triant les bons effets spéciaux (superbes animations en stop-motion) tout en dédaignant les mauvais (transparences pourries, même pour l’époque), en appréciant pour ce qu’ils sont les quelques morceaux de divertissement comestibles (séquence onirique avec rires enregistrés, quelques bons passages avec Victor Wong) flottant dans un scénario inepte. Le temps passe vite, mais on n’en retire strictement rien.
 
H comme… L'HOMME SANS PASSÉ, d’Aki Kaurismaki (Finlande / Allemagne / France, 2002)
L’HOMME SANS PASSÉ est le second volet de la trilogie « Finlande » de Kaurismaki, après AU LOIN S’EN VONT LES NUAGES et avant LES LUMIÈRES DU FAUBOURG qui s’apprête à sortir en salles. Et si je n’ai eu cette information qu’après avoir vu le film, c’est parce que je connais mal la carrière du cinéaste, dont je n’avais rien vu depuis des années, ce qui n’est pourtant pas la marque d’un manque d’intérêt pour son travail, puisque j’avais notamment beaucoup apprécié sa FILLE AUX ALLUMETTES. Au contraire, la personnalité qui se dégage des quelques films qu’il m’a été donné de visionner, leur ton décalé, leur humour singulier, leurs qualités plastiques m’ont toujours intéressé : ce ne sont que les occasions de le croiser qui se sont faites trop rares.
Les qualités évoquées sont toutes présentes, et toujours d’une surprenante fraîcheur, dans cet HOMME SANS PASSÉ extrêmement attachant, qui présente l’histoire d’un homme dépouillé et tabassé qui décède à l’hôpital, mais se réveille bizarrement et se réfugie dans les quartiers pauvres avoisinants, totalement amnésique. Difficile de savoir si l’univers de Kaurismaki, assez proche dans l’esprit de celui de Jim Jarmusch, connaît une réelle évolution, mais force est de constater qu’il garde intact un équilibre fragile et solide à la fois, une atmosphère subtilement irréaliste soutenue par le soin porté à la direction artistique et à la photographie.
L’aspect le plus étonnant et le plus valeureux chez Kaurismaki, c’est sa capacité à susciter une émotion sans jamais se reposer sur ses dialogues, secs, rares et laconiques. La musique compense cette économie, qui évite habilement au récit de se prendre les pieds dans les tics démonstratifs ou symbolistes, à la fois en développant des thèmes chaleureux et lyriques et en jouant de contrastes singuliers et parfois assez drôles (voir la séquence où Kati Outinen rentre chez elle et contemple la nuit par la fenêtre sur fond de rock’n’roll rétro). Si son sujet traite de thèmes graves et mélancoliques, le film se refuse constamment à céder aux sirènes du mélodrame, lui préférant un ton distancié, toujours marqué par un humour à froid omniprésent (découverte du redoutable chien d’attaque prénommé Hannibal) et par l’ébauche de personnages passionnants, encore une fois bien plus caractérisés par la mise en scène que par le dialogue, ce qui est mine de rien rarissime, et donc précieux. Pas grand-chose d’autre à dire de cette mise en scène élégante, composée, qui sait nourrir un rythme lent et posé avec une étonnante vivacité (le film n’est ni ennuyeux, ni déprimant), une fluidité admirable dans la mesure où la mise en scène, qui fait tout, sait peu à peu se faire oublier. Très beau film.
 
I comme… ICE GIRL, de James Bond III (USA, 1990)
Prism Leisure vise soigneusement sa cible marketing, et décide ici de nous vendre ce ICE GIRL comme un bon gros “film de banlieue” : “Joel quitte sa province natale pour rejoindre New York, un ami d’enfance qui l’encourage à prendre un maximum de bon temps.” (Son ami d’enfance est la ville de New York ? Fichtre, tout le monde ne peut pas en dire autant !) Malgré son résumé relativement exact, la jaquette se lâche joyeusement à grands renforts de slogans racoleurs type “La rue s’enflamme !” ou encore “Un thriller qui nous confronte à la brutale réalité des bas quartiers, ou (sic) le dialogue n’existe que quand les armes parlent !” (c’est bien vrai, ma pauvre dame), le tout étant naturellement soutenu par des illustrations piochées au hasard, pourvu qu’elles montrent divers blacks lookés façon rap brandissant des armes à feu à qui mieux-mieux.
Bon, le hic dans ce concept, c’est qu’en réalité, ICE GIRL n’a rien, mais alors rien à voir avec ce que son emballage est supposé vendre, puisqu’il s’agit en réalité d’un film fantastique classique à base de créature monstrueuse et croqueuse d’hommes. Introduction pour le moins surprenante, où un dragueur patenté s’explique au téléphone avec une de ses maîtresses : « Ne supplie pas, tu t’humilies et c’est pas séduisant… Allez, je te le paye, l’avortement : salut ! » Générique ! Quel salaud, s’exclame Mathilde, 47 ans. Après quoi nous retrouvons notre séducteur du dimanche, fricotant avec sa nouvelle maîtresse sous la douche, qui devient vite une douche de sang. Horreur ! (comme dirait Tintin), sa nouvelle maîtresse est un succube !!! Ach… Et après l’avoir dévoré, elle va très vite s’intéresser de près au Joel en question, convoitant férocement son âme de futur pasteur.
Après cette entrée en matière, le film enchaîne sur une scène au montage abrupt, bout à bout de séquences qui semblent sortir de nulle part, et pendant quelques minutes fort agréables, on ne comprend absolument plus rien, au point que je me suis même posé la question de savoir si l’éditeur n’avait pas balancé la bande annonce au beau milieu du métrage. Mais non, ce n’est finalement qu’un rêve prémonitoire pour insérer dans le récit le personnage de Joel. On attend de pied ferme que le film poursuive dans cette voie biscornue, mais une fois les enjeux posés, le film s’enlise peu à peu dans un ennui marqué, guère relevé par la médiocrité de la mise en scène, signée par James Bond III (ça ne s’invente pas), acteur de seconde zone dont ce fut le premier long-métrage en tant que réalisateur, pour un film qui marque d’ailleurs dans le même mouvement la fin de sa petite carrière insignifiante et télévisuelle, pas de chance !
Présenté en VF, mais dans une copie au format respecté et en 16/9e, ICE GIRL (DEF BY TEMPTATION en VO) bénéficie tout de même de ce traitement inhabituel de l’éditeur, dans la mesure où la photographie, principale qualité du film, si ce n’est la seule, est assurée par Ernest Dickerson, chef-opérateur de talent, collaborateur de Spike Lee (sur DO THE RIGHT THING notamment) et réalisateur honnête (du moins si j’en juge par son très correct BONES). Très beaux cadrages donc, et teintes vivement colorées qui confèrent au film quelques qualités plastiques tout en bonifiant les quelques bonnes idées du scénario – notamment dans ces quelques plans où le décor du bar où se croisent tous les personnages fusionne parfois avec celui de l’appartement du succube (dont un plan érotique hilarant avec silhouette du saxophoniste en arrière-plan).
Autre singularité du film, qui s’avère cependant bien plus mince, ICE GIRL se rattache à ces films s’inspirant de la blackspoitation avec son casting presque exclusivement composé d’acteurs noirs (dont Samuel Jackson !), s’efforçant de lui offrir une descendance parfois bien ridicule (ne ratez pas l’ineffable BLACK NINJA !). Pour le reste, peu d’effets spéciaux très probants (un homme est mangé par son poste de télévision), scénario d’une franche banalité et mise en scène très maladroite qui ruine totalement la dernière partie du métrage, cheap et passablement ringard, ce qui est plutôt dommage, somme toute, ICE GIRL étant du reste visuellement doté de qualités pas si fréquentes dans l’univers de la série B fauchée.
 
J comme… JUDGE DREDD, de Danny Cannon (USA, 1995)
Ah, oui, JUDGE DREDD… Hem… Bon.
Je montre d’abord patte blanche, en précisant que je ne suis pas un anti-Stallone primaire. L’acteur est généralement plus intéressant (et plus expressif) que l’affreux Schwarzenegger, mauvais comme un cochon dès qu’il sort du registre monolithique, et peut à l’occasion s’illustrer dans de bons gros films d’action, voire même dans quelques tentatives assez originales (AN ALAN SMITHEE MOVIE), sans oublier bien sûr L’ÉTALON ITALIEN, cela va de soi. Et par exemple, un film comme DEMOLITION MAN m’a fort agréablement surpris : c’était énergique, gentiment sarcastique, très drôle, et avec Sandra Bullock en plus, que demande le peuple ?
Mais JUDGE DREDD… Misère. Après avoir été proposé successivement à Richard Donner, Renny Harlin, aux frères Coen ou au malchanceux Richard Stanley (HARDWARE, DUST DEVIL), lequel aura préféré aller ruiner sa carrière sur les rives de L’ÎLE DU DOCTEUR MOREAU, cette adaptation d’un comics dont je ne dirai rien car je ne l’ai pas lu échoue entre les mains du pauvre Danny Cannon, jeune cinéaste prometteur (parmi quelques centaines d’autres yes-men) bouffé tout cru sur le plateau par Sylvestre, la star imposant régulièrement des aménagements et de petits arrangements au sein d’un projet déjà pas mal phagocyté par le système des studios et leurs incertitudes sur le « public cible ». Le résultat est proprement catastrophique.
Glissons charitablement sur la performance de Stallone, qui à ma connaissance n’a jamais été aussi lamentable. Fermons les yeux sur ce que le sidekick qu’on lui a collé dans les pattes (insupportable Rob Schneider) peut avoir de crispant et d’inutile. Efforçons-nous d’oublier le méchant auquel Sylvestre s’oppose, ou mieux, prenons-ça avec le sourire, le rôle étant campé par un Armand Assante en roue libre et avec de grotesques lentilles pour lui faire les yeux bleus, sourire ne sera pas une tâche trop difficile. Laissons-nous aller à l’idée de faire abstraction de la laideur tapageuse de la direction artistique, et profitons-en pour jeter dans le même sac les effets visuels atroces, en particulier ceux de la poursuite en motos volantes, qui a bien failli me faire perdre la vue. Retenons la nausée qui nous saisit au souvenir de cette fresque ambivalente, s’essayant façon Verhoeven à dresser le tableau menaçant du totalitarisme le plus caricatural dans une approche se basant sur un propos et des effets hyper-violents mais, dans le même mouvement, systématiquement élusifs où viennent se nicher des ajouts scénaristiques rêvant d’héroïsme, d’identification, de précautions, de mise en boîte du fascisme (le fascisme, c’est mal) qui finit par dégager dans le métrage une personnalité authentiquement réactionnaire, moins attachée au matériau initial qu’à cette greffe désastreuse de poncifs narratifs qui finissent par prendre dans le contexte un arrière-goût plutôt saumâtre.
En tant que spectacle, JUDGE DREDD est franchement médiocre. Et c’est à Stallone ce que L’EFFACEUR est à Arnold S. : un pervers retour de bâton où le fun revendiqué est sinistre, et où l’on nous demande en conclusion d’acclamer en héros un personnage hybride et profondément détestable, brute épaisse à la justice expéditive et meurtrière, mais il a ses raisons, vous comprenez (c’est Stallone, quand même, merde !), et le méchant est si méchant qu’au fond, tout ça est très acceptable, et peine de mort aux assassins, hourrah ! Dégueulasse, quel que soit l’angle sous lequel on l’observe.
 
K comme… THE KILLER, de John Woo (Hong-Kong, 1989)
Alors que j’apprécie souvent le cinéma asiatique dans ses grandes lignes (avec une réserve pour le cinéma thaïlandais qui m’a jusqu’à présent toujours déçu), je n’ai jamais été très emballé par les films de John Woo, dont les tics auteurisants (armes brandies au visage, colombes, églises, etc.) ne sont pas si différents de ceux qui rendent la filmographie de Kusturica si ridicule (mariée, lévitation, pendaison ratée), à cette différence près que le cinéma de Hong-Kong a toujours assumé son versant naïf, son lyrisme exacerbé (voir la musique !), là où ce qui peut fonctionner correctement dans LE TEMPS DES GITANS vire au procédé creux et plaqué dans ARIZONA DREAM ou sombre dans le grotesque dans UNDERGROUND.
Ceci dit, et même si sa carrière aux Etats-Unis n’a rien de très éclatant, il faut bien reconnaître à John Woo un indéniable savoir-faire, un sens du cadrage et du montage d’autant plus valeureux qu’en règle générale, le réalisateur travaille sans storyboards, ce qui confère à ses meilleurs films, dont THE KILLER, produit par Tsui Hark (qui, curieusement, a détesté le film au point de chercher à le remonter intégralement) fait partie, une fluidité que peuvent lui envier la plupart des films d’action portés aux nues.
On retrouve donc ici, avec les clichés usuels du cinéaste, ce ton très particulier, mélange de lyrisme candide (flash-back onctueux et chantés, histoire d’amour naïve et d’amitié virile) et de violence graphique très percutante, et si le film connaît parfois des longueurs, il sait les faire oublier lors de séquences remarquablement découpées – pas systématiquement des scènes de fusillade, d’ailleurs (très belle vision de la chanteuse aveugle lorsqu’elle se remémore le visage de l’homme qui l’a involontairement blessée). D’indéniables instants de grâce et de tension, qui valent très largement le détour et débouchent du reste sur une conclusion assez cruelle qui évoque fortement, bien que ce soit très certainement involontaire, celle du ROCKY HORROR PICTURE SHOW.
La copie intégrale proposée par HK souffre d’un gros défaut : les sous-titres français sont incrustés sur l’image, et pour éviter qu’ils ne se confondent avec les sous-titres anglais incrustés sur la copie utilisée, ils sont présentés dans un encadré sur fond noir particulièrement disgracieux qui bouffe une bien trop large portion de l’image. Question : pourquoi ne pas avoir inséré les sous-titres français sous l’image, les sous-titres anglais n’étant pas particulièrement gênants ? La vision du film en pâtit ; on peut cependant, et c’est heureux, désactiver ces sous-titres français et suivre, si cela vous est possible, le film avec les sous-titres anglais.
Et bien voilà, vous connaissez déjà la conclusion temporaire : la suite, dès que possible, elle ne saurait tarder : d’ici là et de votre côté… Bons films !
 
Le Marquis
 
 
(Photo : Ne vois-tu rien venir ? - D'après L'ACCORDEUR DE TREMBLEMENTS DE TERRE - Le Marquis)
 
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Le Marquis 07/10/2006 19:54

Je n'en suis pas vraiment sûr, ça fait longtemps que je l'ai vu et les deux films sont très proches (sans doute un peu trop), mais je croix bien que L'INSTITUT BENJAMENTA est encore meilleur : si l'occasion se présente d'y jeter un oeil, je pense que ça devrait aussi beaucoup te plaire.

Isaac Allendo 06/10/2006 23:03

Beaucoup aimé en ce qui me concerne "L'Accordeur de Tremblement de Terre", c'est totalement poétique, ça joue sur notre rapport à l'harmonie (dans tous les sens du terme). Je ne connaissais pas les Quay, belle découverte.Sans doute ce que j'ai vu de mieux cette année avec le "Rally 444" et "Tideland". Je crois que je le préfère même au fabuleux "Soleil" de Sokourov.

Emma Darcy 26/09/2006 19:35

Mais voyons, Guillaume, de toute façon, c'est très vilain de faire un copier-coller : il faut faire un trackback ou mettre un lien !!!
Moi, j'ai bien aimé L'ACCORDEUR DE TREMBLEMENTS DE TERRE, il y a de gros pb de rythme, mais visuellement, j'ai trouvé ça parfois très, très beau - les scènes sur le banc par exemple, qui m'ont fait penser à NOSFERATU.

Guillaume Massart 26/09/2006 09:27

Grosse déception, pour ma part, en tant que fan des courts métrages des frangins (http://www.filmdeculte.com/coupdeprojo/freresquay.php), que l'accordeur de tremblements de terre.
vu aussi dans un festival, avec la salle qui se vidait progressivement et mes voisins, que j'avais persuadés de venir, prêts à m'égorger devant tant d'ennui... et le plus problématique, c'est que pour la première fois chez les quay, je n'ai rien trouvé de beau à l'image... Tout est baveux, raide, sans âme... je n'ai rien retrouvé de mes plaisirs plastiques habituels...par contre, je suis pas fan du tout de ma critique, que je ne copierai-collerai donc pas, écrite vite fait à l'époque de ce festival...
Mon intense déception à vot'dame.

Dr Orlof 15/09/2006 22:48

Dans une semaine est diffusée sur le câble l'Eugénie de Franco : je te donnerai mon sentiment à ce moment mais j'en salive d'avance.
Pour le reste, plutôt d'accord avec cet abécédaire. Le film de Kaurismaki est superbe et même si ce sont des cinéastes que je défends volontiers, L'argent et Dans les ténèbres sont loin d'être les meilleurs films de Bresson et d'Almodovar.
Rien à ajouter si ce n'est le traditionnel (mais sincère) : vivement la suite!