HAIR HIGH de Bill Plympton (USA, 2005) : Sauve qui peut !

Publié le par Docteur Devo

(photo: "Je suis Venu Prendre ta Maison" par Dr Devo)

Chères Spectatrices, Chers Spectateurs,
 
C'est assez marrant, tiens, parce que les commentaires sur l'article d'hier ont largement dérivé sur Walt Disney, l'infâme réactionnaire corrupteur de générations entières d'enfants, mais dont l'aura, bon gré mal gré, ne cesse de briller, malgré des performances techniques de plus en plus médiocre... Hein ? Ben oui, même sans être fan, on peut comparer les niveaux techniques respectifs de... Je ne sais pas, moi, LA BELLE AU BOIS DORMANT et ALADIN, et décidément il n'y a pas photo. Si Disney Company ajoute des séquences en synthèse partout (et qui, de film en film, se ressemblent toutes), il n'empêche, LA BELLE... est quand même beaucoup mieux sur les plans technique et artistique, si on peut dire. Les personnages modernes de la firme au château sont devenus, du Kawaï un peu dégoûtant de jadis, sont devenus, dis-je, très laids, et très mal animés, ce qui doit dégoûter nombre d'animateurs dans le monde qui essaient de faire des choses léchouillées.
 
Sinon, on peut dire sans complexe, et cela n'enlève rien à la splendouillette perspicacité du chapitre précédent, que le cinéma d'animation, ce n'est pas mon truc. Bah, on  ne peut pas être bon partout, me dis-je, comme pour me dédouaner, et j'ai déjà assez à faire avec la défense des films de Marguerite Duras, et celle des films de college. Bien sûr, il y a des films que j'aime bien, voire que j'adore, mais en général, l'animation, ça m'embête un peu. Dr Devo (le vétérinaire, comme m'appelle Bernard RAPP), de toute façon tu n'aimes rien, tu lui fais la gueule au cinéma, et plus c'est populaire, plus tu craches... Non, bien sûr. On a défendu ici autant de films extrêmement populaires qu'on en a descendus (toujours avec justice), et t'en connais beaucoup toi, des sites où l’on défend parfois l'indéfendable, genre MAC ET MOI (je le suis le seul site web au monde à consacrer une rubrique entière à ce film), ou DRAGONBALL LE FILM, ou le beau LEECHES de David DeCoteau et son scope à couper le souffle, qu'on trouve maintenant à 4 euros, format respecté dans les bacs, et neuf en plus ? Bon, on s'en fout de tout ça en fait, du moment qu'il y ait du cinéma dans le film ! Ici, c'est l'auberge, surtout pas espagnole, mais plutôt, comment dire ? Lichtensteinienne. Un peu exilée par rapport à la route, mais au confluent de tout, et où tout le monde est le bienvenu. C'est pour ça que je vous aime, et je n'ai même pas  "vu , au cinéma, LE BLE EN HERBE", comme disait la poète. Bisous à vous tous ! Tu es ici chez toi, tu viens quand tu veux, sous vos applaudissements.
 
Donc, l'animation, ce n'est pas mon truc, mais ça ne fait rien, le Lichtenstein est un  pays généreux. On a du cœur. Il y a des choses que j'adore quand même : KRYSAR (fabuleux), AKIRA, sublime d'abstraction et chef-d'œuvre d'adaptation, et j'aime aussi beaucoup PRINCESSE MONONOKE, par exemple. Il faut savoir raison garder : il y a quand même énormément plus de bons films d'animation que de bons films de maladie ! Tiens, un truc que j'ai vraiment aimé, c'était LAIN (SERIAL EXPERIMENT), une petite série d'animation japonaise un peu fauchée, au sujet impressionnant, et à la mise en scène (notamment sonore) très étonnante. Et PERFECT BLUE, c'est intéressant aussi... Vous voyez, en fait j'adore ça !
 
Bill Plympton est un sacré loulou qui fait de l'animation, et même du dessin animé... comme personne ! Au sens strict.  Indépendant jusqu'au bout du pinceau, et travaillant en équipe super-réduite, Plympton n'arrête pas et réalise énormément de métrage de toute longueur. HAIR HIGH est son dernier film, après des MUTANTS DE L'ESPACE plutôt sympathiques. Et vous allez voir que le Bill, pour ceux qui ne le connaissent pas, a des méthodes originales, et iconoclastes même. C'est l’un des rares à faire de l'animation pour adultes (avec les films de Satoshi Kon, ou AKIRA, qui sont clairement des films pour adultes), et en tout cas, c'est le seul à ma connaissance qui fait des films comme ça.
 
Et les sujets abordés sont bien inhabituels, eux aussi. Nous sommes dans les années 50, aux USA (voire dans les années 60, mais pas au-delà !). Un jeune couple entre dans un drugstore, histoire de manger une glace et boire un verre, car Mademoiselle est assoiffée. Le couple s'engueule, engueule les mouches, engueule le patron, mais finit par commander. Mlle est assoiffée et Mr est impatient : ils vont être en retard au bal de fin d'année (prom night). Le patron leur raconte une histoire qu'ils feraient mieux d'écouter attentivement...
C'était il y a quelques années, et c'était un couple comme vous deux... Spud (hommage direct à moi-même) vient d'arriver en ville et de fait, c'est le "nouveau dans la classe" du lycée (le terme anglais college convient mieux ici, vous traduirez tout seuls). Et justement, son  nouveau bahut, c'est le territoire de Rod et Darlene. Rod, quaterback de l'équipe de football, bricoleur de voiture émérite, propriétaire d'une Pontiac étincelante et chouchoutée, c'est le mec le plus populaire et le plus respecté du lycée. Darlene, superbe créature, cheftaine des cheerleaders, et petite copine de Rod, c'est la fille la plus populaire, et de loin. Les deux sont adulés par tous (même par l'administration du bahut !), et sans conteste, c'est eux qui font la loi. Spud, lui, c'est un type intelligent et discret, comme vous et moi, qui ne roule pas en Pontiac décapotable, mais en scooter. Et justement, dès le premier jour de classe, ça se passe assez mal ! En arrivant au bahut, Spud effleure la Pontiac de Rod avec son scooter. Scandale dans le lycée : comment a-t-il osé ? Rod le prend en grippe immédiatement, détruit son scooter et tente de l'intimider physiquement. Plus tard, Spud se fait prendre en grippe par Darlene ! Erreur fatale. Rod s'en mêle, et il est très clair avec Spud. Au prochain manque de respect, il lui arrache les ongles, rien que ça, et  d'une. Et à partir de maintenant, il sera l'esclave personnel de Darlene : il lui portera ses livres toute la journée, fera ses devoirs, l'accompagnera chez elle et lui ouvrira la porte, etc. "Et surtout, ne tombe pas amoureux d'elle, ou plutôt si, tombe amoureux d'elle, tu n'en seras que plus soumis !", déclare Rod. Une heure après son arrivée au bahut, Spud a déjà mis un pieds en enfer : un long parcours d'humiliation et de violence commence...
 
Décrire le style de Plympton à quelqu'un qui n'en a jamais vu une image est une chose un peu difficile. Avec lui, ça délire sec, et malgré le résumé du paragraphe précédent, ne vous attendez pas à une narration classique ! La mise en scène des films d'animation de Plympton est à proprement parler, c'est-à-dire étymologiquement pour ainsi dire, "irréaliste" et complètement stylisée. On se bagarre souvent chez Plympton, et si  par exemple un personnage donne un coup de poing à un autre, ce qui arrive fréquemment, le visage de la victime va se déformer dans d'atroces proportions, grotesques et surréalistes de violence. Un exemple pratique. Un des principaux personnages secondaires  de HAIR HIGH est le prof de biologie du lycée (jouissivement doublé par David Carradine !). Ce prof est un fumeur invétéré, qui fume même pendant les cours ! À un moment, il avale sa cigarette par inadvertance. Et il commence par s'étouffer (premières déformations gargantuesques), et finit après un long moment de souffrance intérieure par cracher ses poumons. Et au sens propre s'il vous plait ! Sa bouche s'ouvre grand comme la Gare du Nord, et se poumons sortent hors de son corps, bientôt suivis par le cœur, l'estomac, les intestins et toutes ses viscères ! Et la classe est envahie par des mètres cubes de chairs intérieures qui doivent peser plusieurs tonnes. Spud décide d'ailleurs de bourrer le prof avec ses gargantuesques viscères par le chemin par lequel c'est venu : la bouche ! Opération qui réussit d'ailleurs ! Comme vous le voyez, on n’est pas dans le réalisme le plus exemplaire, et même, on est en plein délire cosmique, gore en quelque sorte, et surtout très, très drôle.
 
HAIR HIGH s'inscrit en cela dans la tradition immuable des films de Plympton. Ça détonne sec, avec des gags incessants et violents, outrageusement gorgés d'un humour qui défie toutes les lois du bon goût. Le style, comme d'habitude, n'est qu'un hénaurme "comment-vas-tuyau-de-poële", chaque idée graphique ou de sens en entraînant une autre aussi énorme, dans une spirale folle et sans fin. Et le style graphique n'a pas changé, ou presque. Puisqu'il travaille, volontairement, avec des moyens limités (Disney lui a d'ailleurs proposé de financer ses longs-métrages, quand il est devenu un réalisateur culte, chose qu'il a immédiatement refusée, la classe !) en argent et en personnels, Plympton a adopté un style bien à lui. La cadence des images ne doit frôler que les dix images par seconde, et le style est une sorte de "pastel crayonné" vif et original, loin des léchouillages souvent stériles (sauf chez les japonais) des films d'animation. C'est de la bricole maniaque, du système D d'élite. Et Plympton n'a pas refusé l'offre de Disney que pour pouvoir garder ses histoires trash, sans qu'il y ait de censure. Son travail est entièrement cohérent, et la relative pauvreté de ses moyens n'est pas subie, loin de là, elle est complètement assumée et même plus : c'est le moteur de sa création. Et là où on devrait voir cette "pauvreté de moyens", on voit une véritable "économie", dans tous les sens du terme. Et le résultat final est loin de faire pitié. Le projet créatif de Plympton est complètement cohérent, de A à Z, pensé à l'extrême, avec une intégrité artistique ahurissante (et là, je ne parle pas d'argent !).
 
HAIR HIGH, comme d'habitude, est aussi un scénario assez carré mais complètement diabolique, où la satire est constante, et où les genres sont passés au vitriol. Plympton fait ici une sorte de film de college déjanté, parodiant ouvertement l'univers de James Dean, mais en affichant un discours qui n'est pas celui d'une opérette dans le style de LA FUREUR DE VIVRE. Le film met le doigt dessus comme on dit, constamment, et dresse un portrait rigoureux et ultra-violent de la société américaine et du monde des teenagers. La popularité, c'est le pouvoir. Et les forts écrasent les faibles ou les discrets avec une impitoyable violence. Et sur tous les plans, car quand on est fort, on l'est partout : au physique, au mental, et aussi dans le portefeuille. Et le pauvre Spud, aussi futé soit-il, ne peut pas lutter, et ne lutte pas d'ailleurs. L'intelligence n'a rien à voir là-dedans. L'ordre est immuable et assure sa propre pérennité. À moins d'avoir envie de se tuer, pas la peine de lutter contre. Et comme toujours chez Plympton (chez qui la société occidentale en prend quand même plein la figure, et à juste titre), ce n'est pas si manichéen que ça, même si c'est caricatural. Car, au-delà de la méchanceté des puissants, Plympton s'acharne aussi beaucoup, dans une vision drôle, noire et pessimiste, sur les Tièdes, comme dirait l'autre, c'est-à-dire les suiveurs et les consentants, toujours prêts à dire amen au système, tant qu’ils conservent leur minuscule territoire de semi-liberté (là où les puissants prennent une place tout à fait indécente, et s'octroient tout !), et ce, quitte à ce que quelques individus dussent souffrir sang et eau dans le rôle d'esclave ou de bouc émissaire. Et c'est comme ça que le système tient, comme l'a bien compris Plympton. Ça fait absolument froid dans le dos... et ça vous fera aussi pleurer de rire. [Cette thématique est complètement jumelle de ELEGIE DE LA BAGARRE de Seijun Suzuki.]
 
HAIR HIGH tire donc vers le film de college, et vers à peu près toutes les composantes du cinéma de drive-in, notamment le cinéma fantastique, ce qui est extrêmement jouissif. La mise en scène est comme d'habitude aux petit oignons, épaulée par une bande-son très riche et délicieusement gourmande. Vous y retrouverez les musique délirantes habituelles, et les voix de nombreuses "stars" : David et Robert Carradine, Beverly D'Angelo, Martha Plimpton (non, ça s'écrit pas pareil ; grande actrice qu'on ne voit presque plus, quelle injustice), Dermot Mulroney, et même Matt Groening, le créateur des Simpson, et enfin Sarah Silverman que je ne connaissais pas, mais qui est en grande forme !
 
C'est bien foutu, c'est drôle, c'est intelligent, que voulez-vous de plus ?
 
Un petit mot pour finir. Je critique souvent les distributeurs qui, régulièrement, font leur boulot comme des sagouins, persuadés que le public est une vaste population de débiles mentaux (ce qui est quand même un peu injuste !). Là, je soulève mon chapeau à E.D Distribution. Depuis des années, ils se décarcassent pour aller nous chercher des films très originaux, malgré la faiblesse de leurs moyens. Ça fait des années que ça dure, et c'est grâce à eux qu'on a pu découvrir et suivre la carrière de Plympton, certes, mais aussi celle de Guy Maddin ou des fabuleux frères Quay (ruez-vous sur leur splendide INSTITUT BENJAMENTA) ! Ce n'est quand même pas rien (ils vendent DVD et VHS également, mettez le nom dans google et vous trouverez le site). Bref, voilà des gens complètement indépendants qui, guidés par une passion énorme, se cassent le popotin depuis des années pour nous permettre de voir des films rares et inédits ! Chapeau les gars...
Mon ami Bernard RAPP m'apprend une triste nouvelle. Plympton, réalisateur culte désormais, est l’un des rares noms qui leur permet de gagner de l'argent. D’habitude la presse aime beaucoup ses films, et en parle largement. Nos critiques professionnels ont plutôt pas mal aimé aussi, mais cette fois, ont moins insisté (sans doute pour expliquer à leur lectorat que STAR WARS III, c'est pas bien, sur 10 pages !). Bref.
Toujours est-il que HAIR HIGH marche beaucoup moins bien que les autres films de Plympton, alors que la qualité est une nouvelle fois au rendez-vous, et que E.D connaît une situation critique. Spectateurs et exploitants de salle, faites un effort, et allez voir ce film qui va vous faire hurler de rire et va vous rendre plus intelligents ! Vous ferez de plus une bonne action, et vous permettrez à ce distributeur, qui au fil des années a pris tellement de risques pour nos beaux yeux, de ne pas disparaître ! Camarades Spectateurs, exigez auprès de votre cinéma de voir ce film !
 
Intelligemment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

Publié dans Corpus Filmi

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Abie 31/05/2005 05:10

M'enfin Docteur ce n'est pas Darlene, c'est Cherri!

Dr Devo 25/05/2005 20:22

Ha oui! Mes Voisins les Yamadas, c'est vriament tres bon, et tres nonsesnsique et là aussi avec une façon de faire qui n'appartient qu'ç ce realisateur.... Bien joué!

Dr Devo.

Pierrot 25/05/2005 20:16

Moi non plus je ne suis pas trop fan des films d'animation mais Plympton fait partie des gens que j'admire. J'ai seulement vu "Mondo Plympton" un concentré de court-métrages assez hilarants. Je te le conseille. Outre les films du grand Miyazaki, je te conseille également le sublime "Mes voisins les Yamada" d'Isao Takahata où le cinéaste, avec quelques petits personnages dessinés simplement, s'élève au niveau d'Ozu. C'est magistral.

Le Marquis 25/05/2005 20:10

Eeeeeeeeeeeeeh ben non, j'ai pas vu LE HERISSON DANS LE BROUILLARD! Mais le nom de Yuri Norstein ne m'est pourtant pas étranger, il faudra que j'enquête. Petite nuance sur l'article : faut-il, comme "le film de maladie", voir dans le film d'animation un genre à part entière ? Il me semble que c'est juste un support différent. Je rappelle au passage l'incontournable MILLENIUM ACTRESS de Satoshi Kon, découvert récemment, un film à tomber par terre qui rappelle par certains aspects le MERCI LA VIE de Blier (!).
Voilà. Sinon, j'aime beaucoup Plympton, particulièrement THE TUNE. Et le roman de Neil Gaiman que je préfère, c'est "Nine Inch" (merci de bien vouloir rire).

Cyrano 25/05/2005 19:23

Docteur Devo, je vous admire en secret.

Merde, je l'ai dit...